mercredi 28 janvier 2026

La classe : grande oubliée des variables statistiques de l'extrême droite (25 min)

Le suicide français - Eric Zemmour -
330 000 exemplaires

La récente enquête de l’IFOP sur le rapport à l’islam des musulmans de France a, sans surprise, été immédiatement instrumentalisée par les médias et les responsables nationalistes. Fidèle à sa méthode, l’extrême droite isole certains chiffres pour les ériger en explication causale, se présentant comme la simple porteuse de “réalités” prétendument occultées.

Mais en analysant son grand livre de comptes : une colonne essentielle y manque toujours. Celle de la classe sociale.

Comment prétendre dresser un état des lieux de la société sans intégrer la variable qui structure le plus impitoyablement les conditions matérielles d'existence, les trajectoires individuelles et les rapports au monde ? Cette cécité statistique n’a rien d’une erreur technique : c’est le cœur d’une stratégie idéologique.

Décryptons ce logiciel intellectuel à l'œuvre dans le débat public. Prenons un exemple éclairant : le traitement médiatique de l’immigration à l’école.

Sur Europe 1, le sujet a récemment déferlé, s’appuyant sur une publication de l’"Observatoire de l’immigration et de la démographie", un institut financé par le "projet Périclès" de Pierre-Edouard Sterin, dont l’objectif avoué est d’allier extrême droite et droite libérale-conservatrice. Le thème, parfois relayé par d’autres médias comme Marianne, est devenu un marronnier.

Dans l’extrait ci-dessous, l’échange entre l’animateur et un auditeur est révélateur :


L’analyse médiatique reste superficielle car en dramatisant un prétendu tabou, ils refusent de reconnaître que la réussite scolaire ne relève pas de l’origine, mais de la position de classe. Lorsqu’ils évoquent les ressources familiales, ils admettent implicitement que certaines fractions de l’immigration disposent d’un capital économique et culturel leur permettant de s’extraire de la condition prolétarienne.

Le constat est là, sous leurs yeux, mais ils ne le nomment pas pour ce qu’il est. L’angle mort est volontaire. Il s’agit d’éloigner la question de la classe à tout prix, car la reconnaître ferait s’effondrer leur récit. 

Eloigner la classe à tout prix

Cette occultation de la classe sociale n'est pas le seul fait des polémistes. Elle traverse le débat intellectuel, comme en témoigne la réception cauchemardesque réservée, il y a quinze ans, au travail du sociologue Hugues Lagrange. Son livre Le Déni des cultures offre une étude de cas parfaite du tabou que l'animateur cherche à décrire.

Lagrange montre que les difficultés scolaires dans les quartiers populaires ne proviennent pas d’une "culture d’origine", mais de la pauvreté, du chômage et de la relégation urbaine. Les mécanismes de contrôle social traditionnels s’effondrent, et l’universalisme républicain uniforme ignore ces besoins spécifiques. Il propose donc des mesures ciblées pour compenser ces effets, articulant soutien familial et exigences scolaires, sans essentialiser la culture.

Cela s’apparente à une discrimination positive culturelle pragmatique, non communautariste, pour pallier les lacunes de l’égalitarisme abstrait sans essentialiser les cultures.

Il proposait donc d'y ajouter une grille de lecture anthropologique : la confrontation entre des modèles familiaux et des socialisations culturelles issus de sociétés rurales (notamment du Sahel) et les exigences individuelles de la société française moderne.

Son tort, aux yeux de tous, fut de nommer cette variable "culturelle"? Ce terme est devenu synonyme de "racisme" dans les guerres idéologiques.

La double condamnation : l'extrême droite ET la gauche identitaire, alliées objectives dans le refus de la classe

La récupération de l'extrême droite : le tri sélectif.

L’extrême droite détourne l’analyse de Lagrange en éliminant les facteurs socio-économiques pour ne retenir que la culture, afin de justifier une lecture racialisante des difficultés scolaires. Même certaines figures de la droite libérale reprennent ce tri sélectif. Lagrange, lui, insiste sur le rôle de la classe et de la relégation sociale, rejetant toute simplification culturaliste.

Immigration: un déni de lecture - Slate

Ce que dit Lagrange dans cet extrait, c'est qu'il faut déplacer le problème : il ne dit pas que les immigrés refusent de s'intégrer par principe (ce qu’il appelle "l'irrédentisme des cultures d'origine").

L'idée centrale est que le "problème culturel" dont parle tant l'extrême droite, en particulier Zemmour dans le Suicide Français, n'est pas un héritage importé tel quel du pays natal. C'est en fait un produit dérivé de la migration elle-même. Les difficultés surgissent au moment où les valeurs des parents (souvent rurales ou traditionnelles) entrent violemment en collision avec les réalités de la société française moderne.

Pour lui, c'est cette zone de contact souvent vécue dans la douleur, la frustration et le conflit, qui crée des comportements ou des normes de survie problématiques. Lagrange nous dit que n'est pas la culture d'origine qui bloque, c'est le choc entre deux mondes qui produit des étincelles.

L'anathème de la gauche "antiraciste" : l'accusation de racisme.

De l'autre côté, une partie de la gauche intellectuelle et antiraciste a immédiatement accusé Lagrange de racisme culturaliste, de faire le jeu de l'extrême droite, et de "culturaliser" ce qui n'était que social. Le procès était simple, parler de "culture", c'est essentialiser, c'est nier l'universalisme républicain et la primauté des inégalités économiques.

Les critiques, portées par des sociologues comme Laurent Mucchielli ou sur Mediapart, reprochaient à Lagrange de culturaliser des phénomènes sociaux en les liant à des origines sahéliennes, au risque de faire le jeu du sarkozysme ou du FN. L’argument central était qu'introduire la culture comme variable parmi d’autres reviendrait à réhabiliter un culturalisme menant au racialisme, occultant discrimination et ségrégation.

En conséquence Lagrange fut mis au ban. Le message fut clair pour tout chercheur, évoquer des facteurs culturels, même avec toutes les précautions du monde, vous expose à une exécution publique.

Lagrange, « Le déni des cultures » - Union Communiste Libertaire

La lecture de cette gauche identitaire a oublié toute lecture dialectique matérialiste. Ce n’est pas la conscience qui détermine l’existence, mais l’existence sociale qui détermine la conscience. Quand l’extrême droite élimine la classe, absolutise la culture et transforme un rapport social en essence identitaire, une partie de la gauche antiraciste élimine aussi la classe, refuse toute analyse des médiations culturelles, défend un universalisme abstrait, formel et juridico-moral. Les deux camps interdisent de penser la totalité sociale.

Les propositions de Lagrange

C’est au nom d’une meilleure compréhension des conditions d’accueil des populations immigrées que Hugues Lagrange invite à revisiter la question sociale des quartiers populaires. Selon lui, les tensions entre culture d’origine et culture d’accueil s’expliquent par un phénomène de re-traditionalisation (voir un précédent billet sur la xénophobie cristallisant un effet de rareté artificielle, produite par le capitalisme concurrentiel.)

Autrement dit, la contestation de la modernité libérale, de l’égalité entre les sexes ou de la laïcité ne provient pas directement des pays d’origine, mais d’une partie de la jeunesse issue de l’immigration, qui réactive certains éléments culturels hérités de ses ascendants au premier rang desquels un revival musulman.

Loin d’incriminer une culture étrangère jugée inassimilable, Lagrange montre au contraire, à travers ses données et enquêtes de terrain, que cette réappropriation culturelle s’enracine surtout dans l’isolement social et spatial des quartiers concernés. Ségrégation, relégation et ghettoïsation ont, selon lui, laissé se reconstituer un cadre traditionnel davantage fantasmé que réellement vécu, une tradition reconstituée plus qu’héritée.

Cela renvoie aux publications du PCF sur le fait qu'il y a plutôt une crise de l'accueil qu'une crise de nombre migratoire. C'est ici qu'il faut rappeler que les migrations sont des effets, non des causes. Elles sont produites par la division internationale du travail, l’impérialisme économique, la destruction de formes sociales locales, la demande de main-d’œuvre flexible et déqualifiée.

Par conséquent, parler de “trop de migrants” est une inversion causale typiquement idéologique. Raison pour laquelle le PCF ne souhaite pas rentrer dans le sujet via ce point. Le point se situe alors sur la crise de l'accueil dont les remèdes sont connus : logement public massif, école renforcée, emploi stable, services publics dans les quartiers populaires.

La “crise de l’accueil” ne doit jamais être dissociée de la crise du capitalisme lui-même. Sinon, elle devient un mot d’ordre moral, là où elle devrait être un diagnostic de classe. Car tant que l’accueil sera organisé par un système qui a besoin de main-d’œuvre dominée, de territoires relégués et de divisions internes au prolétariat, la société produira elle-même les tensions qu’elle prétend ensuite découvrir avec effroi. Tous ces points précédents ne sont pas une crise de migration. C’est une crise de la société bourgeoise à l'origine du grand déménagement du monde et qui s'offusque ensuite de voir les conséquences de ses propres actions.

Face à cette réalité complexe et systémique un enchevêtrement de logiques économiques, d'impérialisme et de faillite des politiques d'intégration, l'extrême droite oppose une réponse d'une simplicité trompeuse. Incapable, ou refusant, de penser la classe et les structures, elle s'épuise à chercher la cause première non pas dans l'organisation du monde, mais dans la nature des personnes qui le traversent. Pour valider ce renversement causal et donner à sa grille de lecture raciste les apparences de la rigueur, elle caresse un vieux rêve politique et statistique.

Le graal de l’extrême droite : les statistiques ethniques à la française

Là où Lagrange étudiait les effets interactifs entre pauvreté, territoire et trajectoires migratoires, l'extrême droite y voit une justification identitaire. Cette ligne préexiste à la publication de Lagrange. En 2011, interrogé sur la difficulté d’avoir des données précises Eric Zemmour disait : "La loi interdit les statistiques ethniques. Ceci explique la difficulté à savoir. Ce qui oblige à prendre des biais." Il pointe ainsi l’interdiction comme obstacle à l’analyse.

L’obsession pour les statistiques ethniques ne relève pas d’un souci de connaissance, mais d’un déplacement idéologique. En faisant de l’identité la cause première des faits sociaux, l’extrême droite évite de nommer le véritable problème : les rapports sociaux qui produisent la pauvreté, la ségrégation et l’échec. Les chiffres invoqués servent moins à comprendre qu’à naturaliser des effets sociaux et à exonérer les structures économiques et politiques de toute responsabilité.

Éric Zemmour prétend que ces données permettraient de nommer la réalité, en établissant un lien mécanique entre immigration et délinquance, tout en ignorant les facteurs socio-économiques essentiels.

Ce sont ces facteurs que nous allons analyser sur les données statistiques dont ils se servent.

Marc Vanguard, analyste des milieux identitaires, utilise des statistiques isolées pour présenter les immigrés comme responsables de problèmes sociaux, occultant la variable de classe et privilégiant une lecture ethnique au service d’une perspective identitaire. On peut le lire dans des journaux comme Altantico.

Analysons la publication suivante de Marc Vanguard concernant l'immigration et l'insécurité.

La publication de Marc Vanguard constitue un fil méthodique présentant des données officielles sur l'immigration et la criminalité en France. À partir des chiffres du Ministère de l'Intérieur, il démontre une surreprésentation des étrangers, et particulièrement des étrangers africains, dans les statistiques de mise en cause pour diverses infractions.

Il étend cette analyse aux grandes villes, où les étrangers représenteraient jusqu'à 55% des mis en cause à Marseille, et à des infractions spécifiques comme les homicides ou les vols violents. Enfin, il conclut en soulignant l'importance de ces données pour interroger la politique migratoire française, suggérant un réexamen du nombre de titres de séjour délivrés annuellement.


Cette analyse est toutefois incomplète car elle ignore (volontairement ?) des variables explicatives essentielles pourtant souvent présentes dans les mêmes rapports statistiques. Bien que l'auteur admette brièvement l'influence de facteurs comme la pauvreté et le jeune âge, il les écarte rapidement en affirmant qu'ils "n'expliquent pas tout", sans fournir d'analyse croisée rigoureuse.


L'auteur tente de s'appuyer sur l'étude du sociologue Hugues Lagrange pour renforcer sa thèse d'une causalité culturelle. 


L’invocation de Lagrange par Vanguard est un détournement. Là où Vanguard attribue les difficultés à l’origine, Lagrange montre qu’elles résultent surtout de l’abandon social et spatial, de la ségrégation et de la ghettoïsation des quartiers populaires. Les « replis culturels » sont des réactions à ces conditions et non un héritage immuable, et ce n’est pas la race mais la trajectoire historique et les conditions sociales qui déterminent l’insertion des migrants.

Marc Vanguard omet systématiquement de contextualiser ces chiffres par des données socio-économiques (pourtant citées par Lagrange). Aucune mention n'est faite de la surreprésentation des populations immigrées dans les quartiers défavorisés, des taux de chômage, des niveaux de diplôme ou des phénomènes de discrimination qui pourraient influencer à la fois les trajectoires sociales et le ciblage policier. En isolant la variable de l'origine et en la corrélant directement à la criminalité, cette publication pratique un tri sélectif des données qui mène à une corrélation fallacieuse, présentant comme une cause première ce qui est très probablement un symptôme de conditions sociales sous-jacentes.

Une lecture marxiste du phénomène 

Dans une perspective marxiste, cette publication constitue un outil idéologique servant les intérêts de la classe dominante. En désignant une fraction du prolétariat que sont les travailleurs immigrés comme responsable de l'insécurité, elle pratique une racialisation du conflit de classe, détournant la colère sociale des véritables rapports d'exploitation économique. 

La fuite de la classe moyenne dont parle Lagrange hors des grands ensembles construits dans les années 60/70 ne relève pas d’un choix culturel ou identitaire, mais d’un déplacement imposé par la transformation des rapports de production capitalistes. Ces quartiers avaient été conçus par l’État et le capital comme des espaces de reproduction de la force de travail à bas coût, et leur abandon commence dès que la désindustrialisation rend cette main-d’œuvre moins utile à l’accumulation.

Les grands ensembles comme Sarcelles ou La Courneuve étaient un compromis fordiste. L'État et le patronat y logeaient 2,5 millions d’ouvriers à 10% du SMIC (loyers HLM 1965 : 50-70 F/mois), à proximité des usines (Renault Billancourt, 80 000 salariés). Leur rôle était de minimiser les coûts de reproduction via les crèches collectives et les transports SNCF.

Dès 1974 avec le choc pétrolier, le chômage dans ces ZUP passait de 3 à 15% en 1985. L’investissement productif s’est effondré avec une baisse de 60% des budgets ANRU hors mixité sociale entre 1990 et 2000. Le bâti s'est dégradé, environ 30% des HLM  datés de plus de 40 ans étaient toujours sans rénovation en 2000. Ceci provoquant une précarisation, on note 40% de familles monoparentales contre 15% au niveau national.

Le retrait de l’investissement productif et public y provoque chômage, dégradation du bâti et précarisation, poussant les fractions stables du salariat à chercher ailleurs les conditions matérielles de leur reproduction qui seront cette fois-ci entièrement à leur charge. Cette sortie ne constitue pas une ascension, mais une dépossession, car elle se paie par l’endettement, l’allongement des trajets et une dépendance accrue au capital financier et foncier. 

Ainsi les professions intermédiaires quittent massivement ces quartiers. La part des cadres supérieurs dans les banlieues rouges tombe de 12% en 1975 à 4% en 2006 selon l'INSEE. Cela signifie pas une ascension puisque 65% de ces ménages s’endettent sur 25 ans avec une taux de 4 à 6%, les trajets domicile-travail se rallongent de 50% passant à 1h15 contre 45 min de trajet auparavant. La dépendance au crédit immobilier explose, l'encours des ménages passe de 500 à 1400 mds entre 90 et 2000.

Dans le même mouvement, l’État et le marché laissent se concentrer dans ces quartiers une population surexploitée et durablement exclue de l’emploi stable, transformant l’espace urbain en instrument de gestion de classe. 70% des nouveaux entrants dans ces quartiers sont immigrés ou descendants, surexploités avec des salaires nets médians de 850 € contre 1200 € au niveau national. Le chômage de longue durée est supérieur à 50% chez les jeunes d’origine maghrébine selon l'INSEE. L’État gère cette "réserve industrielle" excédentaire par relégation spatiale, 40% des ZUS concentrent 12% des pauvres.

Cette ghettoïsation est fonctionnelle, elle isole 2 millions "d'inutiles au travail" selon le concept de surproduction relative de Marx. Ce qui a l'avantage d'empêcher la coalition interclasses. La loi SRU, qui devait imposer 20 à 25 % de logements sociaux, est un échec, en 2019, 80 % des communes concernées en comptaient moins de 5 %. Plutôt que d'admettre un désengagement de l'État, le discours dominant parle d'une "fuite des classes moyennes" volontaire. En réalité, cela cache un abandon délibéré des quartiers populaires, jugés inutiles ou improductifs dans l'économie actuelle.

La ghettoïsation n’est donc pas un échec accidentel, ni une volonté des immigrés arrivant sur le sol mais une solution fonctionnelle au capital, qui isole la misère et empêche la formation d’une conscience collective unifiée. 

La stratégie politique visant à restreindre l'immigration et à désigner les immigrés comme principaux responsables de l'insécurité remplit une fonction centrale dans la perpétuation des rapports de domination. En ciblant un segment de la classe ouvrière et en exacerbant les tensions au sein des classes populaires, elle fragmente la solidarité de classe et détourne l'attention des causes structurelles des problèmes sociaux, à savoir les politiques de l'État et les logiques du patronat.

Louis Chauvel, La spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions

Cette analyse s'inscrit dans le constat plus large du déclassement structurel des classes moyennes, un phénomène documenté par le sociologue Louis Chauvel qui complète les travaux de Lagrange. Dans ses travaux, Chauvel montre que ce déclassement n'est pas un accident, mais la conséquence directe de politiques publiques de désinvestissement dans les services publics, l'éducation et la protection sociale. 


 

Ces politiques sont elles-mêmes indissociables de la réorientation fondamentale de l'économie française depuis les années 1980, marquée par la financiarisation, la désindustrialisation et la précarisation du travail .

Ainsi, le discours anti-immigration et le déclassement des classes moyennes sont deux faces d'une même médaille : ils sont les symptômes politiques et sociaux d'une transformation économique qui produit à la fois de l'insécurité sociale et des boucs émissaires commodes. L'un sert à diviser ceux qui subissent les conséquences de l'autre. C'est sur la base de statistique ethnique que l'extrême droite s'appuie pour expliquer que l'immigration est la cause première des maux de la France. C'est sur la base de statistiques ethniques existant à l'étranger que nous allons démontrer que leur focalisation sur cette variable est inopérante.

L'analyse statistique, spatiale et marxiste des inégalités raciales dans le système pénal nord-américain

Aux États-Unis et au Canada, les statistiques pénales révèlent une surreprésentation criante des populations noires et autochtones, pointant vers un système profondément inégalitaire plutôt que vers un quelconque déterminisme biologique ou culturel.

Le recyclage de l'esclavage américain

Les noirs représentent 13% de la population américaine mais 33% des détenus en prison étatique selon le Bureau of Justice Statistics de 2018. Avec un taux d'incarcération 5 fois supérieur aux blancs (1 501 contre 268 pour 100 000 adultes). Pour les infractions liées à la drogue, ce taux est 6 fois plus élevé malgré des consommations similaires. Depuis 1976, 75% des exécutions concernent des meurtres de victimes blanches, bien que celles-ci soient proportionnellement égales.


Si la simple présence de l’immigration expliquait la délinquance, alors les groupes blancs historiquement récents aux États-Unis, comme les Irlandais des années 1840 (on pensera aux familles Biden et Trump) ou les Italiens de la fin du XIXᵉ siècle, auraient dû rester surreprésentés dans les statistiques criminelles sur plusieurs générations. Or, ces groupes se sont intégrés socialement et économiquement en deux générations, malgré les discriminations initiales et la pauvreté urbaine. 

La situation des noirs américains est très différente, quatre siècles d’esclavage et de ségrégation résidentielle, combinés à une pauvreté persistante et à des biais structurels dans le système pénal, produisent une sur-incarcération 5 fois supérieure à celle des blancs. L’explication n’est donc pas une arrivée culturelle ou migratoire, mais des conditions structurelles profondément enracinées dans le capitalisme et la hiérarchie raciale américaine. 

Les données quantitatives confirment que ces inégalités sont durables et reproduites par le système, et non le résultat d’une quelconque propension innée à la délinquance. En d’autres termes, ce que l’idéologie dominante désigne comme un problème racial est en réalité une question de rapports de production, de propriété et de contrôle social. 

Melissa Rubio, universitaire spécialiste du système carcéral américain, analyse dans ses travaux le glissement continu de l'esclavage vers le travail carcéral forcé post-1865, rendu possible par l'exception du 13e amendement "Ni esclavage ni servitude involontaire, si ce n’est en punition d’un crime".

Le système carcéral américain ou le business de l’enfermement


Selon Rubio, la justice aurait pris le relais en fournissant cette main-d’œuvre sous la forme de travail forcé dans les États sudistes comme l'Alabama et le Mississippi. Puisque privés de 4 millions d’esclaves noirs après l’abolition, les Black Codes criminalisaient le vagabondage englobant le vol, l'ivresse (alors même que les esclavagistes ont utilisé l'alcool pour soumettre à la fois les esclaves et les autochtones), la négligence familiale ou le comportement provocant. Ceci permettait de réemprisonner massivement les ,oirs libérés, les louant ensuite aux plantations via le convict leasing.

Rubio estime qu’une partie des noirs américains sont passés des plantations aux prisons, avec des comtés esclavagistes enfermant délibérément plus que les autres pour recréer une main-d’œuvre servile gratuite. Ce système est toujours actif, en 2025, 1 million de détenus travaillent pour 0,13 à 2$ par heure, générant 11 Md$ pour des firmes privées comme Victoria’s Secret et McDonald’s, sans droits syndicaux ni salaire minimum.

La privatisation du système carcéral : l’économie libérale du temps suspendu - Florian Mattern

Ce passage direct esclavage-prison illustre comment le capital sudiste a recréé l’exploitation servile sous couvert pénal, naturalisant la sur-incarcération noire comme punition méritée plutôt que comme succession logique de l’esclavage.

La criminalité noire américaine est donc un effet de classe et de structure provoquée par la classe bourgeoise qui a réussi à utiliser l'outil judiciaire comme justification du néo esclavage.

Le Canada, une réconciliation de façade

Au Canada, le phénomène de surreprésentation carcérale est particulièrement aigu pour les peuples autochtones. Bien qu'ils ne constituent qu'environ 5% de la population adulte, ils représentent plus de 32% des détenus sous responsabilité fédérale. 

Statistique Canada indique qu’en 2020‑2021, dans cinq provinces, le taux d’incarcération des autochtones adultes était de 42,6 pour 10 000, contre 4,0 pour les non‑autochtones, soit un taux environ 9 fois plus élevé.

L'appareil d'État canadien, par ses commissions successives, feint de déplorer les "séquelles" du colonialisme, tout en occultant sa fonction première : le maintien des conditions de l'accumulation du capital. Ce que les rapports officiels nomment "colonialisme" est en réalité le processus d'accumulation primitive par lequel le capitalisme naissant a violemment exproprié les peuples autochtones de leurs moyens de production (la terre) pour les intégrer de force dans une économie de marché.

Surreprésentation des autochtones détenus dans des établissements provinciaux pour adultes, 2019-2020 et 2020-2021 - Paul Robinson, Taylor Small, Anna Chen et Mark Irving

La Loi sur les Indiens et le système des pensionnats ne furent pas de simples erreurs de parcours, mais des instruments de superstructure destinés à briser les structures sociales communautaires pour produire une force de travail exploitable ou, à défaut, pour neutraliser ceux qui faisaient obstacle à l'extraction des ressources. La marginalisation socioéconomique actuelle n'est rien d'autre que l'organisation délibérée d'une armée de réserve industrielle maintenue dans la précarité.

La disproportion carcérale s'aggrave chez les femmes : les autochtones constituent près de 50% des femmes incarcérées dans les pénitenciers fédéraux. 

Les pensionnats autochtones ont fonctionné comme un instrument de la superstructure pour détruire les formes de reproduction culturelle et sociale propres à ces communautés, en imposant une assimilation forcée et en produisant des traumatismes intergénérationnels. La perte de langue, de culture et de compétences parentales, combinée à l’augmentation de la pauvreté et des violences, crée une population socialement et spatialement reléguée, facilement intégrable dans les structures de marginalisation économique ou carcérale. Comme le note Lagrange, cette population voit sa culture exploser au contact de la superstructure dominante : ses institutions, son système judiciaire et son marché du travail, qui imposent des normes étrangères et des mécanismes de contrôle. Le résultat n’est pas un "problème culturel" ou moral, mais un effet structurel de l’exploitation et de la domination coloniale et capitaliste, reproduit à travers les générations. La surreprésentation carcérale des autochtones découle directement de cette chaîne historique de dépossession, de relégation et de coercition institutionnelle.

Dans la vidéo ci-dessus, Jorgina Sun témoigne de son parcours de vie pour illustrer comment le traumatisme intergénérationnel des pensionnats a conduit à l'éclatement de sa famille et à son propre enfermement. Elle dénonce un système de justice qui privilégie la punition aveugle à la compréhension des causes sociales, traitant les autochtones comme des citoyens de seconde zone. Elle plaide pour une transformation radicale des prisons en lieux de guérison, affirmant avec force que la répression ne permet pas de briser les cycles de dépendance et de pauvreté.

Nous l'avons vu, tout comme les noirs américains, les peuples autochtones sont surreprésentés dans les prisons canadiennes. Tout comme les noirs américains les autochtones du Canada travaillent également pour des salaires dérisoires de 1,60 à 5,90 $ de l'heure, avec jusqu'à 80% prélevés pour les frais carcéraux.

L'Office de l'Enquêteur correctionnel note que les autochtones sont surreprésentés dans les programmes de travail de base (cuisine collective, ateliers artisanaux), avec 65% cantonnés aux échelons 1 et 2, soit un salaire de 1,60 à 4,25 $ de l'heure, contre 45% des non-autochtones promus à des postes techniques. Le refus fait l'objet d'une punition disciplinaire qui passe par l'isolement et/ou le retard de libération.

Ce micro-salaire perpétue leur dépendance matérielle, les familles extérieures restent sous le seuil de pauvreté à cause de maigres transferts. Les transferts aux familles sont de 10 à 20 $ par mois après déductions. Ils sont dérisoires face à la pauvreté autochtone car 70% des familles sous le seuil de pauvreté. Le taux de surpopulation dans logement atteint 35% contre 3% pour le national.

L'absence de droits syndicaux et de salaire minimum transforme ces détenus en main-d'œuvre quasi gratuite pour l'État puisqu'ils financent à majorité leur propre coercition via les frais carcéraux

Bureau de l'enquêteur correctionnel

Ainsi, le travail carcéral reproduit la réserve industrielle autochtone, divisant le prolétariat et légitimant la répression pénale coloniale qui a toujours cours. Cette répression commune aux noirs américains et autochtones canadiens se lit également sur la variable géographique. Elle nous permettra de faire le lien avec les travaux d'Hugues Lagrange.


L'éloignement géographique : l'arme spatiale de la domination

La ségrégation résidentielle n'est pas un phénomène naturel ou accidentel ; elle est le produit de politiques délibérées d'éloignement et de confinement, dont les effets se superposent parfaitement aux statistiques pénales.

La ségrégation spatiale des Etats-Unis

Aux États-Unis, la ségrégation raciale a été légalement construite par des politiques explicites tout au long du XXe siècle. Les redlining sont pratiqués à partir des années 30 par la Federal Housing Administration. Elles désignaient systématiquement les quartiers à forte population noire comme risqués pour les prêts hypothécaires. Cette pratique privait les résidents noirs d'accès au crédit et à la propriété, la principale source d'accumulation de richesse pour la classe moyenne américaine. 

Redlining - Federal Reserve History

Selon les archives du Mapping Inequality Project, la carte HOLC de Philadelphie de 1937 prouve que la proximité raciale primait sur la solvabilité ouvrière.

 

Cette pratique était institutionnalisée par le FHA Underwriting Manual de 1938 et validé par le gouvernement fédéral. Il imposait la ségrégation pour maintenir la valeur des prêts, comme le démontre l'historien Richard Rothstein dans The Color of Law.


À partir de 34:11 et jusqu'à 38:10, Richard Rothstein explique que la FHA a massivement subventionné l'exode des familles blanches vers les banlieues tout en interdisant l'accès à ces prêts aux populations noires. Il souligne qu'à l'époque, ces maisons étaient vendues à des prix très abordables pour toute la classe ouvrière, soit environ 100 000 $ en valeur actuelle. Cependant, en excluant les Afro-Américains de ces quartiers stables, le gouvernement les a empêchés de bénéficier de l'appréciation immobilière fulgurante qui a suivi. En conséquence, alors que ces propriétés valent aujourd'hui jusqu'à 500 000 dollars, ce système a créé un fossé de richesse héréditaire dont les familles noires restent constitutionnellement privées.

Ces clauses restrictives interdisaient donc la vente de propriétés à des personnes non blanches, mais en plus les politiques fédérales de construction d'autoroutes traversaient et détruisaient délibérément des quartiers noirs florissants ce qui a consolidé cet apartheid spatial. 

Ainsi à Miami, le quartier noir d’Overtown, surnommé "Harlem of the South", est traversé dans les années 60 par l’Interstate 95 et la State Road 836. Des dizaines de pâtés de maisons sont expropriés, plus de la moitié de la population est déplacée, les commerces ferment. Les travaux de recherche sur les autoroutes urbaines citent explicitement Overtown comme exemple emblématique de destruction d’un quartier noir prospère au profit d’axes autoroutiers destinés aux banlieues blanches du comté de Dade. L'échangeur massif entre l'I-95 et la SR 836 occupe aujourd'hui environ 40 pâtés de maisons qui composaient autrefois le centre d'Overtown.


MIAMI: I-95 DISPLACEMENTS - SEGREGATION BY DESIGN

Le résultat est une géographie urbaine où les communautés noires sont concentrées dans des quartiers souffrant d'un sous-investissement chronique en écoles, services publics et opportunités économiques, tout en étant surveillées de façon disproportionnée par la police. Cette relégation a crée les conditions sociales qui ont alimenté les taux d'arrestation, tout en facilitant leur ciblage par l'appareil pénal.


La ségrégation spatiale du Canada

Au Canada, l'éloignement géographique des peuples autochtones a pris des formes à la fois rurales et urbaines, toutes aussi dévastatrices. 

La Loi sur les Indiens de 1876 est l’aboutissement d’une série de textes antérieurs, dont l’Acte pour encourager la civilisation graduelle de 1857 et l’Acte pourvoyant à l'émancipation graduelle des Sauvages de 1869. Elle cristallise une politique d’assimilation et de contrôle en transférant la propriété des terres autochtones à la Couronne, limitant les Premières Nations à des réserves souvent situées sur des terres jugées marginales et loin des axes commerciaux.

Les traités numérotés (1871-1921)

Ainsi les réserves cries du Nord du Québec, sont entre 300 et 500 km des centres urbains comme Val-d'Or ou Rouyn. Ce processus s’inscrit dans la logique des traités numérotés de 1871 à 1921 qui, en échange de droits de chasse et de compensations annuelles, cédaient de vastes territoires à la Couronne.

Les traités numérotés (1871-1921)

L'article 18 stipule que "Sa Majesté détient les réserves pour l'usage des bandes", interdisant toute vente ou location sans approbation ministérielle. Ce régime de tutelle a bloqué tout développement économique autonome et a permis à l’État de céder des terres de réserve sans le consentement des communautés, notamment pour des projets d’infrastructure.

L'article 35 rajoute que même les terres de réserve, normalement détenues par la Couronne pour l’usage des bandes, ne sont pas totalement protégées contre l’expropriation. L’État ou certains organismes peuvent, sous couvert d’une loi et avec l’autorisation du gouvernement fédéral, prendre ou utiliser des terres de réserve (ou des droits sur ces terres) sans le consentement de la communauté qui y habite.



La réserve d'Attawapiskat en Ontario est créée par le Traité n°9. Il est signé 1906, mais la communauté n’y adhère qu’en 1930. Sa localisation actuelle résulte de l’expropriation des terres de chasse cries dans les années 50 pour l’exploitation minière du Nickel Rim par la société International Nickel Company. L'exploitation du Nickel Rim à Attawapiskat par Inco s'inscrit dans un schéma mondial de la multinationale, marqué par des conflits similaires au Guatemala, en Nouvelle-Calédonie et en Indonésie. En 2006, la Banque mondiale a officiellement sanctionné Inco pour violations des droits de l'homme liées à son projet en Indonésie, confirmant un modèle récurrent d'impacts négatifs.

La société INCO a également exploité à Thompson dans le Manitoba ceci fait le lien avec l'intervenant sur la vidéo Youtube précédente à la 46e minute. 


Devenue une réserve accessible uniquement par avion ou routes de glace l'hiver, elle est située à environ 500 km de Timmins. Cette situation d’isolement géographique, combinée à la perte des territoires traditionnels, a engendré une dépendance économique extrême et des crises sociales récurrentes, illustrant les conséquences à long terme de la Loi sur les Indiens et des politiques d’expropriation.

The Suicide Crisis in Attawapiskat in Context - David Smith

Aujourd'hui, de nombreuses réserves du Nord subissent des crises humanitaires chroniques liées à l'absence d'eau potable, de logements adéquats et de soins de santé accessibles, aggravées par l'isolement. À Neskantaga en Ontario, l'eau du robinet reste impropre depuis des décennies, forçant les résidents à bouillir l'eau ou à dépendre de livraisons, avec des impacts sur la santé des enfants.

Bien que les autochtones représentent moins de 1 % de la population totale de Montréal, ils sont surreprésentés au sein des sans-domicile fixe. Selon le dernier dénombrement de l'itinérance, les personnes autochtones représentent entre 10% et 15% de la population en situation d'itinérance visible à Montréal. Dans certains secteurs spécifiques, comme le Square Cabot, ce chiffre grimpe pour ce qu'on appelle "l'itinérance cachée". Cela désigne les personnes sans logement stable qui ne dorment pas dans la rue, mais alternent entre des hébergements temporaires précaires, comme le "couchsurfing" chez des amis ou de la famille, les motels, les logements surpeuplés ou insalubres, ou même des situations de violence domestique tolérée faute de mieux.

Autochtones en situation d’itinérance à Montréal

Le taux de chômage des autochtones en milieu urbain reste nettement supérieur à celui des non-autochtones, souvent deux fois plus élevé selon les données récentes de Statistique Canada (12 à 15% contre 6 à 7% à Montréal en 2025). La discrimination à l'embauche, documentée par des études comme celles de Maytree, et le manque de reconnaissance des compétences acquises en communauté que sont les savoirs traditionnels et les langues autochtones, freinent l'accès à des emplois stables. Cela maintient de nombreuses familles autochtones sous le seuil de faible revenu, aggravant la précarité malgré une population jeune et croissante en ville.

Les autochtones sur le marché du travail canadien - Michael Mendelson

Conclusion : De la relégation spatiale à la mystification raciale des rapports de classe

L’analyse historique et spatiale développée ici confirme une thèse centrale du matérialisme historique : ce que l’extrême droite présente comme des problèmes criminels ou culturels relève en réalité de rapports sociaux produits par des choix politiques et économiques précis. La surreprésentation des noirs dans les statistiques pénales nord-américaines n’est pas l’expression d’une déviance intrinsèque, mais l’effet nécessaire de la relégation spatiale organisée par l’État capitaliste. 

Du redlining et des destructions de quartiers ouvriers afro-américains par les autoroutes urbaines aux États-Unis, jusqu’aux réserves autochtones éloignées et à la gestion punitive de l’itinérance au Canada, l’État n’a cessé de produire des espaces de concentration de la force de travail paupérisée, puis de traiter les conséquences sociales de cette paupérisation comme des fautes individuelles.

Les statistiques pénales ne mesurent donc pas une criminalité naturelle des populations, mais enregistrent la trace chiffrée d’un rapport de domination : celui d’un État qui, après avoir organisé l’exclusion économique et spatiale, déploie son appareil répressif pour en administrer les effets. La prison est l’une des formes de mise au rebut de la force de travail rendue surnuméraire par l’accumulation. 

Cette lecture rejoint les analyses critiques de Hugues Lagrange. Il montre que ce que l’on désigne comme repli communautaire ou affirmation identitaire est avant tout une réponse sociale à l’abandon institutionnel. Il souligne que la ségrégation urbaine, l’échec scolaire et la défaillance des mécanismes d’intégration républicaine créent les conditions dans lesquelles se recomposent des cadres identitaires défensifs. Ces identités ne sont pas la cause première des désordres sociaux, mais un symptôme de la destruction des règles communes produite par la désagrégation des conditions matérielles d’existence.

De Rothstein et son analyse des politiques de logement ségréguées aux États-Unis, aux travaux sur les traités coloniaux et l’administration des populations autochtones au Canada, en passant par les enquêtes de Lagrange sur les quartiers populaires français, un même principe se dégage : la variable déterminante est celle de la position de classe, systématiquement structurée, aggravée et fragmentée par des dispositifs étatiques de racialisation. La race fonctionne ici comme une médiation idéologique qui naturalise des rapports de classe historiquement construits.

C’est dans ce cadre que l’extrême droite doit être comprise pour ce qu’elle est : non une force de dévoilement, mais une entreprise de falsification. En ethnicisant les conflits sociaux, elle se pose en critique de la misère qu’elle prétend nommer, tout en en falsifiant délibérément les causes. Elle opère un double mensonge : elle efface la logique de classe en substituant à l’exploitation une opposition entre groupes culturels, et elle absout l’État capitaliste de sa responsabilité historique dans la production de la précarité qu’elle instrumentalise.

L’idéologie racialisante ne procède pas d’une simple falsification volontaire, mais de l’incapacité structurelle à penser les rapports sociaux autrement que sous la forme des apparences qu’ils revêtent dans la concurrence généralisée. Piégée dans cette concurrence généralisée l’extrême droite devient un faussaire idéologique au sens plein du terme car elle reprend les effets réels de la domination sociale que sont la pauvreté, l'insécurité, la désagrégation des solidarités pour en proposer une explication inversée. Elle transforme les victimes des rapports sociaux en coupables. Cette falsification n’est pas une erreur d’analyse, mais une fonction politique : empêcher toute lecture matérialiste du réel et toute possibilité de recomposition consciente de la classe dominée.

Démanteler ce récit falsifié impose de restituer le fil causal complet, des choix politiques et économiques organisant la relégation spatiale jusqu’aux formes pénales de gestion de la misère. 

Replacer la question pénale au cœur de l’analyse des rapports de production permet de rompre avec les lectures moralisantes des gauchistes ou culturalistes des fascistes. Elle permet de réaffirmer que la lutte contre les inégalités ne peut être dissociée de la critique radicale de l’État et du mode de production capitaliste. C’est sur ce terrain, et sur celui-là seulement, que peut se formuler un projet d’émancipation réel.