mardi 14 avril 2026

L’entreprise d’abord, pour une ligne claire au PCF


À l’approche du 40e congrès du Parti, les textes proposés ne doivent pas être compris comme de simples contributions théoriques. Ils expriment des positions déterminées par un capitalisme en crise, marqué par des tensions internationales croissantes, une recomposition des rapports de puissance et un affaiblissement des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier. Il faut donc les lire comme des réponses politiques à ces contradictions réelles.

Dans cette perspective, il ne s’agit pas de comparer des intentions, mais d’évaluer la capacité de chaque texte à saisir trois éléments :

- le stade actuel du capitalisme
- la place des structures internationales de domination
- le rôle du parti comme organisation de classe

C’est à partir de ces critères que les divergences prennent leur sens.

Base commune

Le texte de la direction, "Un communisme de conquêtes", tente de maintenir un équilibre entre reconnaissance de la crise du capitalisme et inscription dans le cadre institutionnel existant. S’il identifie certains aspects des tensions internationales et des déséquilibres économiques, il reste limité par une approche qui ne rompt pas avec l’État bourgeois. La question du pouvoir est évoquée sans être réellement posée dans ses termes matériels. Cette ambiguïté ouvre la voie à une stratégie fondée sur les alliances électorales, au risque de diluer l’autonomie politique du parti. Ce texte reflète ainsi une tension non résolue entre volonté de transformation et adaptation aux structures existantes.


Face aux guerres impérialistes - LePCF.fr
La contribution 'Face aux guerres impérialistes' marque un déplacement important en introduisant une lecture plus globale de la situation mondiale. Elle insiste sur l’idée d’une bascule historique, caractérisée par le déplacement du centre de gravité économique et l’intensification des rivalités entre puissances. Cette approche met en avant la crise de l’impérialisme et ses manifestations concrètes, en soulignant notamment les dynamiques internationales qui redéfinissent les rapports de force. Elle réaffirme également un point central du marxisme, celui du rôle de l’entreprise comme lieu stratégique de la lutte de classes. En plaçant la production au cœur de l’analyse, ce texte cherche à réancrer la stratégie politique dans les rapports matériels. Ce texte se veut un travail d'amendement et de contribution à la base commune.



Le texte "Pour la paix et le socialisme" se distingue par une position plus nette sur la question européenne. Il ne se contente pas d’une critique abstraite des institutions, mais tend à considérer l’Union européenne comme une structure intégrée au fonctionnement du capitalisme contemporain, limitant la souveraineté économique et politique. Cette approche conduit à poser plus clairement la question de la rupture avec les cadres existants, en liant la lutte pour la paix à une remise en cause des mécanismes économiques et financiers qui structurent l’ordre européen. Il propose une lecture plus cohérente des liens entre politique nationale et contraintes internationales, même si cette orientation demande encore à être traduite en stratégie concrète.



Le texte "Nous voulons le communisme partout", quant à lui, adopte un ton volontiers radical mais reste traversé par des contradictions. Si certaines critiques internes sont pertinentes, notamment sur l’état du parti et la nécessité d’un engagement plus offensif, d’autres positions apparaissent plus fragiles du point de vue matérialiste. Sur des questions internationales sensibles, certaines formulations tendent à s’éloigner d’une analyse rigoureuse des rapports de force et des logiques impérialistes, ce qui affaiblit la cohérence d’ensemble. Ainsi, malgré une volonté affichée de rupture, le texte peine à stabiliser une ligne stratégique claire.



Le texte de "Stratégie Communiste" se présente comme une critique structurée de l’orientation actuelle du Parti, en s’appuyant sur une lecture centrée sur la lutte des classes. Il met en évidence une contradiction essentielle entre une présence médiatique accrue et un affaiblissement réel de l’implantation dans le monde du travail. Cette tension renvoie à un décalage entre visibilité politique et ancrage matériel, révélateur d’une dérive plus profonde liée à l’intégration croissante dans le jeu institutionnel.

Ce texte insiste sur la nécessité de revenir aux lieux où se structurent les rapports de production, en particulier l’entreprise, où l’exploitation capitaliste se manifeste de manière directe. Il propose ainsi de rompre avec un court-termisme électoral pour réorienter l’activité militante vers la construction d’un rapport de forces durable. Cette orientation s’accompagne d’une revalorisation du rôle du militant et d’une conception du parti comme organisation de combat, capable d’intervenir concrètement dans les luttes sociales.

En affirmant la nécessité d’une autonomie politique, "Stratégie Communiste" critique également les alliances dépourvues de base de classe claire, soulignant le risque de dilution qu’elles comportent. L’objectif est de préserver une identité communiste capable non seulement d’exprimer les colères sociales, mais de les organiser en vue d’une transformation des rapports de pouvoir. Toutefois, malgré la pertinence de cette critique, certaines dimensions restent encore à préciser, notamment dans la traduction concrète de cette orientation sur le plan international.

Face à la multiplication des textes alternatifs, une autre orientation émerge, qui ne se situe pas simplement sur le terrain du contenu, mais sur celui de la méthode politique elle-même. La prolifération des contributions risque de fragmenter davantage le parti, de produire ce que l’on pourrait appeler une archipelisation, où chaque courant se constitue en îlot séparé, au détriment de l’unité d’action.

Dans ce contexte, certains militants, notamment issus de la contribution "Face aux guerres impérialistes et à la crise systémique du capitalisme", font le choix de ne pas ajouter un texte supplémentaire, mais de travailler à partir de la base commune proposée par le CN. Ce choix ne signifie pas une adhésion sans réserve, mais une volonté de faire de ce texte un point d’appui pour un débat collectif, ouvert et amendable.

Dans une période marquée par l’aggravation des contradictions de l’impérialisme et par des dangers majeurs, la priorité n’est pas de produire un texte théoriquement parfait, mais de construire un cadre commun permettant l’intervention politique. La base commune est alors envisagée non comme un aboutissement, mais comme un terrain de lutte, susceptible d’être transformé par les apports militants.

Dans cette perspective, plusieurs enjeux sont mis en avant. 

- Il s’agit d’abord de permettre une appropriation collective des transformations du monde, notamment l’émergence de nouveaux rapports internationaux et la remise en cause de l’hégémonie occidentale. 

- La question de la paix et de la solidarité internationale est centrale, dans un contexte où les conflits se multiplient et où les logiques impérialistes continuent de structurer les rapports entre nations.

- Il s’agit ensuite de replacer la question nationale dans une perspective matérielle, en liant la désindustrialisation française aux dynamiques du capitalisme mondial, et en posant la nécessité d’une reconquête des capacités productives et des marges de décision économique. Cette orientation insiste également sur le rôle du parti dans le monde du travail, en réaffirmant l’importance de son implantation dans les entreprises et les organisations syndicales.

- Enfin, cette démarche cherche à dépasser une conception purement électorale de la politique. La participation aux échéances institutionnelles, notamment présidentielle, n’est pas pensée comme une fin en soi, mais comme un moyen d’exprimer un rapport de forces et de porter une perspective de transformation plus large.

Ainsi, cette ligne de rassemblement pose une question stratégique. Dans quelle mesure l’unité du parti peut-elle être reconstruite non par la juxtaposition de textes concurrents, mais par un travail collectif sur une base commune, transformée par la lutte politique elle-même ?

Au total, les débats du congrès ne portent pas seulement sur des orientations programmatiques, mais sur la manière même de faire de la politique dans une période de crise. 

Entre fragmentation et recomposition, adaptation et rupture, c’est la capacité du parti à redevenir une force organisée, ancrée dans les réalités matérielles, qui est en jeu. C'est pour cela que j'avais rédigé une contribution à lire ci-dessous.

Ma contribution

Le tournant de 1976 : une rupture stratégique

L'histoire du mouvement ouvrier français a connu un basculement majeur lors du XXIIe Congrès du PCF en février 1976. En abandonnant la référence à la “dictature du prolétariat”, le parti ne procédait pas à une simple mise à jour de vocabulaire, mais à une mutation profonde de son ADN politique. Pour comprendre les raisons de ce renoncement, il faut analyser trois facteurs déterminants :

1. L’illusion de l’union de la gauche et le programme commun

Depuis 1972, le PCF était engagé dans une alliance de sommet avec le Parti Socialiste de François Mitterrand. Pour rendre cette union crédible auprès d'un électorat de classes moyennes, la direction de Georges Marchais a estimé nécessaire de donner des “gages de respectabilité”. La dictature du prolétariat, perçue comme un concept violent et autoritaire, faisait tache dans le cadre d'un programme visant une transition légaliste et parlementaire. On a alors sacrifié l'outil théorique de la rupture sur l'autel de la stratégie électorale.

2. Le mirage de l’Eurocommunisme

Le PCF s'inscrivait alors dans la mouvance de l'Eurocommunisme (avec les partis italien et espagnol), cherchant une troisième voie entre capitalisme et modèle soviétique. L'objectif était de prouver une indépendance vis-à-vis de Moscou, mais le piège fut de croire que l'on pouvait parvenir au socialisme par la seule extension de la démocratie bourgeoise, sans briser l'appareil d'État capitaliste.

Cinquante ans plus tard, le bilan est tiré :

  • L’impasse de la dilution : Les partis ayant choisi cette voie (comme le PCI italien ou le PCE espagnol) se sont fondus dans des blocs sociaux-démocrates ou des coalitions citoyennes. En perdant leur spécificité de classe, ils ont perdu leur base ouvrière et sont aujourd'hui soit dissous, soit réduits à des forces d'appoint sans ancrage réel dans la production.


  • La résilience de l’ancrage productif : À l'inverse, les partis ayant refusé ce tournant, comme le KKE grec ou le PTB belge, affichent une vitalité frappante. En restant des partis de cadres enracinés dans les usines et les besoins concrets, ils maintiennent une force de frappe sociale et électorale (entre 7% et 15%) que les ex-eurocommunistes ont perdue. La force d'un parti communiste ne se mesure pas à sa capacité à plaire au cadre démocratique, mais à sa puissance de mobilisation là où se crée la richesse.

3. Le glissement sémantique et la peur des mots

La justification officielle reposait sur une analyse superficielle : le mot “dictature”  évoquait Hitler ou Mussolini, et le mot “prolétariat” semblait trop étroit pour une France qui se tertiarisait. En voulant plaire au “Peuple de France” dans sa globalité, le parti a dilué l'identité de classe qui faisait sa force. On a traité un concept scientifique comme un épouvantail dont il fallait se débarrasser nous disait Louis Althusser, oubliant que derrière le mot se cachait la réalité du pouvoir réel des producteurs.

Ce choix a marqué le début d'un désarmement théorique face à l'hégémonie libérale qui s'installait.

Sortir du “Marxisme Zombie”

Réintroduire la dictature du prolétariat, c’est avant tout rompre avec ce que Michel Clouscard nommait le marxisme zombie. Depuis 1976, le discours communiste a trop souvent conservé une sémantique de gauche tout en étant vidé de sa substance subversive. Ce marxisme spectral s'est accommodé de la gestion du capitalisme en acceptant de ne devenir qu'un simple parti électoral.

En s'enfermant dans le seul cadre démocratique bourgeois, le parti se vide de sa substance. Pour le PCF, une élection ne doit jamais être une fin en soi, ni le cœur de son activité ; elle ne doit être que la conclusion politique et la traduction institutionnelle de sa présence effective sur le terrain de la production.

Le renoncement à la dictature du prolétariat a marché de pair avec l'effacement du parti sur les lieux de travail. Or, sans ancrage là où se crée la valeur, le parti n'est qu'une ombre. D'où l'urgence absolue de reconstruire et de multiplier les cellules d'entreprises. Ce sont elles qui constituent le tissu vivant de la souveraineté ouvrière. Sortir du marxisme zombie, c’est donc redonner aux mots leur fonction de combat et aux militants leur place naturelle : au cœur des rapports de production, là où se joue la réalité du pouvoir.

La révolution de la valeur d'usage

Cette transition repose sur une révolution anthropologique : le primat de la valeur d'usage sur la valeur d'échange. Dans le système actuel, la production est dictée par la marchandisation et l'accumulation du profit, transformant chaque objet et chaque service en un pur support de plus-value.

Réaffirmer la dictature du prolétariat, c'est imposer une économie où la destination du produit est déterminée par les besoins réels de la collectivité. En libérant le travail de la tyrannie du marché, nous passons d'une consommation de signes et de désirs orchestrée par le capital à une satisfaction concrète des besoins sociaux. L'outil de travail, cessant d'être une marchandise, redevient le moyen de produire l'utile, redonnant ainsi tout son sens à l'activité humaine.

Le Pôle Public Financier : l'outil de la souveraineté

Pour que cette valeur d'usage s'incarne, elle doit s'appuyer sur un instrument de pouvoir économique majeur, le Pôle Public Financier. Sous le régime financier actuel, le crédit est l'arme de la valeur d'échange. Il ne finance que le profitable au détriment de l'utile.

Le Pôle Public Financier permet de briser ce monopole en démarchandisant l'investissement car il permet d’allouer les ressources selon l'utilité sociale (santé, énergie, industrie) plutôt que selon le taux de profit.

Il permet aussi d’inverser le rapport de force car ce n'est plus le travailleur qui se soumet aux exigences de la finance, mais l'argent qui est mis au service du processus de production souverain.

Conclusion : Pour une praxis de la souveraineté

En réinscrivant la dictature du prolétariat dans son programme, le PCF affirme qu'il n'est pas un simple gestionnaire du système, mais le parti de la rupture. Il s'agit de passer de la "gestion des choses" à la "direction des hommes par eux-mêmes". Pour transformer la résistance en une offensive légitime des producteurs sur leur destin, il faut cesser de s'excuser d'être communistes.

À l'approche de notre congrès, je ne cherche pas le texte parfait, mais les outils les plus solides pour reconstruire notre Parti. C'est pourquoi je soutiens trois textes qui, mis ensemble, dessinent selon moi une voie claire.

Ce qui m'a parlé dans ce texte "Pour la paix et le socialisme", c'est son analyse internationale. On ne peut pas lutter efficacement en France si on ne comprend pas que le monde change. La domination impérialiste est bousculée, et le Parti doit se positionner clairement dans ce nouveau monde pour porter une vraie politique de paix et de coopération.

Pour "Stratégie Communiste" c'est la méthode qui compte. Ce texte propose un mode d'emploi concret. Il nous faut arrêter de courir après les plateaux télé ou les seules échéances électorales pour redevenir une force organisée. C'est une question d'efficacité militante.

Ces deux textes se rejoignent sur une priorité absolue, l'entreprise. C'est là que tout commence. C'est le terrain où les travailleurs subissent l'exploitation et c'est là qu'on doit reconstruire nos cellules. C'est notre base matérielle, celle qui nous permet de peser réellement sur la société.

Tout ce travail concernant l'analyse internationale et le retour à l'entreprise n'a pour moi qu'un seul but. Celui de préparer le retour de la dictature du prolétariat.

Il faut appeler les choses par leur nom, avec humilité mais détermination. L'objectif est que le pouvoir change de camp. Aujourd'hui, une minorité décide de tout pour son profit, demain, c'est la classe travailleuse qui doit diriger l'État et l'économie pour répondre aux besoins de tous. C'est cela, la véritable démocratie populaire.

En signant ces textes, j'espère que nous pourrons partir de l'entreprise pour reprendre, pas à pas, le pouvoir aux mains du capital.

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