À l’approche du 40e congrès du Parti, les textes proposés ne doivent pas être compris comme de simples contributions théoriques. Ils expriment des positions déterminées par un capitalisme en crise, marqué par des tensions internationales croissantes, une recomposition des rapports de puissance et un affaiblissement des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier. Il faut donc les lire comme des réponses politiques à ces contradictions réelles.
- la place des structures internationales de domination
- le rôle du parti comme organisation de classe
| Base commune |
Le texte de la direction, "Un communisme de conquêtes", tente de maintenir un équilibre entre reconnaissance de la crise du capitalisme et inscription dans le cadre institutionnel existant. S’il identifie certains aspects des tensions internationales et des déséquilibres économiques, il reste limité par une approche qui ne rompt pas avec l’État bourgeois. La question du pouvoir est évoquée sans être réellement posée dans ses termes matériels. Cette ambiguïté ouvre la voie à une stratégie fondée sur les alliances électorales, au risque de diluer l’autonomie politique du parti. Ce texte reflète ainsi une tension non résolue entre volonté de transformation et adaptation aux structures existantes.
| Face aux guerres impérialistes - LePCF.fr |
Le texte "Pour la paix et le socialisme" se distingue par une position plus nette sur la question européenne. Il ne se contente pas d’une critique abstraite des institutions, mais tend à considérer l’Union européenne comme une structure intégrée au fonctionnement du capitalisme contemporain, limitant la souveraineté économique et politique. Cette approche conduit à poser plus clairement la question de la rupture avec les cadres existants, en liant la lutte pour la paix à une remise en cause des mécanismes économiques et financiers qui structurent l’ordre européen. Il propose une lecture plus cohérente des liens entre politique nationale et contraintes internationales, même si cette orientation demande encore à être traduite en stratégie concrète.
Le texte "Nous voulons le communisme partout", quant à lui, adopte un ton volontiers radical mais reste traversé par des contradictions. Si certaines critiques internes sont pertinentes, notamment sur l’état du parti et la nécessité d’un engagement plus offensif, d’autres positions apparaissent plus fragiles du point de vue matérialiste. Sur des questions internationales sensibles, certaines formulations tendent à s’éloigner d’une analyse rigoureuse des rapports de force et des logiques impérialistes, ce qui affaiblit la cohérence d’ensemble. Ainsi, malgré une volonté affichée de rupture, le texte peine à stabiliser une ligne stratégique claire.
Ma contribution
Le tournant de 1976 : une rupture stratégique
L'histoire du mouvement ouvrier français a connu un basculement majeur lors du XXIIe Congrès du PCF en février 1976. En abandonnant la référence à la “dictature du prolétariat”, le parti ne procédait pas à une simple mise à jour de vocabulaire, mais à une mutation profonde de son ADN politique. Pour comprendre les raisons de ce renoncement, il faut analyser trois facteurs déterminants :
1. L’illusion de l’union de la gauche et le programme commun
Depuis 1972, le PCF était engagé dans une alliance de sommet avec le Parti Socialiste de François Mitterrand. Pour rendre cette union crédible auprès d'un électorat de classes moyennes, la direction de Georges Marchais a estimé nécessaire de donner des “gages de respectabilité”. La dictature du prolétariat, perçue comme un concept violent et autoritaire, faisait tache dans le cadre d'un programme visant une transition légaliste et parlementaire. On a alors sacrifié l'outil théorique de la rupture sur l'autel de la stratégie électorale.
2. Le mirage de l’Eurocommunisme
Le PCF s'inscrivait alors dans la mouvance de l'Eurocommunisme (avec les partis italien et espagnol), cherchant une troisième voie entre capitalisme et modèle soviétique. L'objectif était de prouver une indépendance vis-à-vis de Moscou, mais le piège fut de croire que l'on pouvait parvenir au socialisme par la seule extension de la démocratie bourgeoise, sans briser l'appareil d'État capitaliste.
Cinquante ans plus tard, le bilan est tiré :
L’impasse de la dilution : Les partis ayant choisi cette voie (comme le PCI italien ou le PCE espagnol) se sont fondus dans des blocs sociaux-démocrates ou des coalitions citoyennes. En perdant leur spécificité de classe, ils ont perdu leur base ouvrière et sont aujourd'hui soit dissous, soit réduits à des forces d'appoint sans ancrage réel dans la production.
La résilience de l’ancrage productif : À l'inverse, les partis ayant refusé ce tournant, comme le KKE grec ou le PTB belge, affichent une vitalité frappante. En restant des partis de cadres enracinés dans les usines et les besoins concrets, ils maintiennent une force de frappe sociale et électorale (entre 7% et 15%) que les ex-eurocommunistes ont perdue. La force d'un parti communiste ne se mesure pas à sa capacité à plaire au cadre démocratique, mais à sa puissance de mobilisation là où se crée la richesse.
3. Le glissement sémantique et la peur des mots
La justification officielle reposait sur une analyse superficielle : le mot “dictature” évoquait Hitler ou Mussolini, et le mot “prolétariat” semblait trop étroit pour une France qui se tertiarisait. En voulant plaire au “Peuple de France” dans sa globalité, le parti a dilué l'identité de classe qui faisait sa force. On a traité un concept scientifique comme un épouvantail dont il fallait se débarrasser nous disait Louis Althusser, oubliant que derrière le mot se cachait la réalité du pouvoir réel des producteurs.
Ce choix a marqué le début d'un désarmement théorique face à l'hégémonie libérale qui s'installait.
Sortir du “Marxisme Zombie”
Réintroduire la dictature du prolétariat, c’est avant tout rompre avec ce que Michel Clouscard nommait le marxisme zombie. Depuis 1976, le discours communiste a trop souvent conservé une sémantique de gauche tout en étant vidé de sa substance subversive. Ce marxisme spectral s'est accommodé de la gestion du capitalisme en acceptant de ne devenir qu'un simple parti électoral.
En s'enfermant dans le seul cadre démocratique bourgeois, le parti se vide de sa substance. Pour le PCF, une élection ne doit jamais être une fin en soi, ni le cœur de son activité ; elle ne doit être que la conclusion politique et la traduction institutionnelle de sa présence effective sur le terrain de la production.
Le renoncement à la dictature du prolétariat a marché de pair avec l'effacement du parti sur les lieux de travail. Or, sans ancrage là où se crée la valeur, le parti n'est qu'une ombre. D'où l'urgence absolue de reconstruire et de multiplier les cellules d'entreprises. Ce sont elles qui constituent le tissu vivant de la souveraineté ouvrière. Sortir du marxisme zombie, c’est donc redonner aux mots leur fonction de combat et aux militants leur place naturelle : au cœur des rapports de production, là où se joue la réalité du pouvoir.
La révolution de la valeur d'usage
Cette transition repose sur une révolution anthropologique : le primat de la valeur d'usage sur la valeur d'échange. Dans le système actuel, la production est dictée par la marchandisation et l'accumulation du profit, transformant chaque objet et chaque service en un pur support de plus-value.
Réaffirmer la dictature du prolétariat, c'est imposer une économie où la destination du produit est déterminée par les besoins réels de la collectivité. En libérant le travail de la tyrannie du marché, nous passons d'une consommation de signes et de désirs orchestrée par le capital à une satisfaction concrète des besoins sociaux. L'outil de travail, cessant d'être une marchandise, redevient le moyen de produire l'utile, redonnant ainsi tout son sens à l'activité humaine.
Le Pôle Public Financier : l'outil de la souveraineté
Pour que cette valeur d'usage s'incarne, elle doit s'appuyer sur un instrument de pouvoir économique majeur, le Pôle Public Financier. Sous le régime financier actuel, le crédit est l'arme de la valeur d'échange. Il ne finance que le profitable au détriment de l'utile.
Le Pôle Public Financier permet de briser ce monopole en démarchandisant l'investissement car il permet d’allouer les ressources selon l'utilité sociale (santé, énergie, industrie) plutôt que selon le taux de profit.
Il permet aussi d’inverser le rapport de force car ce n'est plus le travailleur qui se soumet aux exigences de la finance, mais l'argent qui est mis au service du processus de production souverain.
Conclusion : Pour une praxis de la souveraineté
En réinscrivant la dictature du prolétariat dans son programme, le PCF affirme qu'il n'est pas un simple gestionnaire du système, mais le parti de la rupture. Il s'agit de passer de la "gestion des choses" à la "direction des hommes par eux-mêmes". Pour transformer la résistance en une offensive légitime des producteurs sur leur destin, il faut cesser de s'excuser d'être communistes.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire