mardi 28 avril 2026

Mérite et spectacle, la sécurité payée deux fois par les travailleurs

Municipales 2026 : Le grand mirage de la sécurité "clés en main" 

Le verdict des urnes vient de tomber en ce mois de mars 2026, et avec lui, le retour d'un duel rhétorique que l'on pensait épuisé, la gestion de la sécurité. 

D'un côté, à Perpignan, Le Front National en la personne de Louis Aliot savoure une réélection dès le premier tour avec 50,6%, portée par la promesse d'une ville "nettoyée" grâce à une police municipale aux budgets records. 






De l'autre, à La Courneuve, l'élection d'Aly Diouara (LFI) dans le sillage de l'ère Gilles Poux (PCF) vient rappeler que la sécurité en banlieue parisienne ne se joue pas à coups de menton, mais dans un corps-à-corps quotidien avec la précarité.



La France Insoumise a remporté 7 mairies, dont Roubaix (David Guiraud), Saint-Denis (Bally Bagayoko), La Courneuve (Aly Diouara), Vénissieux, Creil, Le Tampon (La Réunion) et d’autres communes comme Vaulx-en-Velin, Sarcelles ou Vénissieux.

Le FN et ses alliés ont remporté environ 55 à 57 mairies de plus de 3 500 habitants (contre une dizaine en 2020), dont les principales sont Nice (Éric Ciotti, allié UDR), Carcassonne (Christophe Barthès), Fréjus (David Rachline), Hénin-Beaumont (Steeve Briois), Orange, Carpentras, Liévin, Agde, Castres, Menton, La Seyne-sur-Mer, Montargis et La Flèche. Il multiplie ainsi son nombre d'élus par sept par rapport à 2020.

Le PCF a remporté 37 mairies dans les villes de plus de 3 500 habitants, dont des bastions historiques comme Montreuil, Gennevilliers, Nanterre, Vitry-sur-Seine, Bagneux, Martigues ou encore la victoire symbolique à Nîmes. Au total, toutes communes confondues, le PCF revendique plus de 400 maires et plusieurs milliers de conseillers municipaux, avec environ 172 à 250 maires communistes élus ou réélus dès le premier tour. Malgré des pertes notables face à LFI dans certaines banlieues (comme La Courneuve), le PCF conserve une implantation locale solide dans les anciennes “ceintures rouges”.

Pourtant, derrière l'écume des scores électoraux, une réalité émerge. Alors que la vitrine sécuritaire du Front National à Perpignan peine à endiguer une hausse de 25% des vols sur véhicules et des cambriolages, les chiffres du 93 montrent un infléchissement des atteintes aux biens. 

Comment expliquer que les forteresses municipales les plus dotées en caméras et en agents patrouilleurs affichent des bilans parfois plus ternes que les communes de la "ceinture rouge" ? L'enjeu de ce nouveau mandat ne sera pas seulement de savoir qui "met plus de bleu" dans les rues. Il s'agit de comprendre comment nous sommes passés d'une sécurité républicaine, assurée par l'État, à une véritable privatisation territoriale. En avalisant la montée en puissance des polices municipales, nous acceptons une sécurité à deux vitesses : Celle du "spectacle" dans des villes au terreau social moins explosif, mais qui l'utilisent comme levier politique.

1. La vitrine et l’arrière-boutique de la sécurité

Dans une publication de mars 2026 Louis Aliot met en avant un récit de redressement fondé sur des indicateurs immédiatement visibles. Il parle de hausse du nombre de caméras, d'augmentation des effectifs de police municipale, ouverture d’un Centre de Supervision Urbaine. Pourtant, l’évolution concrète des faits de délinquance dans la ville reste en retrait alors que cela est l'élément central.

Les propositions des candidats pour la sécurité - L'indépendant

Ce choix n’est pas innocent. Les moyens engagés relèvent directement de l’action municipale et offrent une visibilité politique immédiate. Installer des caméras, recruter des agents, inaugurer des équipements sont autant de décisions tangibles et facilement appropriables dans un discours public. Reuters nous apprend que la ville est passée de 161 à 199 policiers municipaux entre 2020 et 2026, atteignant le ratio le plus élevé de France pour une ville de plus de 100 000 habitants.

À l’inverse, les résultats en matière de sécurité sont plus complexes à établir, plus lents, et souvent dépendants de facteurs qui dépassent l’échelle communale. Les travaux de la Cour des comptes invitent précisément à nuancer l’efficacité de ces outils. Ainsi la vidéoprotection apparaît surtout utile pour l’élucidation a posteriori des infractions, mais son impact sur la baisse globale de la délinquance reste limité. Elle participe davantage à la chaîne judiciaire qu’à la prévention immédiate de la délinquance.

Rapport "Les polices municipales" - la cour des comptes p.68
Rapport "Les polices municipales" - la cour des comptes p.70

Le même décalage apparaît concernant les effectifs. L’augmentation du nombre de policiers municipaux permet une présence accrue sur le terrain, mais ne garantit pas une baisse proportionnelle des atteintes aux biens. À Perpignan, malgré une hausse significative des moyens, y compris budgétaires, les cambriolages et vols ont progressé en 2025. Les 38% d'augmentation budgétaire n'ont pas produit 38% de sécurité en plus. Ce constat pose une question simple. Est-ce que l’augmentation des ressources produit réellement les effets attendus ?

Les polices municipales - Synthèse du rapport de la Cour des comptes


À cela s’ajoute un enjeu d’allocation. Dans une ville où le coût de la sécurité par habitant est élevé, chaque investissement dans des dispositifs visibles interroge les arbitrages opérés au détriment d’autres : la prévention, la médiation, l'aménagement urbain ou l'action sociale. Ces dimensions sont moins spectaculaires. Pourtant elles jouent un rôle reconnu dans la régulation des tensions et des délits du quotidien.

Cette stratégie municipale s’inscrit dans un contexte plus large. Il s'agit d’un déséquilibre croissant entre police nationale et police municipale. À Perpignan, comme ailleurs, la stagnation des effectifs nationaux contraste avec la montée en puissance des polices locales, dont les compétences restent limitées face aux formes plus organisées de délinquance.

Dès lors, le débat dépasse largement le cas perpignanais. Il renvoie à une transformation plus profonde du modèle français de sécurité. La montée en puissance des polices municipales traduit une forme de décentralisation de fait, où la qualité de la sécurité dépend de plus en plus des capacités financières et des choix politiques locaux.

Ce glissement nous questionne. Quid d’un principe d’égalité devant la sécurité garanti par l’État ? Est-ce que nous nous dirigeons vers une sécurité différenciée selon les territoires ? La sécurité est-elle en train de devenir un service local parmi d’autres, soumis aux logiques budgétaires et aux stratégies de communication ?

Comme le soulignait récemment le débat sur ARTE visible ci-dessous, la France abandonne progressivement son héritage de police étatisée au profit d'une "archipélisation" de la sécurité. Ce glissement est dénoncé par l'ancienne préfète et commissaire de police Marie Lajus. Elle souligne le passage d'une sécurité garantie par le pacte républicain à une sécurité à la carte, dépendant du budget de la mairie. En acceptant que la police municipale pallie les manques de la Police Nationale, nous validons silencieusement une privatisation du maintien de l'ordre où la protection devient une variable d'ajustement locale.

 

2. Questions émergentes

Inégalités territoriales : L’émission met en évidence une augmentation d’environ 40% des effectifs de police municipale en dix ans, en parallèle d’un recul de la police de proximité relevant de l’État central. Ce mouvement montre un transfert progressif de certaines fonctions de sécurité vers l’échelon communal. Ce déplacement n’est pas neutre sur le plan territorial. Les capacités de financement des communes déterminent largement l’ampleur des dispositifs mis en place. Certaines peuvent renforcer significativement leurs moyens de surveillance et d’intervention, tandis que d’autres restent dépendantes des effectifs nationaux existants. Il en résulte une différenciation croissante des niveaux de protection selon les ressources locales.

Dès lors, plusieurs questions se posent. Est-ce que ce développement des polices municipales montre une forme de recomposition de la fonction régalienne, partiellement transférée vers les collectivités locales ? L’accès à la sécurité devient-il inégal, voire conditionné par la richesse des territoires ? Est-ce que ce processus contribue à accentuer la séparation entre espaces urbains favorisés et quartiers populaires, déjà inégalement dotés en services publics ?

Automatisation vs amélioration : Le projet de loi (article 2) envisagé prévoit d’élargir les compétences des agents municipaux en matière d’Amendes Forfaitaires Délictuelles, notamment pour certains usages de stupéfiants, l’occupation de halls d’immeubles ou la détention d’armes blanches. Ce dispositif s’inscrit dans une logique de traitement accéléré de certaines infractions de proximité, reposant sur une sanction standardisée et immédiatement applicable. La CNCDH alerte sur un risque d’inconstitutionnalité et recommande de renoncer à cette extension.

Cette évolution interroge la nature du recours au droit pénal dans l’espace public. En réduisant le passage par les procédures judiciaires classiques au profit de sanctions automatisées, l’action publique privilégie la rapidité et la visibilité de la réponse pénale, au détriment d’un traitement individualisé des situations.

Que montre cette forme de gestion immédiate des comportements, un simple outil de simplification administrative, ou une transformation plus profonde du contrôle social ? Comment ce type de dispositif s’applique selon les classes sociales et les territoires concernés ? Est-ce que la régulation de l’espace public vise uniquement la tranquillité des habitants, ou garantir certaines conditions de circulation pour l'économie marchande ?

L'armement en question : L’émission souligne que près de 58% des policiers municipaux sont aujourd’hui équipés d’une arme létale. La Gazette des communes nous apprend qu'en 2024, ce taux est passé à 62%. Les échanges mettent également en avant une tension particulière liée à leur statut. En effet, le simple port de l’appellation “police” sur l’uniforme tend à les exposer à des risques perçus comme similaires à ceux des forces nationales, indépendamment de leurs prérogatives réelles. Dans ce contexte, l’armement est parfois présenté comme un levier de recrutement et de stabilisation des effectifs.

Ce double mouvement interroge l’évolution du rôle des polices municipales. Est-ce que l'augmentation de leur niveau d’équipement et d’armement modifie leur fonction première, à savoir la proximité et la régulation du quotidien ? Est-ce que cette montée en puissance de l’armement local transforme les polices municipales en acteurs de plus en plus intégrés à une logique de gestion sécuritaire des tensions sociales ? Est-ce que la fonction de proximité s'efface au profit de la régulation des désordres urbains ?

L'Etat comme organisateur du séparatisme : L’ancienne préfète Marie Lajus évoque une “archipélisation” de la sécurité, pour décrire un modèle où l’unité théorique d’une police nationale garante de l’égalité devant la loi laisse progressivement place à une organisation plus fragmentée. Dans ce cadre, les polices municipales se développent selon des logiques locales hétérogènes, dépendantes des choix politiques et des capacités budgétaires des collectivités, avec des orientations qui varient d’un territoire à l’autre. Cette évolution interroge directement le principe d’uniformité de la protection sur l’ensemble du territoire. Si l’application de la sécurité devient de plus en plus différenciée selon les ressources locales, alors la question de l’égalité devant la loi ne se pose plus seulement en termes juridiques, mais aussi en termes matériels et territoriaux.

Que montre cette fragmentation de la sécurité, une adaptation administrative, ou des transformations plus profondes de l’État et de ses priorités ? Comment cette organisation différenciée de la protection publique rentre en dialectique avec les logiques économiques et sociales ?

Glisser du social vers le pénal : Le débat a mis en tension plusieurs approches de la gestion de la délinquance, opposant le recours à la force publique à des dispositifs relevant de la médiation ou de l’action sociale. Certains intervenants soulignent que le développement de la police municipale vient partiellement compenser l’affaiblissement ou le retrait de certains services publics de proximité, notamment dans le champ social et éducatif. C'est une position que soutient le président de la Fédération nationale des policiers municipaux de France Thierry Colomar.

Thierry Colomar : “Le projet de loi sur les polices municipales est incomplet, il manque le côté social”




Est-ce que le déplacement progressif des fonctions assurées par des travailleurs sociaux, vers des policiers montre un simple ajustement organisationnel face à des besoins urgents, ou une recomposition plus profonde des modes d’intervention de l’État dans les espaces urbains ?

3. Une analyse de classe de la situation

Le développement récent des polices municipales en France n'est pas un simple ajustement technique de l’action publique. Il soulève d’abord une question de recomposition de la fonction régalienne. 

Polices municipales : des effectifs plus nombreux pour des missions accrues - Vie-publique.fr

Marx et Engels rappellent que l’État n’est jamais neutre, il organise les conditions de reproduction de l’ordre social existant. Engels, dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, décrit l’État comme une force née de la société mais s’en détachant, chargée de stabiliser les rapports de domination. 

L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat - F.Engels

Dès lors, la décentralisation de la sécurité vers les collectivités locales n’abolit pas cette fonction régalienne. Elle la recompose et la fragmente. Le sociologue Loïc Wacquant prolonge cette analyse en montrant le passage d’un État social à un État pénal dans les sociétés néolibérales. Cela passe par le retrait partiel du social, la montée des dispositifs policiers et pénaux et la gestion des populations précarisées par le contrôle plutôt que par la redistribution. 

Dans ses études sur la police de proximité, Christian Mouhanna, chercheur au CESDIP souligne que la police municipale crée une "sécurité à la carte". Ce processus transforme la sécurité en un privilège lié à la rente foncière de la commune. Les municipalités riches achètent la paix sociale et la protection de la valeur de leurs biens immobiliers, tandis que les communes pauvres s'enfoncent dans un déficit de protection, rendant la répression d'autant plus brutale quand elle intervient. Autrement dit, la municipalisation de la sécurité à travers la police organise un transfert de service des villes pauvres vers les villes riches. Certaines zones bénéficient d'une police de confort et de proximité (villes riches), tandis que d'autres ne connaissent l'État que sous sa forme de police d'intervention et de sanction (villes pauvres).

La police municipale devient un outil, le pouvoir se déplace vers des dispositifs de surveillance et de normalisation. Les syndicats policiers, varient bien entendu sur leurs positions mais tous confirment cette recomposition. Alliance Police Nationale soutient le renforcement de l’appareil sécuritaire global, alors que la CGT Police critique la substitution du social par le pénal, rejoignant une lecture en termes de crise sociale.

Il faut creuser les raisons de l’inégalité d’accès à la sécurité selon la richesse des zones. Pierre Bourdieu avec le concept d'effet de lieu nous montre que les territoires concentrent des formes inégales de capital : économique (budget communal), social (réseaux institutionnels) et symbolique (image des quartiers). La sécurité devient un service inégalement distribué selon le capital territorial. Sebastian Roché, dans ses travaux sur la gouvernance de la sécurité, analyse la montée d’une coproduction locale de sécurité qui entraîne une fragmentation des acteurs, une diversification des doctrines locales et, surtout, des inégalités de traitement selon les territoires. 

Laurent Mucchielli nuance toutefois l’idée d’efficacité pure des dispositifs municipaux. Les politiques sécuritaires ne réduisent pas mécaniquement la délinquance, mais elles en transforment la visibilité et la déplacent souvent. L’accès à la sécurité devient donc effectivement conditionné par la richesse des communes, les plus favorisées pouvant financer des polices municipales nombreuses et bien équipées, tandis que les territoires les plus pauvres, souvent déjà les plus exposés aux incivilités, disposent de moyens très limités.

Une imitation des polices d’État vouée à l’échec ? - Laurent Mucchielli

Ce processus accentue la séparation entre quartiers urbains favorisés et quartiers populaires. C’est l’effet le plus structurel. Wacquant montre que l’État pénal cible prioritairement les populations des quartiers populaires, déjà désinvestis par les services publics sociaux. La police municipale, en se développant dans les communes aisées, renforce une sécurité privée déguisée en service public local, tandis que les quartiers populaires restent davantage sous la seule autorité de la police nationale, souvent moins présente ou plus répressive. Les espaces favorisés sont gérés par la prévention et la dissuasion douce, les quartiers populaires par le contrôle et la sanction. 

La CGT Police alerte d’ailleurs sur la transformation des missions de proximité en simple contrôle social. Ainsi, au lieu de réduire les inégalités territoriales, le développement différencié des polices municipales les creuse. Il sépare des espaces urbains déjà inégalement dotés en services publics, renforçant une géographie de la sécurité à deux vitesses, où l’accès à la protection devient un privilège territorial autant qu’économique.

La CGT dénonce une transformation dangereuse des polices municipales

4. Une analyse du réel : polices et résultats des municipalités de droite et d'extrême droite

Pour mesurer l'ampleur de cette privatisation de la sécurité, il faut disséquer le taux d'effort des cinq municipalités les plus dépensières du pays, là où l'uniforme communal est devenu la norme. C'est à croiser avec le coût réel supporté par chaque habitant. Il faudra également comparer ces budgets records à l'évolution concrète de la criminalité dans ces villes, afin de vérifier si la promesse du toujours plus de police se traduit par une baisse effective de l'insécurité ou s'il s'agit d'un simple mirage budgétaire.


Cannes ne se limite pas à une police municipale classique. La ville a développé un appareil sécuritaire d’une ampleur exceptionnelle. Avec 2,67 policiers municipaux pour 1 000 habitants, elle affiche un ratio presque 9 fois supérieur à celui de Paris et près de 2 fois supérieur à celui de Nice. En 2022, la commune comptait 192 agents pour environ 73 000 habitants, quand une ville comme Strasbourg, quatre fois plus peuplée, n’en disposait que de 157.

Cet effort se traduit également sur le plan budgétaire. Le budget de la police municipale de Cannes se situe entre 15 et 18 millions d’euros par an, soit un coût estimé entre 210 et 250 € par habitant. Ce niveau de dépense figure parmi les plus élevés de France, loin au-dessus de la moyenne nationale des villes comparables, généralement comprise entre 50 et 80 €. À cela s’ajoute un dispositif de surveillance particulièrement dense, avec plus de 830 caméras, soit environ une pour 88 habitants.

Ce dimensionnement s’explique en partie par la forte variation démographique que connaît la ville. Cannes passe d’environ 73 000 habitants à plus de 200 000 lors du festival et de la saison estivale. L’appareil sécuritaire est donc calibré pour ces pics de fréquentation, tout en étant financé à l’année par les résidents permanents.

Cette situation s’inscrit dans un contexte social plus contrasté qu’il n’y paraît. Malgré son image associée au luxe, la ville présente un taux de pauvreté compris entre 18 et 20%, supérieur à la moyenne nationale. Certains quartiers comme La Frayère, connaissent des difficultés comparables à celles des quartiers prioritaires d’Île-de-France, mais intégrées dans un tissu fiscal globalement plus riche, porté notamment par l’hôtellerie de luxe et les activités liées au tourisme.

Dans ce cadre, la présence policière massive permet de maintenir une pression sur certaines formes de délinquance de rue. Toutefois, comme à Perpignan, les atteintes aux biens et en particulier les cambriolages, restent élevées en lien avec la concentration de résidences secondaires et de biens de valeur. Les évolutions annuelles montrent d’ailleurs des fluctuations pouvant atteindre +5 à +10%, malgré le niveau d’équipement en caméras.

Par ailleurs, une hausse des violences volontaires est observée, souvent associée à la vie nocturne et à l’intensité des flux touristiques. Ce constat souligne les limites des dispositifs de surveillance dans leur dimension préventive. La densité des caméras ne suffit pas à empêcher des passages à l’acte liés à des situations immédiates ou impulsives.

Perpignan : se situe parmi les villes françaises les plus engagées en matière d’effort sécuritaire, juste derrière Cannes. La municipalité en a fait un axe central de sa stratégie politique, en présentant la montée en puissance de la police municipale comme la preuve de sa capacité à rétablir l’ordre. Avec 1,60 policier municipal pour 1 000 habitants, la ville déploie un niveau d’encadrement environ cinq fois supérieur à celui de Paris. En 2022, elle comptait 191 agents, avec une progression continue des effectifs (+3,8% en un an). En 2026, cette croissance reste au cœur de la communication de Louis Aliot sur son bilan de mandat.

Cet investissement repose sur des choix budgétaires marqués. Le budget consacré à la sécurité a augmenté de 38% sur la durée du mandat. Alors que la moyenne nationale pour les grandes villes se situe autour de 53 € par habitant, Perpignan atteint un coût compris entre 130 et 150 € par habitant et par an. Parallèlement, la ville a fortement développé ses dispositifs de surveillance, avec plus de 340 caméras en 2026, plaçant Perpignan parmi les communes les plus équipées de la région Occitanie.

Cette stratégie s’inscrit dans un contexte social spécifique. Contrairement à des villes du 93 subissant la relégation spatiale, Perpignan se caractérise par une pauvreté ancienne et diffuse. Le taux de pauvreté y atteint environ 32%, et dépasse les 50% dans certains quartiers comme Saint-Jacques. L’insécurité y est donc étroitement liée à des facteurs structurels (chômage de longue durée, précarité économique, habitat dégradé) davantage qu’à une stricte organisation spatiale.

Dans ce contexte, la réponse publique repose principalement sur le renforcement des moyens policiers. Or, l’évolution récente des indicateurs de délinquance relativise son efficacité. En 2025, alors que certains territoires comparables enregistraient une baisse des atteintes aux biens, Perpignan a connu des hausses significatives, avec +22,8% de cambriolages et +25,6% de vols sur véhicules.

Ce décalage met en évidence les limites d’un dispositif essentiellement municipal. Malgré une présence importante (1,60 agent pour 1 000 habitants), la police municipale ne dispose pas des compétences nécessaires pour traiter des phénomènes structurés comme les réseaux de cambriolage ou les trafics, qui relèvent de la police judiciaire. Or, les effectifs de la Police nationale à Perpignan n’ont pas connu une évolution comparable à celle des moyens municipaux, créant un déséquilibre dans la capacité globale d’action.

Nice Sous la gestion de Christian Estrosi jusqu’aux dernières élections municipales, Nice a souvent été présentée comme une “Safe City” à la française, en raison de l’importance accordée aux dispositifs technologiques de sécurité. Avec 1,30 policier municipal pour 1 000 habitants, la ville dispose de l’un des effectifs les plus importants en volume, avec 446 agents en 2022. Le budget consacré à la sécurité dépasse les 30 millions d'€, pour un coût par habitant estimé à environ 140€.

Ce modèle repose largement sur l’innovation technologique. Nice compte plus de 4 000 caméras, soit le réseau le plus dense de France, avec environ une caméra pour 85 habitants. La ville a également expérimenté certains dispositifs avancés, comme la reconnaissance faciale, dans le cadre de politiques locales orientées vers la surveillance et la prévention.

Cependant, cette stratégie s’inscrit dans un territoire marqué par de fortes inégalités. Nice présente des contrastes importants entre des espaces fortement valorisés, comme la Promenade des Anglais, et des quartiers plus enclavés tels que L’Ariane ou Les Moulins, où le taux de pauvreté atteint 21%. Dans cette configuration, l’action de la police municipale se concentre largement sur les zones centrales et touristiques, tandis que les quartiers populaires relèvent davantage de l’intervention de la Police nationale.

Les données disponibles pour 2025 mettent en évidence des résultats contrastés. Certaines formes de délinquance, comme les vols à la tire, ont reculé, en partie grâce à l’usage intensif de la vidéoprotection. En revanche, les violences physiques et les trafics persistent dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville.

Ce décalage souligne les limites d’un modèle fondé principalement sur la technologie et la surveillance. Si ces outils permettent d’améliorer la détection et la gestion de certains délits, ils apparaissent moins efficaces face à des phénomènes ancrés dans des dynamiques sociales et économiques plus profondes.

Ironiquement, les caméras que Christian Estrosi promouvait sans relâche depuis 2008 ont contribué à mettre en lumière ses propres contradictions. Alors qu’il martelait que “la sécurité n’est pas un slogan, c’est une action constante”, une tête de cochon accompagnée d’une affiche antisémite était déposée devant son domicile. Il s'agit d'une opération qui selon l’enquête, impliquerait des proches de son entourage cherchant à fabriquer une victimisation politique. Au lieu de réduire la délinquance, la vidéosurveillance a surtout servi à révéler comment les ressources de la sécurité peuvent être détournées au profit d’un buzz électoral de bas étage.

Nîmes : s’inscrivait jusqu’à récemment dans une trajectoire proche de celle de Perpignan, marquée par une montée rapide en puissance de la police municipale. Cette orientation évoluera suite à l'élection du camarade Vincent Bouget, qui ouvre une nouvelle séquence politique.

Avant cette alternance, la ville affichait un taux d’effort de 1,27 agent pour 1 000 habitants, avec la progression la plus rapide parmi les villes comparées, +9,4 % en un an. L’investissement financier suivait cette dynamique, avec un budget consacré à la sécurité représentant environ 100 à 115 € par habitant. Ce budget avait été sanctuarisé afin de soutenir l’armement létal des agents et l’extension des patrouilles, notamment en horaires nocturnes.

Cette politique s’inscrit dans un contexte social particulièrement dégradé. Nîmes figure parmi les villes les plus touchées par la pauvreté, avec un taux atteignant 28%. Certains quartiers, comme Pissevin ou Valdegour, concentrent des difficultés importantes, marquées par des phénomènes de trafics et de violences structurées.

Malgré le renforcement des effectifs municipaux, l’année 2025 a été marquée par une persistance de violences graves liées à ces dynamiques criminelles. Cette situation met en évidence une tension, car si la police municipale est fortement mobilisée sur le terrain et apparaît en première ligne dans la gestion quotidienne des désordres, ses compétences restent pourtant limitées face à des phénomènes relevant d’enquêtes lourdes et de réseaux organisés.

Ce décalage entre l’intensité de la présence policière locale et la nature des infractions traitées questionne. Quid de l’efficacité globale du dispositif ? L’augmentation des effectifs ne se traduit pas nécessairement par une capacité accrue à agir sur les formes les plus structurées de criminalité, qui relèvent principalement des services de police judiciaire.

Saint-Étienne : Saint-Étienne constitue un cas à part parmi les grandes villes étudiées. Contrairement aux autres, majoritairement situées dans le Sud, elle s’inscrit dans une trajectoire marquée par l’héritage industriel et les effets durables de la désindustrialisation. Le développement de la police municipale apparaît donc comme une réponse à une situation économique et sociale dégradée.

La ville affiche un taux d’effort de 1,06 agent pour 1 000 habitants, ce qui représente un niveau d’engagement significatif au regard de ses contraintes budgétaires. Le coût par habitant est estimé à environ 90 €, un montant élevé pour une commune dont les ressources sont plus limitées que celles des grandes villes du Sud. Cet investissement s’inscrit dans des arbitrages contraints, où le renforcement des moyens sécuritaires peut entrer en tension avec d’autres postes de dépense, notamment dans les domaines sociaux ou l’entretien urbain.

Sur le plan social, Saint-Étienne reste fortement marquée par les effets de la désindustrialisation, avec un taux de pauvreté atteignant 25 %. La relégation urbaine ne repose pas seulement sur des l’enclavement spatial, mais aussi sur la dégradation du centre-ville ancien et la paupérisation progressive de certaines fractions des classes populaires.

Dans ce contexte, les résultats observés apparaissent contrastés. La présence accrue de la police municipale contribue à sécuriser certains espaces, notamment les zones commerciales du centre-ville. En revanche, elle semble avoir un impact limité sur d’autres formes de délinquance, en particulier les cambriolages en périphérie ou les infractions liées à la précarité, comme les vols à l’étalage ou les dégradations.

Le bilan : Dans le cadre des rapports sociaux contemporains, l’appareil répressif ne se déploie pas de manière homogène sur le territoire. Didier Fassin et Sebastian Roché montrent au contraire une différenciation des pratiques et des formes de présence selon les quartiers.

Virginie MALOCHET
L’observation des politiques municipales de sécurité met en évidence une tendance classiste. Le développement des polices municipales, financées par l’impôt local, s’accompagne souvent d’un renforcement visible de la présence policière dans les espaces centraux, commerçants ou à forte valeur économique. Les centres-villes, les quartiers touristiques, les secteurs à forte densité commerciale concentrent des dispositifs de surveillance et de patrouille destinés à garantir la tranquillité et la fluidité des activités économiques.

À l’inverse, dans les territoires plus populaires, la présence policière repose davantage sur les forces nationales, avec des modes d’intervention différentes. Comme l’a montré Didier Fassin dans "La force de l’ordre", l’action policière dans ces espaces est plus fréquemment marquée par des logiques de contrôle, de maintien de l’ordre et d’interventions ponctuelles, plutôt que par une présence continue orientée vers la régulation quotidienne.

Cette différenciation ne signifie pas une absence de police dans les quartiers populaires, mais une variation dans les formes de présence et les objectifs assignés. Là où les espaces centraux bénéficient d’une visibilité sécuritaire permanente, les quartiers populaires sont plus souvent associés à des interventions ciblées liées à des situations de tension ou à des activités illégales.

Virginie MALOCHET
L’enjeu de classe est ici pleinement actualisé. Le discours sécuritaire "augmentons les effectifs de la police municipale" ne s’adresse pas indistinctement à l’ensemble de la population, mais s’inscrit dans une logique de captation électorale des fractions les plus stables et propriétaires des classes moyennes et supérieures, sensibles à la valorisation de l’ordre et de la tranquillité publique. Ce positionnement est particulièrement visible dans les politiques menées par certaines municipalités de droite, notamment à Nice sous Christian Estrosi, où les effectifs de police municipale ont été doublés entre 2018 et 2020, accompagnés d’une hausse des prélèvements locaux justifiée en partie par les dépenses de sécurité. La hausse de la taxe foncière observée entre 2021 et 2023 s’inscrit dans cette continuité.

Dans cette logique, la sécurité devient un élément de politique fiscale et territoriale. Elle est financée localement, mais orientée vers la production d’un espace urbain sécurisé et attractif pour les activités économiques et résidentielles à forte valeur.

À Bordeaux, en 2022, la différenciation territoriale est également visible. On assiste à un renforcement des dispositifs de surveillance et de police municipale dans le centre historique et les quartiers touristiques, tandis que certains quartiers populaires comme La Benauge apparaissent moins dotés en moyens visibles, malgré des besoins sociaux plus importants.

Dans ce cadre, une tension plus générale peut être observée. Une partie des classes moyennes et supérieures se montre réticente à l’idée d’une socialisation des dépenses publiques à forte dimension redistributive, comme l’illustrent les débats autour des réformes des retraites et du financement des systèmes par répartition. En revanche, ces mêmes catégories acceptent plus aisément la mutualisation de dépenses liées à la sécurité locale, dès lors qu’elles contribuent directement à la protection de leurs espaces de vie et de consommation.

Il en résulte une configuration paradoxale, les coûts de la sécurité sont largement socialisés à l’échelle locale, tandis que ses bénéfices sont spatialement concentrés.

C’est dans cette tension que se révèle le fonctionnement du capitalisme sécuritaire contemporain. La protection des espaces de valorisation économique et sociale est financée collectivement, mais son usage effectif tend à se concentrer dans les zones où circulent les formes les plus élevées de capital économique, immobilier et symbolique. On retrouve ici une logique classique des économies capitalistes, à savoir la privatisation des bénéfices et la socialisation des coûts.

 5. Une analyse du réel : polices et résultats des municipalités communistes

Dans l’analyse précédente, il a été montré que la police municipale, dans le cadre des rapports capitalistes, tend à fonctionner comme un instrument local de sécurisation des espaces où se concentre la valeur économique et immobilière, tout en étant financée par l’ensemble des contribuables, y compris les plus précaires. Cette configuration soulève une contradiction entre financement collectif et usage socialement différencié de la sécurité. Dès lors, une question se pose pour les municipalités dirigées par des partis se réclamant du communisme : dans quelle mesure peuvent-elles s’approprier cet appareil sans reproduire ses logiques sociales ? L’analyse de ces communes doit porter sur le niveau de dépenses consacrées à la police municipale rapporté à la population. Elle doit également examiner les effets concrets en matière de sécurité et leur distribution entre quartiers populaires et espaces plus favorisés. Enfin, il s’agit de déterminer si cet appareil est transformé dans son usage ou s’il continue de reproduire une logique de classe, indépendamment de l’orientation politique locale.

Avant tout, il faut établir la cartographie actuelle. Après les municipales de 2026, le PCF a réussi à faire réélire ou élire des maires dans des villes de plus de 10 000 habitants : Martigues, Échirolles, Châlette-sur-Loing, Cabestany, Malakoff, Nanterre, Bobigny, Noisy-le-Sec, Sevran, Stains, Gentilly, Ivry-sur-Seine, Villejuif et Vitry-sur-Seine. 

Parmi les villes les plus peuplées à direction communiste ou apparentée PCF, on retient donc ce classement approximatif :

Montreuil > 111 000 habitants, Patrice Bessac 
Nanterre > 97 000 habitants, Patrick Jarry 
Vitry-sur-Seine > 96 000 habitants, Pierre Bell-Lloch 
Vénissieux > 65 000 habitants, Michèle Picard (mairie perdue ces dernières élections)
Ivry-sur-Seine > 64 000 habitants, Philippe Bouyssou 

À ces cinq villes, il faut ajouter Martigues (48 500 habitants), qui présente un intérêt particulier car c'est la ville communiste qui dispose, et de très loin, du plus grand nombre de policiers municipaux.

L’examen des effectifs montre une forte hétérogénéité. 

Martigues compte 49 policiers municipaux (soit environ 1 pour 850 habitants), un ratio très élevé rendu possible par des ressources fiscales spécifiques liées à l’activité industrielle. 

À l’inverse, Montreuil (13 policiers municipaux pour plus de 111 000 habitants) ou Vitry-sur-Seine (16 pour 96 000 habitants) maintiennent des effectifs très faibles, tandis qu’Ivry-sur-Seine fonctionne sans véritable corps de police municipale. Nanterre et Vénissieux occupent une position intermédiaire, avec des dispositifs limités mais structurés.

Cette configuration traduit une tension doctrinale. Le PCF continue d’affirmer que la sécurité relève d’abord d’une mission régalienne de l’État et se montre globalement réticent à l’armement des polices municipales. Le désarmement engagé à Villejuif en est une illustration. Cependant, cette position se heurte à une contrainte matérielle. Le retrait de l’État dans les effectifs de la police nationale oblige les municipalités, y compris communistes, à investir partiellement ce champ.

Dans les faits, les villes PCF se distinguent surtout par l’intensité limitée de leurs dispositifs sécuritaires. Les effectifs sont plus faibles, l’armement est restreint, et les investissements restent sans commune mesure avec ceux observés dans des villes comme Nice ou Perpignan. Pour autant, cette différence quantitative ne modifie pas fondamentalement la nature des interventions. Les priorités affichées de lutte contre les trafics, de l'occupation des halls, contre les incivilités, et la délinquance routière ciblent principalement les pratiques des classes populaires et des jeunesses urbaines et dont les victimes sont aussi les classes populaires et les jeunesses urbaines.

Cette continuité se vérifie également dans certaines pratiques locales. À Vénissieux, la stratégie sécuritaire s’aligne sur des objectifs classiques de contrôle de l’espace public. Pour autant la maire se refuse à fournir des armes létales à la police municipale. À Ivry-sur-Seine, l’expulsion d’une association d’aide aux précaires en 2022 illustre les limites concrètes d’une gestion municipale confrontée à des contradictions entre maintien de l’ordre, sécurité des personnes et des biens et solidarité sociale.

Les résultats confirment cette ambivalence. Les villes communistes présentent des taux d’incidents relativement élevés (environ 82 pour mille habitants à Montreuil, 54 à Vitry-sur-Seine), sans disposer des moyens municipaux pour y répondre pleinement. Dans ce contexte, la police nationale conserve un rôle central, notamment dans des territoires marqués par la précarité et des pratiques de contrôle intensives.

Au total, les municipalités communistes n’échappent pas à la contradiction structurelle du modèle sécuritaire contemporain. Elles peuvent atténuer certains aspects en limitant l’armement et l’ampleur des dispositifs, mais en reproduisent les logiques fondamentales. La sécurité reste financée collectivement, tandis que ses usages concrets s’inscrivent dans une gestion des désordres sociaux touchant prioritairement les classes populaires.

Le cas de Martigues pousse cette contradiction à son point limite. Dotée d’une police municipale très développée (bien qu'en baisse entre 2023 et 2024) pour une ville de cette taille, elle illustre comment, même dans un cadre politique se réclamant du communisme, l’appareil sécuritaire local tend à se déployer selon des logiques qui dépassant les intentions idéologiques. La question de classe est déplacée, ce n’est plus tant l’existence de la police municipale qui fait débat, que les conditions sociales qui rendent son usage nécessaire.

Comparaison avec raison

Le premier problème est celui de la comparabilité des situations. Les villes fortement dotées en police municipale, Cannes, Nice, Perpignan ou Nîmes, présentent des caractéristiques socio-économiques très différentes des villes populaires, notamment celles dirigées par des municipalités communistes. Comparer des taux de délinquance bruts sans tenir compte de ces écarts revient à produire une illusion statistique. Une approche honnête suppose donc d’articuler les indicateurs de résultat avec des variables de contrôle permettant de les interpréter.

Parmi ces variables, le taux de pauvreté est central. La délinquance de rue ne peut être comprise indépendamment des conditions matérielles d’existence c'est-à-dire la précarité, le chômage, l'instabilité résidentielle. La densité de population, la structure par âge ou encore les variations saisonnières induites à Cannes modifient également les opportunités d’infraction et les volumes observés. À cela s’ajoute  la présence de la police nationale, dont l’action ne recouvre ni les mêmes missions ni les mêmes territoires que celle des polices municipales.

Les indicateurs de résultat doivent donc être hiérarchisés. Les atteintes aux biens constituent les données les plus robustes, tandis que les atteintes aux personnes dépendent fortement du dépôt de plainte. Les infractions à l’ordre public, sont directement produites par l’activité policière. Leur augmentation peut traduire une intensification du contrôle plutôt qu’une dégradation de la situation réelle. Enfin, le sentiment d’insécurité, mesuré par les enquêtes de victimation, permet d’approcher l’écart entre réalité vécue et réalité enregistrée.

L’analyse doit également intégrer une dimension économique. Le coût par habitant, la part du budget communal consacrée à la sécurité et la structure de la fiscalité locale permettent d’identifier qui finance réellement ces politiques et au prix de quels arbitrages.

C’est toutefois dans la répartition concrète des dispositifs que se joue la question de classe. L’observation des zones de patrouille, des priorités d’intervention et de l’allocation des ressources permet de déterminer si la police municipale contribue principalement à la sécurisation des espaces de valorisation économique ou à la gestion des désordres sociaux dans les quartiers populaires. Dans cette perspective, la police apparaît moins comme un instrument de réduction de la délinquance que comme un dispositif de régulation des contradictions produites par les inégalités sociales.

Cinq enseignements majeurs (graphiques réalisés avec l'I.A Claude sur la base des données SSMSI et INSEE)

Indicateur 1 — Cambriolages pour 1 000 logements (2024)

Sources : SSMSI / ville-data.com. La moyenne nationale est calculée sur les logements (5,63‰). Cannes bénéficie d'un effet de dilution saisonnier (200 000 habitants en été pour 73 000 à l'année).


Premier enseignement : l’intensité des moyens policiers ne se traduit pas mécaniquement en sécurité

C’est le résultat le plus frappant de l’analyse. Les données disponibles ne montrent aucune proportionnalité claire entre le niveau d’investissement dans la police municipale et les résultats en matière de délinquance. Cannes, malgré un ratio très élevé de 2,67 policiers municipaux pour 1 000 habitants, se classe à la 11ème place sur 366 villes pour le niveau de délinquance par habitant, ce qui en fait l’une des communes les plus exposées selon cet indicateur. À l’inverse, Vitry-sur-Seine, avec seulement 0,17 agent pour 1 000 habitants, se situe au 167e rang, soit un niveau nettement plus faible.

Le cas de Nice confirme cette dissociation. Malgré un effectif massif de 446 agents municipaux, certains indicateurs restent dégradés, notamment les violences physiques, avec un taux de 3,43 agressions pour mille habitants, largement supérieur à la moyenne nationale de 2,11. Ces écarts suggèrent que l’augmentation des effectifs municipaux ne produit pas, en elle-même, une baisse proportionnelle de la délinquance.

Autrement dit, la police municipale agit davantage sur la gestion visible de l’espace public que sur les déterminants structurels des infractions. L’idée selon laquelle un accroissement des moyens entraînerait mécaniquement une amélioration de la sécurité ne résiste pas à l’examen empirique.

 Taux de CBV hors cadre familial (plaintes pour 1 000 hab., 2024)

Perpignan (614 plaintes / 120 000 hab.) et Nanterre (541 / 97 000 hab.) affichent les taux les plus élevés. Vénissieux est le cas PCF le plus préoccupant. La moyenne nationale est environ 2,1/1000  en déclarations brutes (hors effet de sous-déclaration).

Deuxième enseignement : le cas de Perpignan met en évidence les limites d’un investissement sécuritaire massif

Perpignan constitue l’un des exemples les plus éclairants des limites du modèle fondé sur l’augmentation des moyens policiers. En 2024, la ville a enregistré 614 plaintes pour coups et blessures volontaires, contre 547 en 2023, soit plus d’une agression déclarée par jour. Elle se classe ainsi au 37ème rang sur 366 pour le niveau de délinquance globale, avec un risque estimé de 35 faits pour mille habitants, soit 3,51%.

Ces résultats interviennent pourtant dans un contexte de forte présence policière municipale, avec 191 agents déployés. L’ampleur de cet effectif ne semble donc pas produire d’effet correctif significatif sur les violences enregistrées. Ce décalage met en lumière une limite structurelle. L’intensification des moyens policiers ne permet pas, à elle seule, d’agir sur les dynamiques sociales à l’origine des violences.

Dans le cas de Perpignan, ces dynamiques sont fortement liées à une situation de pauvreté élevée, qui atteint dans certains quartiers des niveaux compris entre 73 et 75%. L’analyse suggère ainsi que la politique sécuritaire locale agit davantage en aval, sur les manifestations visibles de la violence, qu’en amont, sur ses conditions de production.

Contexte de comparaison — Taux de pauvreté (% population, dernières données disponibles)

Sources : INSEE Filosofi 2021 / INSEE flash PACA (Cannes, Nice). Les données Filosofi communales 2022 ne sont pas disponibles. Perpignan et Vénissieux présentent les taux les plus élevés de leurs groupes respectifs.

Troisième enseignement : Vénissieux, un cas limite pour les municipalités communistes

Parmi les villes dirigées par le PCF, Vénissieux apparaît comme l’un des cas les plus révélateurs des tensions entre orientation politique et contraintes sociales. La commune se classe au 16e rang sur 366 pour le niveau de délinquance, soit un positionnement plus défavorable que certaines villes gouvernées par la droite comme Perpignan. En 2024, la délinquance y a progressé de 10%, avec 290 plaintes pour coups et blessures hors cadre familial, et un risque estimé à 34 faits pour mille habitants.

Ces résultats s’inscrivent dans un contexte social marqué, avec un taux de pauvreté avoisinant les 30%. La ville dispose d’une police municipale de taille intermédiaire (34 agents), complétée par un ensemble d’environ 75 agents mobilisés sur les questions de sécurité et de tranquillité publique. Pourtant, cet appareil ne semble pas en mesure d’enrayer la dynamique des violences enregistrées.

Ce cas met en évidence une limite, même dans un cadre politique se réclamant d’une gestion sociale des territoires, l’outil sécuritaire local ne parvient pas à compenser des conditions matérielles dégradées. Vénissieux apparaît comme un point de tension où se révèle l’écart entre les intentions politiques affichées et les contraintes structurelles pesant sur l’action municipale.

Après plus de 80 ans de gestion communiste ininterrompue depuis 1944, Vénissieux a basculé lors des municipales de mars 2026. Michèle Picard, maire depuis 2009, a été battue au second tour par le député LFI Idir Boumertit avec seulement 25 voix d'écart, sur 31 446 inscrits. Ce résultat ne traduit pas un rejet massif. Le taux d'abstention atteignait 61,70%, ce qui signifie que l'issue s'est jouée dans les marges de la participation. La défaite tient moins à une sanction directe de la politique communiste qu'à une fragmentation du vote de gauche. La présence au second tour d'une liste centriste et d'une liste d'extrême droite (ironie subtile du sujet dont le candidat Quentin Taïeb était placé en garde à vue dans le cadre d'une enquête pour suspicion de fraude électorale) a éclaté l'électorat populaire, rendant la victoire impossible malgré la solidité relative de l'ancrage municipal de la majorité sortante. L'insécurité a pesé dans le débat public, le débat électoral s'étant largement cristallisé sur la question des violences, Vénissieux ayant connu plusieurs règlements de comptes liés au trafic de drogue dans les semaines précédant le scrutin. Michèle Picard a contesté ce résultat en déposant un recours devant le tribunal administratif de Lyon, estimant que le très faible écart de 25 voix ne traduisait pas un choix définitif. 

La politique sociale menée par Michèle Picard sur trois mandats constitue l'un des éléments les plus solides du bilan communiste à Vénissieux. Face à l'inflation, la mairie a choisi de ne pas répercuter la hausse des coûts sur les ménages populaires. Alors que les prix de l'alimentation ont augmenté de 15%, la ville a maintenu une augmentation moyenne de 2% sur les tarifs de ses services, soit quatre points sous l'inflation, en préservant les tarifs sociaux de restauration pour les familles au quotient familial le plus bas, à savoir 1€/ jour. La restauration scolaire illustre la cohérence de cette démarche, en 2024, la cuisine centrale municipale a produit 762 445 repas bénéficiant à 6 048 enfants inscrits, avec des tarifs échelonnés de 1 à 4,11 euros selon le quotient familial, très en deçà du coût réel pour la ville. Par ailleurs, la ville affiche son choix politique de protéger au maximum les Vénissians, qui ne doivent pas payer deux fois l'addition, en maintenant ouverts des équipements que d'autres communes ont fermés lors des pics de coûts énergétiques. C'est cette continuité de service public (cantines, maisons de l'enfance, politique éducative de territoire) qui constitue la réponse communiste aux conditions de vie dégradées, là où la droite privilégie la réponse policière.

Une part significative de la délinquance enregistrée à Vénissieux ne relève pas de la seule sociologie locale mais d'une délinquance importée, liée à la position de la ville dans les réseaux de trafic de stupéfiants de la métropole lyonnaise. Une guerre des territoires s'est développée boulevard Ambroise-Croizat, attirée par un point de deal particulièrement actif dont les enjeux dépassent les frontières communales, ce qui a conduit le syndicat Alliance Police Nationale à réclamer l'envoi d'au moins 300 fonctionnaires supplémentaires pour "reprendre le contrôle des territoires", reconnaissant implicitement que la situation dépassait les capacités du commissariat local. Or, la ville n'a aucune maîtrise sur ces effectifs nationaux. Michèle Picard l'avait elle-même rapporté, sous le quinquennat Sarkozy, près de 13 000 postes de police nationale et de gendarmerie ont été supprimés, sans jamais être recréés depuis. Les effectifs de CRS ont chuté de 20% depuis 2007. Vénissieux a pourtant multiplié les dispositifs pour obtenir des renforts nationaux : Zone de Sécurité Prioritaire aux Minguettes en 2012, expérimentation de la Police de Sécurité du Quotidien en 2017, intégration aux trente premiers Quartiers de Reconquête Républicaine en 2019, ce dernier dispositif ayant permis l'arrivée de 26 effectifs supplémentaires au commissariat. Mais ces gains ponctuels ne compensent pas la tendance au désengagement de l'État, qui reporte sur les budgets municipaux une charge sécuritaire croissante tout en privant les communes populaires des moyens judiciaires indispensables (les enquêteurs, les officiers de police judiciaire) pour démanteler les réseaux organisés qui contribuent directement à l'aggravation des statistiques.

Quatrième enseignement : la pauvreté constitue la variable explicative dominante

L’analyse met en évidence le rôle central du facteur socio-économique dans la compréhension des niveaux de délinquance. Le criminologue Maurice Cusson parle d'abondance comme moteur à la criminalité. Plus il y a de biens désirables et accessibles dans la société, plus les occasions de vol augmentent, même si les pauvres ne sont pas plus nombreux ou plus pauvres qu’avant.

Plus que le volume d’effectifs policiers municipaux, c’est le taux de pauvreté qui apparaît comme la variable la plus fortement associée aux résultats observés.

Ainsi, les villes au taux de pauvreté dépassant 25% présentent des niveaux de délinquance relativement proches, indépendamment de leur orientation politique ou de leur investissement sécuritaire. Saint-Étienne affiche un risque de cambriolage de 7,35 pour mille logements, Nîmes 7,3 pour mille, et Montreuil 8,47 pour mille. Ces villes aux taux de pauvreté entre 22 et 28%, présentent donc des profils comparables malgré des politiques de sécurité différentes.

Ce constat confirme que les politiques locales de sécurité interviennent en aval de déterminants sociaux plus profonds. Autrement dit, les écarts de moyens policiers ne suffisent pas à produire des écarts significatifs lorsque les conditions matérielles d'existences restent similaires. Le niveau de vie, la stabilité économique, la structuration des territoires restent déterminants.

La délinquance est donc une variable difficilement pilotable par l’action policière et reste une manifestation des déséquilibres sociaux propres à chaque territoire.

Policiers municipaux pour 1 000 habitants vs rang délinquance

Axe Y = rang (plus bas = plus délinquante). Si plus de police = moins de délinquance, on s'attendrait à une corrélation positive forte. Ce n'est pas ce que montrent les données : Cannes (2,67 PM/1000 hab) est au rang 11 ; Vitry-sur-Seine (0,17 PM/1000 hab) est au rang 167. La corrélation entre effectifs PM et sécurité est faible voire inverse.

Cinquième enseignement : l’absence de corrélation entre effectifs et sécurité

La mise en relation des effectifs de police municipale (rapportés à la population) avec les niveaux de délinquance confirme l’absence de corrélation positive entre intensité des moyens et sécurité réelle. Si l’on projette les villes étudiées sur une abscisse  "policiers municipaux pour 1 000 habitants" et une ordonnée "niveau de délinquance", aucun alignement cohérent n’apparaît. Les communes les mieux dotées ne sont pas les plus sûres. Au contraire, certaines des plus équipées, comme Cannes ou Perpignan, figurent parmi les plus exposées de l’échantillon.

Ce résultat invalide l’hypothèse d’un effet mécanique des effectifs sur la sécurité. Il montre que l’augmentation des moyens municipaux ne se traduit pas par une amélioration proportionnelle des indicateurs les plus significatifs.

L’analyse des taux d’élucidation éclaire ce décalage. Les atteintes aux biens, en particulier les cambriolages de logement, présentent des taux de résolution très faibles, moins de 7 % au bout d’un an selon le ministère de l’Intérieur. Or, ces infractions constituent une part importante du sentiment d’insécurité.

Bilan, payer plus cher pour un même résultat médiocre

Une large part de l’activité des polices municipales se concentre sur la régulation de l’espace public via le stationnement, les nuisances, infractions de voirie. Ces missions produisent de la visibilité et un ordre immédiat, mais n’affectent que marginalement les formes les plus graves et organisées de la délinquance. Ce constat prolonge le débat des années 2000 entre insécurité mesurée et sentiment d’insécurité.

Les enquêtes de victimation permettent de saisir l’expérience vécue en intégrant les faits non déclarés et le ressenti des populations. Mais elles ne suffisent pas à évaluer l’efficacité des politiques publiques ni à isoler l’effet des dispositifs policiers. C’est précisément dans cet écart que s’inscrit leur exploitation politique : les politiques sécuritaires agissent d’abord sur ce qui se voit (présence policière, verbalisation, contrôle) sans transformer les causes sociales des infractions.

La sécurité passe alors d'une réalité objectivable a un construit politique, ajusté aux attentes électorales. Les données montrent que les villes les plus dotées en police municipale ne sont pas plus sûres, malgré des investissements bien supérieurs, elles peuvent même présenter des niveaux de délinquance plus élevés. L’accumulation de moyens policiers ne protège pas davantage. Elle augmente les coûts tout en concentrant l’action sur les comportements visibles des classes populaires.

À l’inverse, les villes communistes, avec des effectifs plus réduits, obtiennent des résultats comparables, parfois meilleurs. Cet écart ne tient pas à une supériorité sécuritaire, mais à des politiques qui agissent partiellement sur les conditions matérielles d’existence via l'accès à l’éducation, aux politiques sociales locales, à l'encadrement des jeunesses populaires.

La différence apparaît nettement dans le traitement des incivilités. Là où certaines municipalités répondent uniquement par la sanction, d’autres articulent intervention immédiate et traitement des causes. L’ouverture illégale de bornes à incendie en période de chaleur illustre cette contradiction. C'est à la fois un comportement dangereux, mais aussi symptôme d’un manque d’équipements et de conditions de vie dégradées. La répression traite l’effet alors que l’action sociale tente d’en réduire la cause.

Des stratégies contre les geysers sauvages dans les Hauts-de-Seine - Le Parisien


Ce constat rejoint les travaux de Hugues Lagrange (Cf. La classe : grande oubliée des variables statistiques de l'extrême droite) la délinquance ne relève pas d’un “choc des cultures”, mais de contre-cultures produites par la relégation spatiale et la pauvreté. Ce mécanisme se retrouve ailleurs, des États-Unis avec les Red Lines aux politiques envers les populations autochtones au Canada. Partout, la concentration de la pauvreté produit des formes spécifiques de délinquance et parfois même d'autodestruction dans une fausse conscience (Cf. Comment la xénophobie piège les migrants dans la rareté) que les statistiques enregistrent sans les expliquer.
 
Ce que permettrait une transformation réelle des rapports de production, ce n'est pas d'abord une réforme urbaine mais une réorganisation de l'outil productif. 

Des unités de production localisées en fonction des besoins de la population et non des coûts du foncier. Une planification démocratique des implantations industrielles et de services qui mette fin à la concentration des emplois qualifiés dans les métropoles et à leur absence dans les périphéries populaires, une socialisation du foncier qui retire le sol du marché pour l'affecter durablement à l'usage collectif (logement, équipements, espace de production) plutôt qu'à la spéculation. Voilà ce qui produirait mécaniquement la ville à quinze minutes dont Moreno fait un concept urbanistique, mais que le mouvement ouvrier appelait autrefois simplement une ville faite pour ses habitants.

A ce moment-là, la question de la police municipale se déplace entièrement. Elle n'est plus la variable centrale de la sécurité mais le symptôme d'un État qui, incapable de traiter les causes gère les effets et, fait payer cette gestion à ceux qui en sont les premières victimes. Les villes communistes ont tenté, dans les limites étroites de la compétence municipale et sous la pression permanente de la métropolisation libérale, de substituer à la logique répressive une logique sociale. Les données montrent qu'elles obtiennent des résultats comparables à moindre coût policier.

 Mais ce résultat relatif ne doit pas masquer l'essentiel. Aucune politique municipale, aussi rigoureuse soit-elle, ne peut résoudre par le bas ce que le capitalisme produit par le haut.

Rencontre avec Philippe Rio, diplômé et "meilleur maire du monde" - Sciences Po