La ville affiche un taux d’effort de 1,06 agent pour 1 000 habitants, ce qui représente un niveau d’engagement significatif au regard de ses contraintes budgétaires. Le coût par habitant est estimé à environ 90 €, un montant élevé pour une commune dont les ressources sont plus limitées que celles des grandes villes du Sud. Cet investissement s’inscrit dans des arbitrages contraints, où le renforcement des moyens sécuritaires peut entrer en tension avec d’autres postes de dépense, notamment dans les domaines sociaux ou l’entretien urbain.
Dans ce contexte, les résultats observés apparaissent contrastés. La présence accrue de la police municipale contribue à sécuriser certains espaces, notamment les zones commerciales du centre-ville. En revanche, elle semble avoir un impact limité sur d’autres formes de délinquance, en particulier les cambriolages en périphérie ou les infractions liées à la précarité, comme les vols à l’étalage ou les dégradations.
L’observation des politiques municipales de sécurité met en évidence une tendance classiste. Le développement des polices municipales, financées par l’impôt local, s’accompagne souvent d’un renforcement visible de la présence policière dans les espaces centraux, commerçants ou à forte valeur économique. Les centres-villes, les quartiers touristiques, les secteurs à forte densité commerciale concentrent des dispositifs de surveillance et de patrouille destinés à garantir la tranquillité et la fluidité des activités économiques.
À l’inverse, dans les territoires plus populaires, la présence policière repose davantage sur les forces nationales, avec des modes d’intervention différentes. Comme l’a montré Didier Fassin dans "La force de l’ordre", l’action policière dans ces espaces est plus fréquemment marquée par des
logiques de contrôle, de maintien de l’ordre et d’interventions ponctuelles, plutôt que par une présence continue orientée vers la régulation quotidienne.
Cette différenciation ne signifie pas une absence de police dans les quartiers populaires, mais une variation dans les formes de présence et les objectifs assignés. Là où les espaces centraux bénéficient d’une visibilité sécuritaire permanente, les quartiers populaires sont plus souvent associés à des interventions ciblées liées à des situations de tension ou à des activités illégales.
L’enjeu de classe est ici pleinement actualisé. Le discours sécuritaire "augmentons les effectifs de la police municipale" ne s’adresse pas indistinctement à l’ensemble de la population, mais s’inscrit dans une logique de captation électorale des fractions les plus stables et propriétaires des classes moyennes et supérieures, sensibles à la valorisation de l’ordre et de la tranquillité publique. Ce positionnement est particulièrement visible dans les politiques menées par certaines municipalités de droite, notamment à Nice sous Christian Estrosi, où les effectifs de police municipale ont été doublés entre 2018 et 2020, accompagnés d’une hausse des prélèvements locaux justifiée en partie par les dépenses de sécurité. La hausse de la taxe foncière observée entre 2021 et 2023 s’inscrit dans cette continuité.
Dans cette logique, la sécurité devient un élément de politique fiscale et territoriale. Elle est financée localement, mais orientée vers la production d’un espace urbain sécurisé et attractif pour les activités économiques et résidentielles à forte valeur.
À Bordeaux, en 2022, la différenciation territoriale est également visible. On assiste à un renforcement des dispositifs de surveillance et de police municipale dans le centre historique et les quartiers touristiques, tandis que certains quartiers populaires comme La Benauge apparaissent moins dotés en moyens visibles, malgré des besoins sociaux plus importants.
Dans ce cadre, une tension plus générale peut être observée. Une partie des classes moyennes et supérieures se montre réticente à l’idée d’une socialisation des dépenses publiques à forte dimension redistributive, comme l’illustrent les débats autour des réformes des retraites et du financement des systèmes par répartition. En revanche, ces mêmes catégories acceptent plus aisément la mutualisation de dépenses liées à la sécurité locale, dès lors qu’elles contribuent directement à la protection de leurs espaces de vie et de consommation.
Il en résulte une configuration paradoxale, les coûts de la sécurité sont largement socialisés à l’échelle locale, tandis que ses bénéfices sont spatialement concentrés.
C’est dans cette tension que se révèle le fonctionnement du capitalisme sécuritaire contemporain. La protection des espaces de valorisation économique et sociale est financée collectivement, mais son usage effectif tend à se concentrer dans les zones où circulent les formes les plus élevées de capital économique, immobilier et symbolique. On retrouve ici une logique classique des économies capitalistes, à savoir la privatisation des bénéfices et la socialisation des coûts.
Dans l’analyse précédente, il a été montré que la police municipale, dans le cadre des rapports capitalistes, tend à fonctionner comme un instrument local de sécurisation des espaces où se concentre la valeur économique et immobilière, tout en étant financée par l’ensemble des contribuables, y compris les plus précaires. Cette configuration soulève une contradiction entre financement collectif et usage socialement différencié de la sécurité. Dès lors, une question se pose pour les municipalités dirigées par des partis se réclamant du communisme : dans quelle mesure peuvent-elles s’approprier cet appareil sans reproduire ses logiques sociales ? L’analyse de ces communes doit porter sur le niveau de dépenses consacrées à la police municipale rapporté à la population. Elle doit également examiner les effets concrets en matière de sécurité et leur distribution entre quartiers populaires et espaces plus favorisés. Enfin, il s’agit de déterminer si cet appareil est transformé dans son usage ou s’il continue de reproduire une logique de classe, indépendamment de l’orientation politique locale.
Avant tout, il faut établir la cartographie actuelle. Après les municipales de 2026, le PCF a réussi à faire réélire ou élire des maires dans des villes de plus de 10 000 habitants : Martigues, Échirolles, Châlette-sur-Loing, Cabestany, Malakoff, Nanterre, Bobigny, Noisy-le-Sec, Sevran, Stains, Gentilly, Ivry-sur-Seine, Villejuif et Vitry-sur-Seine.
Parmi les villes les plus peuplées à direction communiste ou apparentée PCF, on retient donc ce classement approximatif :
Montreuil > 111 000 habitants, Patrice Bessac
Nanterre > 97 000 habitants, Patrick Jarry
Vitry-sur-Seine > 96 000 habitants, Pierre Bell-Lloch
Vénissieux > 65 000 habitants, Michèle Picard (mairie perdue ces dernières élections)
Ivry-sur-Seine > 64 000 habitants, Philippe Bouyssou
À ces cinq villes, il faut ajouter Martigues (48 500 habitants), qui présente un intérêt particulier car c'est la ville communiste qui dispose, et de très loin, du plus grand nombre de policiers municipaux.
L’examen des effectifs montre une forte hétérogénéité.
Martigues compte 49 policiers municipaux (soit environ 1 pour 850 habitants), un ratio très élevé rendu possible par des ressources fiscales spécifiques liées à l’activité industrielle.
À l’inverse, Montreuil (13 policiers municipaux pour plus de 111 000 habitants) ou Vitry-sur-Seine (16 pour 96 000 habitants) maintiennent des effectifs très faibles, tandis qu’Ivry-sur-Seine fonctionne sans véritable corps de police municipale. Nanterre et Vénissieux occupent une position intermédiaire, avec des dispositifs limités mais structurés.
Cette configuration traduit une tension doctrinale. Le PCF continue d’affirmer que la sécurité relève d’abord d’une mission régalienne de l’État et se montre globalement réticent à l’armement des polices municipales. Le désarmement engagé à Villejuif en est une illustration. Cependant, cette position se heurte à une contrainte matérielle. Le retrait de l’État dans les effectifs de la police nationale oblige les municipalités, y compris communistes, à investir partiellement ce champ.
Dans les faits, les villes PCF se distinguent surtout par l’intensité limitée de leurs dispositifs sécuritaires. Les effectifs sont plus faibles, l’armement est
restreint, et les investissements restent sans commune mesure avec ceux observés dans des villes comme Nice ou Perpignan. Pour autant, cette différence quantitative ne modifie pas fondamentalement la nature des interventions. Les priorités affichées de lutte contre les trafics, de l'occupation des halls, contre les incivilités, et la délinquance routière ciblent principalement les pratiques des classes populaires et des jeunesses urbaines et dont les victimes sont aussi les classes populaires et les jeunesses urbaines.
Cette continuité se vérifie également dans certaines pratiques locales. À
Vénissieux, la stratégie sécuritaire s’aligne sur des objectifs classiques de contrôle de l’espace public. Pour autant la maire
se refuse à fournir des armes létales à la police municipale. À Ivry-sur-Seine, l’expulsion d’une association d’aide aux précaires en 2022 illustre les limites concrètes d’une gestion municipale confrontée à des contradictions entre maintien de l’ordre,
sécurité des personnes et des biens et solidarité sociale.
Les résultats confirment cette ambivalence. Les villes communistes présentent des taux d’incidents relativement élevés (environ 82 pour mille habitants à
Montreuil, 54 à Vitry-sur-Seine), sans disposer des moyens municipaux pour y répondre pleinement. Dans ce contexte, la police nationale conserve un rôle central, notamment dans des territoires marqués par la précarité et des pratiques de contrôle intensives.
Au total, les municipalités communistes n’échappent pas à la contradiction structurelle du modèle sécuritaire contemporain. Elles peuvent atténuer certains aspects en limitant l’armement et l’ampleur des dispositifs, mais en reproduisent les logiques fondamentales. La sécurité reste financée collectivement, tandis que ses usages concrets s’inscrivent dans une gestion des désordres sociaux touchant prioritairement les classes populaires.
Le cas de Martigues pousse cette contradiction à son point limite. Dotée d’une police municipale très développée (
bien qu'en baisse entre 2023 et 2024) pour une ville de cette taille, elle illustre comment, même dans un cadre politique se réclamant du communisme, l’appareil sécuritaire local tend à se déployer selon des logiques qui dépassant les intentions idéologiques. La question de classe est déplacée, ce n’est plus tant l’existence de la police municipale qui fait débat, que les conditions sociales qui rendent son usage nécessaire.
Comparaison avec raison
Le premier problème est celui de la comparabilité des situations. Les villes fortement dotées en police municipale, Cannes, Nice, Perpignan ou Nîmes, présentent des caractéristiques socio-économiques très différentes des villes populaires, notamment celles dirigées par des municipalités communistes. Comparer des taux de délinquance bruts sans tenir compte de ces écarts revient à produire une illusion statistique. Une approche honnête suppose donc d’articuler les indicateurs de résultat avec des variables de contrôle permettant de les interpréter.
Parmi ces variables, le taux de pauvreté est central. La délinquance de rue ne peut être comprise indépendamment des conditions matérielles d’existence c'est-à-dire la précarité, le chômage, l'instabilité résidentielle. La densité de population, la structure par âge ou encore les variations saisonnières induites à Cannes modifient également les opportunités d’infraction et les volumes observés. À cela s’ajoute la présence de la police nationale, dont l’action ne recouvre ni les mêmes missions ni les mêmes territoires que celle des polices municipales.
Les indicateurs de résultat doivent donc être hiérarchisés. Les atteintes aux biens constituent les données les plus robustes, tandis que les atteintes aux personnes dépendent fortement du dépôt de plainte. Les infractions à l’ordre public, sont directement produites par l’activité policière. Leur augmentation peut traduire une intensification du contrôle plutôt qu’une dégradation de la situation réelle. Enfin, le sentiment d’insécurité, mesuré par les enquêtes de victimation, permet d’approcher l’écart entre réalité vécue et réalité enregistrée.
L’analyse doit également intégrer une dimension économique. Le coût par habitant, la part du budget communal consacrée à la sécurité et la structure de la fiscalité locale permettent d’identifier qui finance réellement ces politiques et au prix de quels arbitrages.
C’est toutefois dans la répartition concrète des dispositifs que se joue la question de classe. L’observation des zones de patrouille, des priorités d’intervention et de l’allocation des ressources permet de déterminer si la police municipale contribue principalement à la sécurisation des espaces de valorisation économique ou à la gestion des désordres sociaux dans les quartiers populaires. Dans cette perspective, la police apparaît moins comme un instrument de réduction de la délinquance que comme un dispositif de régulation des contradictions produites par les inégalités sociales.
Cinq enseignements majeurs (graphiques réalisés avec l'I.A Claude sur la base des données SSMSI et INSEE)
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| Indicateur 1 — Cambriolages pour 1 000 logements (2024) |
Sources : SSMSI / ville-data.com. La moyenne nationale est calculée sur les logements (5,63‰). Cannes bénéficie d'un effet de dilution saisonnier (200 000 habitants en été pour 73 000 à l'année).
Premier enseignement : l’intensité des moyens policiers ne se traduit pas mécaniquement en sécurité
C’est le résultat le plus frappant de l’analyse. Les données disponibles ne montrent aucune proportionnalité claire entre le niveau d’investissement dans la police municipale et les résultats en matière de délinquance. Cannes, malgré un ratio très élevé de 2,67 policiers municipaux pour 1 000 habitants, se classe à la 11ème place sur 366 villes pour le niveau de délinquance par habitant, ce qui en fait l’une des communes les plus exposées selon cet indicateur. À l’inverse, Vitry-sur-Seine, avec seulement 0,17 agent pour 1 000 habitants, se situe au 167e rang, soit un niveau nettement plus faible.
Le cas de Nice confirme cette dissociation. Malgré un effectif massif de 446 agents municipaux, certains indicateurs restent dégradés, notamment les violences physiques, avec un taux de 3,43 agressions pour mille habitants, largement supérieur à la moyenne nationale de 2,11. Ces écarts suggèrent que l’augmentation des effectifs municipaux ne produit pas, en elle-même, une baisse proportionnelle de la délinquance.
Autrement dit, la police municipale agit davantage sur la gestion visible de l’espace public que sur les déterminants structurels des infractions. L’idée selon laquelle un accroissement des moyens entraînerait mécaniquement une amélioration de la sécurité ne résiste pas à l’examen empirique.
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| Taux de CBV hors cadre familial (plaintes pour 1 000 hab., 2024) |
Perpignan (614 plaintes / 120 000 hab.) et Nanterre (541 / 97 000 hab.) affichent les taux les plus élevés. Vénissieux est le cas PCF le plus préoccupant. La moyenne nationale est environ 2,1/1000 en déclarations brutes (hors effet de sous-déclaration).
Deuxième enseignement : le cas de Perpignan met en évidence les limites d’un investissement sécuritaire massif
Perpignan constitue l’un des exemples les plus éclairants des limites du modèle fondé sur l’augmentation des moyens policiers. En 2024, la ville a enregistré 614 plaintes pour coups et blessures volontaires, contre 547 en 2023, soit plus d’une agression déclarée par jour. Elle se classe ainsi au 37ème rang sur 366 pour le niveau de délinquance globale, avec un risque estimé de 35 faits pour mille habitants, soit 3,51%.
Ces résultats interviennent pourtant dans un contexte de forte présence policière municipale, avec 191 agents déployés. L’ampleur de cet effectif ne semble donc pas produire d’effet correctif significatif sur les violences enregistrées. Ce décalage met en lumière une limite structurelle. L’intensification des moyens policiers ne permet pas, à elle seule, d’agir sur les dynamiques sociales à l’origine des violences.
Dans le cas de Perpignan, ces dynamiques sont fortement liées à une situation de pauvreté élevée, qui atteint dans certains quartiers des niveaux compris entre 73 et 75%. L’analyse suggère ainsi que la politique sécuritaire locale agit davantage en aval, sur les manifestations visibles de la violence, qu’en amont, sur ses conditions de production.
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| Contexte de comparaison — Taux de pauvreté (% population, dernières données disponibles) |
Sources : INSEE Filosofi 2021 / INSEE flash PACA (Cannes, Nice). Les données Filosofi communales 2022 ne sont pas disponibles. Perpignan et Vénissieux présentent les taux les plus élevés de leurs groupes respectifs.
Troisième enseignement : Vénissieux, un cas limite pour les municipalités communistes
Parmi les villes dirigées par le PCF, Vénissieux apparaît comme l’un des cas les plus révélateurs des tensions entre orientation politique et contraintes sociales. La commune se classe au 16e rang sur 366 pour le niveau de délinquance, soit un positionnement plus défavorable que certaines villes gouvernées par la droite comme Perpignan. En 2024, la délinquance y a progressé de 10%, avec 290 plaintes pour coups et blessures hors cadre familial, et un risque estimé à 34 faits pour mille habitants.
Ces résultats s’inscrivent dans un contexte social marqué, avec un taux de pauvreté avoisinant les 30%. La ville dispose d’une police municipale de taille intermédiaire (34 agents), complétée par un ensemble d’environ 75 agents mobilisés sur les questions de sécurité et de tranquillité publique. Pourtant, cet appareil ne semble pas en mesure d’enrayer la dynamique des violences enregistrées.
Ce cas met en évidence une limite, même dans un cadre politique se réclamant d’une gestion sociale des territoires, l’outil sécuritaire local ne parvient pas à compenser des conditions matérielles dégradées. Vénissieux apparaît comme un point de tension où se révèle l’écart entre les intentions politiques affichées et les contraintes structurelles pesant sur l’action municipale.
Après plus de 80 ans de gestion communiste ininterrompue depuis 1944, Vénissieux a basculé lors des municipales de mars 2026. Michèle Picard, maire depuis 2009, a été battue au second tour par le député LFI Idir Boumertit avec seulement 25 voix d'écart, sur 31 446 inscrits. Ce résultat ne traduit pas un rejet massif. Le taux d'abstention atteignait 61,70%, ce qui signifie que l'issue s'est jouée dans les marges de la participation. La défaite tient moins à une sanction directe de la politique communiste qu'à une fragmentation du vote de gauche. La présence au second tour d'une liste centriste et d'une liste d'extrême droite (ironie subtile du sujet dont le candidat
Quentin Taïeb était placé en garde à vue dans le cadre d'une enquête pour suspicion de fraude électorale) a éclaté l'électorat populaire, rendant la victoire impossible malgré la solidité relative de l'ancrage municipal de la majorité sortante. L'insécurité a pesé dans le débat public, le débat électoral s'étant largement cristallisé sur la question des violences, Vénissieux ayant connu plusieurs règlements de comptes liés au trafic de drogue dans les semaines précédant le scrutin. Michèle Picard a contesté ce résultat en déposant un
recours devant le tribunal administratif de Lyon, estimant que le très faible écart de 25 voix ne traduisait pas un choix définitif.
La politique sociale menée par Michèle Picard sur trois mandats constitue l'un des éléments les plus solides du bilan communiste à Vénissieux. Face à l'inflation, la mairie a choisi de ne pas répercuter la hausse des coûts sur les ménages populaires. Alors que les prix de l'alimentation ont augmenté de 15%, la ville a maintenu une augmentation moyenne de 2% sur les tarifs de ses services, soit quatre points sous l'inflation, en préservant les tarifs sociaux de restauration pour les familles au quotient familial le plus bas, à savoir 1€/ jour. La restauration scolaire illustre la cohérence de cette démarche, en 2024, la cuisine centrale municipale a produit 762 445 repas bénéficiant à 6 048 enfants inscrits, avec des
tarifs échelonnés de 1 à 4,11 euros selon le quotient familial, très en deçà du coût réel pour la ville. Par ailleurs, la ville affiche son choix politique de protéger au maximum les Vénissians, qui ne doivent pas payer deux fois l'addition, en maintenant ouverts des équipements que d'autres communes ont fermés lors des pics de coûts énergétiques. C'est cette continuité de service public (cantines, maisons de l'enfance, politique éducative de territoire) qui constitue la réponse communiste aux conditions de vie dégradées, là où la droite privilégie la réponse policière.
Une part significative de la délinquance enregistrée à Vénissieux ne relève pas de la seule sociologie locale mais d'une délinquance importée, liée à la position de la ville dans les réseaux de trafic de stupéfiants de la métropole lyonnaise. Une guerre des territoires s'est développée boulevard Ambroise-Croizat, attirée par un point de deal particulièrement actif dont
les enjeux dépassent les frontières communales, ce qui a conduit le syndicat Alliance Police Nationale à réclamer l'envoi d'au moins 300 fonctionnaires supplémentaires pour "reprendre le contrôle des territoires", reconnaissant implicitement que la situation dépassait les capacités du commissariat local. Or, la ville n'a aucune maîtrise sur ces effectifs nationaux. Michèle Picard l'avait elle-même rapporté, sous le quinquennat Sarkozy, près de 13 000 postes de police nationale et de gendarmerie ont été supprimés, sans jamais être recréés depuis. Les effectifs de CRS ont chuté de 20% depuis 2007. Vénissieux a pourtant multiplié les dispositifs pour obtenir des renforts nationaux : Zone de Sécurité Prioritaire aux Minguettes en 2012, expérimentation de la Police de Sécurité du Quotidien en 2017, intégration aux trente premiers Quartiers de Reconquête Républicaine en 2019, ce dernier dispositif ayant permis l'arrivée de 26 effectifs supplémentaires au commissariat. Mais ces gains ponctuels ne compensent pas la tendance au désengagement de l'État, qui reporte sur les budgets municipaux une charge sécuritaire croissante tout en privant les communes populaires des moyens judiciaires indispensables (les enquêteurs, les officiers de police judiciaire) pour démanteler les réseaux organisés qui contribuent directement à l'aggravation des statistiques.
Quatrième enseignement : la pauvreté constitue la variable explicative dominante
L’analyse met en évidence le rôle central du facteur socio-économique dans la compréhension des niveaux de délinquance. Le criminologue Maurice Cusson parle
d'abondance comme moteur à la criminalité. Plus il y a de biens désirables et accessibles dans la société, plus les occasions de vol augmentent, même si les pauvres ne sont pas plus nombreux ou plus pauvres qu’avant.
Plus que le volume d’effectifs policiers municipaux, c’est le taux de pauvreté qui apparaît comme la variable la plus fortement associée aux résultats observés.
Ainsi, les villes au taux de pauvreté dépassant 25% présentent des niveaux de délinquance relativement proches, indépendamment de leur orientation politique ou de leur investissement sécuritaire. Saint-Étienne affiche un risque de cambriolage de 7,35 pour mille logements, Nîmes 7,3 pour mille, et Montreuil 8,47 pour mille. Ces villes aux taux de pauvreté entre 22 et 28%, présentent donc des profils comparables malgré des politiques de sécurité différentes.
Ce constat confirme que les politiques locales de sécurité interviennent en aval de déterminants sociaux plus profonds. Autrement dit, les écarts de moyens policiers ne suffisent pas à produire des écarts significatifs lorsque les conditions matérielles d'existences restent similaires. Le niveau de vie, la stabilité économique, la structuration des territoires restent déterminants.
La délinquance est donc une variable difficilement pilotable par l’action policière et reste une manifestation des déséquilibres sociaux propres à chaque territoire.
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| Policiers municipaux pour 1 000 habitants vs rang délinquance |
Axe Y = rang (plus bas = plus délinquante). Si plus de police = moins de délinquance, on s'attendrait à une corrélation positive forte. Ce n'est pas ce que montrent les données : Cannes (2,67 PM/1000 hab) est au rang 11 ; Vitry-sur-Seine (0,17 PM/1000 hab) est au rang 167. La corrélation entre effectifs PM et sécurité est faible voire inverse.
Cinquième enseignement : l’absence de corrélation entre effectifs et sécurité
La mise en relation des effectifs de police municipale (rapportés à la population) avec les niveaux de délinquance confirme l’
absence de corrélation positive entre intensité des moyens et sécurité réelle. Si l’on projette les villes étudiées sur une abscisse "policiers municipaux pour 1 000 habitants" et une ordonnée "niveau de délinquance", aucun alignement cohérent n’apparaît. Les communes les mieux dotées ne sont pas les plus sûres. Au contraire, certaines des plus équipées, comme Cannes ou Perpignan, figurent parmi les plus exposées de l’échantillon.
Ce résultat invalide l’hypothèse d’un effet mécanique des effectifs sur la sécurité. Il montre que l’augmentation des moyens municipaux ne se traduit pas par une amélioration proportionnelle des indicateurs les plus significatifs.
L’analyse des taux d’élucidation éclaire ce décalage. Les atteintes aux biens, en particulier les cambriolages de logement, présentent des taux de résolution très faibles, moins de 7 % au bout d’un an selon le ministère de l’Intérieur. Or, ces infractions constituent une part importante du sentiment d’insécurité.
Bilan, payer plus cher pour un même résultat médiocre
Une large part de l’activité des polices municipales se concentre sur la régulation de l’espace public via le stationnement, les nuisances, infractions de voirie. Ces missions produisent de la visibilité et un ordre immédiat, mais n’affectent que marginalement les formes les plus graves et organisées de la délinquance. Ce constat prolonge le débat des années 2000 entre insécurité mesurée et sentiment d’insécurité.
Les enquêtes de victimation permettent de saisir l’expérience vécue en intégrant les faits non déclarés et le ressenti des populations. Mais elles ne suffisent pas à évaluer l’efficacité des politiques publiques ni à isoler l’effet des dispositifs policiers. C’est précisément dans cet écart que s’inscrit leur exploitation politique : les politiques sécuritaires agissent d’abord sur ce qui se voit (présence policière, verbalisation, contrôle) sans transformer les causes sociales des infractions.
La sécurité passe alors d'une réalité objectivable a un construit politique, ajusté aux attentes électorales. Les données montrent que les villes les plus dotées en police municipale ne sont pas plus sûres, malgré des investissements bien supérieurs, elles peuvent même présenter des niveaux de délinquance plus élevés. L’accumulation de moyens policiers ne protège pas davantage. Elle augmente les coûts tout en concentrant l’action sur les comportements visibles des classes populaires.
À l’inverse, les villes communistes, avec des effectifs plus réduits, obtiennent des résultats comparables, parfois meilleurs. Cet écart ne tient pas à une supériorité sécuritaire, mais à des politiques qui agissent partiellement sur les conditions matérielles d’existence via l'accès à l’éducation, aux politiques sociales locales, à l'encadrement des jeunesses populaires.
La différence apparaît nettement dans le traitement des incivilités. Là où certaines municipalités répondent uniquement par la sanction, d’autres articulent intervention immédiate et traitement des causes. L’
ouverture illégale de bornes à incendie en période de chaleur illustre cette contradiction. C'est à la fois un comportement dangereux, mais aussi symptôme d’un manque d’équipements et de conditions de vie dégradées. La répression traite l’effet alors que l’action sociale tente d’en réduire la cause.
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| Des stratégies contre les geysers sauvages dans les Hauts-de-Seine - Le Parisien |
Ce constat rejoint les travaux de Hugues Lagrange (Cf.
La classe : grande oubliée des variables statistiques de l'extrême droite) la délinquance ne relève pas d’un “choc des cultures”, mais de contre-cultures produites par la relégation spatiale et la pauvreté. Ce mécanisme se retrouve ailleurs, des États-Unis avec les Red Lines aux politiques envers les populations autochtones au Canada. Partout, la concentration de la pauvreté produit des formes spécifiques de délinquance et parfois même d'autodestruction dans une fausse conscience (Cf.
Comment la xénophobie piège les migrants dans la rareté) que les statistiques enregistrent sans les expliquer.
Ce que permettrait une transformation réelle des rapports de production, ce n'est pas d'abord une réforme urbaine mais une réorganisation de l'outil productif.
Des unités de production localisées en fonction des besoins de la population et non des coûts du foncier. Une planification démocratique des implantations industrielles et de services qui mette fin à la concentration des emplois qualifiés dans les métropoles et à leur absence dans les périphéries populaires, une socialisation du foncier qui retire le sol du marché pour l'affecter durablement à l'usage collectif (logement, équipements, espace de production) plutôt qu'à la spéculation. Voilà ce qui produirait mécaniquement la ville à quinze minutes dont Moreno fait un concept urbanistique, mais que le mouvement ouvrier appelait autrefois simplement une ville faite pour ses habitants.
A ce moment-là, la question de la police municipale se déplace entièrement. Elle n'est plus la variable centrale de la sécurité mais le symptôme d'un État qui, incapable de traiter les causes gère les effets et, fait payer cette gestion à ceux qui en sont les premières victimes. Les villes communistes ont tenté, dans les limites étroites de la compétence municipale et sous la pression permanente de la métropolisation libérale, de substituer à la logique répressive une logique sociale. Les données montrent qu'elles obtiennent des résultats comparables à moindre coût policier.
Mais ce résultat relatif ne doit pas masquer l'essentiel. Aucune politique municipale, aussi rigoureuse soit-elle, ne peut résoudre par le bas ce que le capitalisme produit par le haut.
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| Rencontre avec Philippe Rio, diplômé et "meilleur maire du monde" - Sciences Po |
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