Le Venezuela a cessé d’être seulement un pays pour devenir un signe. On ne discute plus d’une société réelle, avec ses contradictions matérielles, son héritage colonial, sa lutte des classes et sa place dans l’économie mondiale. On parle désormais d’un concept idéologique, malléable à volonté, un Venezuela-abstraction qui sert à prouver des thèses préétablies ailleurs.
Pour la droite, il est l’épouvantail. Pour une certaine gauche, le bastion romantique. Dans les deux cas, le Venezuela concret disparaît, remplacé par un argument dans un débat qui le dépasse. Il faut tenter de disséquer la rhétorique des deux côtés c’est-à-dire d’analyser qui parle, pour qui, et dans quel intérêt de classe.
Le Venezuela comme épouvantail : la rhétorique de la droite
La droite transforme le Venezuela en une fable : "Voilà ce qui arrive avec le socialisme." Dans ce récit, tout s’efface, l’histoire coloniale, la dépendance pétrolière, l’impérialisme. Cet effacement a un but, ne laisser qu’une équation idéologique : socialisme = chaos. Il s'agit d'un procédé classique, isoler un cas, l’arracher à ses conditions matérielles, et en faire une preuve universelle. Dans ce récit, il n’y a plus de bourgeoisie locale, plus de capital international, plus de luttes sociales. Il n’y a qu’un État tout-puissant, un peuple passif et un "mauvais système". Cette dépolitisation transforme les rapports sociaux en simples erreurs idéologiques.
Cette rhétorique a un objectif clair, discipliner toute contestation ailleurs. Le message implicite est "ne réclame rien, ou tu finiras comme eux." C’est une pédagogie de la résignation, au service de l’ordre établi.
Les vols Concorde à Caracas se sont arrêtés en 1982, bien avant Chávez, pour raisons purement économiques. Air France perdait de l'argent, il y avait un faible remplissage.
Le Venezuela comme bastion romantique : la rhétorique d’une certaine gauche
Ici, le Venezuela devient un symbole de résistance absolue, un peuple toujours héroïque, un État toujours assiégé. Toute critique interne est rejetée comme trahison ou manipulation étrangère. On y confond souvent discours anti-impérialiste et transformation réelle des rapports de production, c'est un problème théorique fondamental. L’État est assimilé au peuple, et toute critique de l’État devient une attaque contre les masses. Pourtant, l’État même dit populaire reste une forme historique de domination de classe. Il n’est jamais l’incarnation naturelle du peuple.
Cette rhétorique sert le besoin de préserver un symbole, de maintenir l’espoir et d' éviter un bilan matériel rigoureux. L’espoir sans analyse devient mythologie.
Compte de Jean-Luc Mélenchon sur Twitter
Bolivar défendait une république, la séparation des pouvoirs, l'élection et la fin du pouvoir personnalisé. Il craignait le caudillisme et le culte de la personnalité.
Capture / enlèvement : le choix des mots
Le 3 janvier 2026, à l'aube, des forces spéciales américaines ont mené un raid héliporté sur le complexe de Fuerte Tiuna à Caracas. Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores ont été capturés et immédiatement transférés vers New York pour y être jugés pour "narcoterrorisme".
Pour la droite conservatrice, notamment l'administration Trump de retour au pouvoir, cet enlèvement est présenté comme une "action de police internationale" nécessaire. Ce ne serait pas une invasion, mais une arrestation légale d'un criminel recherché. Ils invoquent une autorité morale supérieure pour justifier la violation de la souveraineté d'un État. La fin justifie les moyens, la chute d'un dictateur justifie un raid militaire unilatéral, faisant fi du droit international et créant un précédent où n'importe quel leader jugé gênant peut être exfiltré par une puissance étrangère. La droite naturalise la violence impériale et considère qu'il est possible et moral de tuer des civils et des militaires de pays voisins pour parvenir à ses fins.
Pour les relais comme Maurice Lemoine ou le gouvernement intérimaire de Delcy Rodríguez qui a repris les rênes à Caracas, le terme est sans appel, c'est un enlèvement. Maduro est présenté comme un martyr de la souveraineté nationale, victime du gangstérisme de Washington. Ce camp utilise l'aspect illégal du raid pour occulter certains échecs du régime précédent, la corruption systémique et l'arrestation des opposants. Ils transforment un dirigeant déchu en une figure christique de la résistance anticoloniale, ce qui permet d'éviter de faire l'autocritique de la suite du modèle bolivarien.
L’enlèvement de Maduro, comme tout événement politique majeur au Venezuela, n’est pas transparent. Il est immédiatement saisi, travaillé et transformé par des machines rhétoriques puissantes. Le travail critique ne consiste pas à choisir entre la version du palais et celle de ses adversaires, mais à analyser la fonction politique de l’événement lui-même dans la perpétuation ou la contestation des rapports de domination existants. Il s’agit de percer l’écran des symboles pour interroger, une fois de plus, la réalité concrète du pouvoir et de la résistance.
Pour comprendre cet antagonisme qui déchire aujourd'hui les récits sur le Venezuela, il faut justement quitter le terrain des symboles et se plonger dans l'histoire du pays. C'est dans les contradictions non résolues de cette histoire que les deux camps puisent, chacun de leur côté, les matériaux de leur mythologie opposée.
De Bolivar à la Révolution Bolivarienne : les racines historiques d'un symbole
Au début du XIXᵉ siècle, Simon Bolívar n’est pas seulement un général victorieux, il est aussi un penseur politique façonné par l’influence décisive de son maître Simon Rodríguez. Né dans l’aristocratie créole, Bolivar passe d’une jeunesse marquée par l’héritage colonial (sa nourrice allaitante était une esclave noir nommée Hipolita) et les voyages européens à une radicalisation progressive au contact des idées des Lumières et des bouleversements révolutionnaires atlantiques. Rodríguez, de son côté, issu d’un milieu plus modeste et très tôt critique de l’ordre colonial, évolue d’un réformisme pédagogique éclairé vers un républicanisme radical, nourri par l’exil et l’expérience européenne.
Leur rencontre décisive a lieu à Paris en 1804. Rodriguez, vivant alors sous le nom de Samuel Robinson, a traversé les années tourmentées de la Révolution française et observé l’ascension de Napoléon. Ensemble, ils fréquentent les milieux intellectuels, discutent des idées de Rousseau, réfléchissent à la souveraineté populaire, à la vertu civique et aux dérives autoritaires possibles d’une révolution confisquée. En 1805, ils assistent au sacre de Napoléon à Milan, événement qui nourrit leur réflexion sur la tension entre république et pouvoir personnel. Le voyage se poursuit en Italie et culmine au Monte Sacro, à Rome, où Bolivar prononce son célèbre serment de libérer l’Amérique espagnole moment qui n’est pas un élan mystique isolé, mais l’aboutissement d’un dialogue politique approfondi entre le maître et l’élève.
Dans "Sociedades Americanas" Rodriguez appelait à inventer des institutions originales adaptées à l’Amérique "O inventamos o erramos". En tant que Directeur Général de l'Éducation en Bolivie, il proposa la création d'une Escuela Modelo à Chuquisaca pour tous les enfants, avec une pédagogie égalitaire inédite : une même classe pour enfants de toutes castes (métis, noirs, indigènes), rompant avec la ségrégation coloniale. Le projet, ambitieux et novateur, atteignit rapidement environ 200 élèves mais fut de courte durée. Rodriguez démissionna en 1826 suite à des conflits avec le président Antonio José de Sucre, qui critiquait ses méthodes et son autorité.
SOCIEDADES AMERICANAS - EN 1828 - Simon Rodriguez
Bolivar doutait que les jeunes républiques possèdent déjà les vertus civiques nécessaires à un système fédéral stable. Il plaide alors pour un pouvoir central fort, capable de préserver l’unité naissante face aux fragmentations régionales et aux héritages coloniaux. Dans le Manifiesto de Cartagena, Bolivar élabore une réflexion sur la liberté, la république et l’unité continentale. Il souligne les limites du fédéralisme dans des sociétés marquées par des siècles de domination coloniale.
Manisfeste de Cartagène - décembre 1812 - Simon Bolivar
Mais aussi dans la Carta de Jamaica où il considère le fédéralisme comme le système le plus parfait et le plus capable de procurer le bonheur, mais il le refuse car il exige des vertus et des talents politiques bien supérieurs à ceux que possèdent les sociétés sortant de siècles de domination espagnole.
Lettre de la Jamaïque - septembre 1815 - Simon Bolivar
Entre 1819 et 1822, il joue un rôle décisif dans la libération du Venezuela, de la Nouvelle-Grenade et de Quito, puis dans l’indépendance du Pérou et de la Bolivie, devenant une sorte de matrice héroïque pour plusieurs États andins. Durant cette période Simon Rodriguez est en Europe
Cette expérience débouche sur la création de la Grande Colombie, projet de république fédérale englobant Venezuela, Colombie, Équateur et Panama, qui se disloquera rapidement, alimentant le thème du rêve trahi de l’unité latino‑américaine.
À peine une décennie après sa naissance, elle s’est fracturée en trois États indépendants que sont le Venezuela, l'Équateur et la Nouvelle-Grenade/Colombie, avec le Panama rattaché à cette dernière.
La Grande Colombie couvrait un espace colossal, traversé par les Andes, des jungles impénétrables, des fleuves puissants et des distances abyssales. Relier efficacement Caracas, Quito et Bogotá relevait de l’impossible à l’époque. Il n'y avait pas de routes dignes de ce nom, pas de communications rapides. Les régions vivaient en quasi autarcie, avec leurs économies, leurs élites et leurs intérêts locaux. L’unité n’a existé que pendant la guerre d’indépendance, grâce au prestige militaire de Bolivar et à la menace commune espagnole. Une fois la paix revenue, les barrières physiques ont repris le dessus et ont favorisé les tendances locales.
Bolivar et ses partisans défendaient un État fortement centralisé, avec un président puissant basé à Bogotá, pour éviter l’anarchie et imposer l’unité. Les élites régionales surtout au Venezuela et en Équateur réclamaient un système fédéral ou très décentralisé, où chaque département conserverait une large autonomie.
Venezuela : Simon Bolívar Discours d'Angostura - Bolivar Infos
Selon les analyses de l'historien Daniel Gutiérrez Ardila, l'opposition entre les factions a mené la Grande Colombie à une paralysie institutionnelle irréversible. La Convention d’Ocaña en 1828, qui devait initialement colmater les fissures de la Constitution de Cucuta, s'est transformée en un véritable fiasco politique. Gutiérrez Ardila souligne que l'impossibilité de concilier des visions divergentes a poussé les délégués, notamment les partisans de Bolivar face à la domination des fédéralistes santandéristes, à quitter les débats, privant l’assemblée de quorum et actant l'échec de la réforme. Faute de consensus constitutionnel, la crise de légitimité s'est intensifiée. Les élites locales et les anciens généraux de l'indépendance, jaloux de leur autonomie, ont rejeté toute subordination à un pouvoir centralisé jugé trop lointain, précipitant ainsi la dissolution de l'unité latino-américaine.
Ezequiel Zamora est né en 1817 à Cua, dans l'actuel État de Miranda, au sein d'une famille modeste de commerçants. Issu du groupe social des "blancos de orilla", il reçut une éducation rudimentaire mais fut très tôt influencé par les idées libérales et les mouvements révolutionnaires européens. Il devint l'un des principaux chefs militaires et politiques de la Guerre fédéral, le conflit civil le plus meurtrier qu'ait connu le Venezuela après la guerre d'indépendance. Zamora était membre de l'aile radicale du Parti libéral. Il ne se battait pas seulement pour des changements institutionnels, mais pour une transformation sociale profonde. Son programme politique, centré sur les paysans, était résumé par son célèbre cri de ralliement : "¡Tierra y hombres libres!".
Il incarnait la lutte contre l'oligarchie terrienne conservatrice, qu'il appelait à combattre sans merci pour mettre fin aux privilèges hérités de l'époque coloniale . Ses propositions concrètes incluaient la distribution des terres aux paysans pauvres., la fixation de salaires justes pour les travailleurs agricoles, l'abolition de la peine de mort pour les délits politiques, la défense du suffrage universel .
D'abord insurgé lors de la révolte paysanne de 1846, il fut capturé et condamné à mort, avant d'être gracié . Après un exil dans les Caraïbes, il revint pour prendre la tête des forces fédérales en 1859. Son génie militaire s'exprima pleinement lors de la célèbre bataille de Santa Ines (10 décembre 1859), où il infligea une défaite cuisante à l'armée conservatrice en utilisant une stratégie de retraite simulée et d'embuscade . Cette victoire lui ouvrit la route vers Caracas.
Alors qu'il assiégeait la ville de San Carlos le 10 janvier 1860, Zamora fut tué par une balle à la tête dans des circonstances troubles. De nombreux historiens soupçonnent qu'il a été assassiné sur ordre de ses propres alliés au sein du camp libéral, notamment Juan Crisostomo Falcon et Antonio Guzman Blanco, qui le voyaient comme un rival trop populaire et radical. Sa mort changea le cours de la guerre et permit aux libéraux modérés de négocier une paix qui trahit en partie les idéaux de justice sociale pour lesquels il s'était battu.
Au Venezuela, José Antonio Paez, héros populaire, lance dès 1826 "La Cosiata", un mouvement de désobéissance ouverte contre Bogota. Les régions côtières, riches en cacao et en exportations, ne supportaient plus de voir leurs revenus financer un gouvernement central jugé inefficace. La Constitution de Cúcuta de 1821 organisait la Grande Colombie, elle fut mal accueillie au Venezuela en raison de son fort centralisme au profit de Bogota. Les mesures de conscription imposées par le vice-président Santander accentuèrent le mécontentement dans un pays encore marqué par la guerre. Le général José Antonio Paez, réticent à appliquer ces ordres, fut destitué et convoqué à Bogotá. Soutenu par des manifestations à Valence, il refusa d’obéir et entra en rébellion contre le pouvoir central.
Bolivar était le ciment de l’union, mais il était affaibli par la maladie et contesté par les libéraux menés par Santander. Le décret organique du 27 août 1828, par lequel Bolivar instaura sa dictature temporaire, fut perçu par l’opposition libérale comme un coup d’État autoritaire et une trahison des idéaux républicains, radicalisant ainsi les santanderistas et les fédéralistes.
Cette mesure suspendait la Constitution de Cúcuta et renforçait un pouvoir central fort, fournit le principal motif et le catalyseur direct à la Conspiración Septembrina du 25 septembre 1828. Ainsi le poète Luis Vargas Tejada, d'abord fervent partisan de Bolivar, rejoignit Santander dont il devint le secrétaire particulier. Il écrivit les lignes ci-dessous lors d'une réunion secrète.
Simon Bolivar résidait au palais de San Carlos lors de la "Nuit Septembrine". Vers minuit, une trentaine d'hommes dirigés par Pedro Carujo ont forcé l'entrée du palais et assassiné un garde pour atteindre la chambre du Libertador. Alertée par le bruit, Manuela Saenz a convaincu Bolivar de renoncer à une résistance armée suicidaire et de s'échapper par une fenêtre, avant de faire face aux assaillants pour les désorienter.
Tandis que Bolivar se cachait sous le pont du Carmen pour attendre les secours, Manuela subissait les violences des conspirateurs frustrés, un acte de bravoure qui lui vaudra le titre de "Libératrice du Libérateur". Les assaillants ont abattu un aide de camp par erreur. Ils ont cru à la mort du président et ont tenté de proclamer la fin de la dictature avant d'être mis en déroute par les troupes loyales. Cette tentative d'assassinat a déclenché une répression sévère, marquée par l'exécution de l'amiral Padilla et l'exil de Santander, scellant ainsi le tournant autoritaire de Bolivar et l'agonie de la Grande Colombie.
Bolivar réagit en renforçant la dictature temporaire, ce qui aliène définitivement les opposants fédéralistes et libéraux. Il démissionne définitivement en 1830 car épuisé, malade et isolé.
En Équateur, les tensions s’accentuent après la démission de Bolivar en 1830, alors que la Grande Colombie est déjà fragilisée par les divisions internes. Dès mai 1830, le général Juan José Flores, soutenu par les élites de Quito, convoque une assemblée qui proclame la séparation du district du Sud. Le déclencheur immédiat est l’effondrement de l’autorité centrale à Bogotá, aggravé par les rivalités entre centralistes et fédéralistes et par l’échec du projet bolivarien d’un pouvoir fort. Profitant de ce vide politique et de l’éloignement du pouvoir central, Flores consolide l’indépendance de l’Équateur, officiellement actée avec la Constitution de septembre 1830.
Muerte de Antonio José de Sucre en Berruecos 1895 - Arturo Michelena
Peu après, Antonio José de Sucre, lieutenant le plus fidèle et successeur potentiel de Bolivar, est assassiné le 4 juin 1830 dans une embuscade à Berruecos. Le crime fut commandité par le général José María Obando leader fédéraliste et anti-bolivarien du Cauca. Il paya les assassins pour éliminer l’obstacle à la dislocation de la Gran Colombia. Bolivar, dévasté, mourut sept mois plus tard. Sans figure charismatique capable d’arbitrer les conflits, le projet s’effondre en quelques mois.
Le Venezuela se sépare donc fin 1830, l’Équateur suit en 1831, et le rêve d’unité latino-américaine se brise. Ce constat tragique nourrit depuis deux siècles le mythe du rêve trahi de Bolivar, une vision grandiose d’unité continentale, étouffée par les réalités du terrain et les ego des hommes. Un épisode qui reste, encore aujourd’hui, une leçon amère sur les défis de l’intégration en Amérique latine.
Les dettes énormes de la guerre d’indépendance, les impôts centraux mal perçus et les inégalités régionales ont alimenté le mécontentement. Les élites vénézuéliennes refusaient de subventionner un État perçu comme parasitaire. La Grande Colombie n’a jamais été une nation consolidée, c’était une alliance de guerre, maintenue artificiellement par le génie et l’autorité de Bolivar tant que durait le combat contre l’Espagne. Dès que la paix s'est installée, les dynamiques régionales, géographiques, idéologiques et personnelles l’ont emporté.
C’est ce mélange de succès militaire, d’idéaux d’indépendance et d’échec de l’unité qui rend la figure de Bolivar si malléable pour les générations suivantes.
L’ère des Caudillos (1830-1935)
Après l’indépendance et l’éclatement de la Grande Colombie, le Venezuela devient en 1830 une république autonome, mais l’État reste fragile. Il est dominé pendant plus d’un siècle par des chefs militaires personnels appelés caudillos. Ces hommes s’appuient sur leurs armées privées pour gouverner, souvent de manière autoritaire, et privilégient leurs intérêts plutôt que ceux d’un État démocratique solide.
Les caudillos contrôlent le pays à une époque où ses institutions politiques sont faibles et où les élites régionales exercent un pouvoir plus fort que l’État central. Cette période est caractérisée par des conflits internes fréquents, des coups d’État et une absence de gouvernance stable jusqu’au début du XXᵉ siècle.
Juan Vicente Gómez est une figure centrale de cette époque. Il prend le pouvoir le 19 décembre 1908 après un coup d’État mené contre le président en exercice, Cipriano Castro, qui était malade à l’étranger à ce moment-là. Gómez dirige ensuite le pays comme un dirigeant autoritaire jusqu’à sa mort en 1935, soit 27 ans au pouvoir.
Pendant son régime, Gómez élimine pratiquement toute opposition politique, contrôle l’armée et l’administration et impose un ordre autoritaire. Il instaure un pouvoir central fort, mettant fin à une grande partie des guerres civiles qui caractérisaient les décennies précédentes.
Sous le règne de Gómez, le Venezuela passe d’une économie essentiellement agricole et exportatrice de produits comme le cacao à une économie dominée par le pétrole. En 1914, le puits de Zumaque-I commence à produire du pétrole dans la région de Maracaibo, marquant le début de l’exploitation commerciale de l’or noir au Venezuela.
L’État accorde de nombreuses concessions pétrolières à des proches du régime, qui les revendent ensuite à des compagnies pétrolières étrangères disposant des moyens techniques nécessaires à leur exploitation. L’une d’elles revient à Rafael Max Vallardares, lequel confie les travaux d’exploration à la Caribbean Petroleum Company, future filiale de Shell. à des compagnies étrangères britanniques et américaines qui développent rapidement l’industrie. La production augmente fortement dans les années suivantes. A la fin des années 1920, le Venezuela devient un acteur majeur de l’industrie pétrolière mondiale.
Le gouvernement met en œuvre une politique de « nationalisation des gisements par étapes » - Elena de La Souchère
Du caudillisme à l’État pétrolier centralisé
Entre 1920 et 1935, les exportations de pétrole passent de 1,9 % à 91,2 % du total des exportations vénézuéliennes, consacrant le remplacement définitif de l'agriculture par la rente comme moteur principal de l'économie. Cette transformation fulgurante ne surgit pas d'un vide institutionnel. Elle s'appuie sur un État déjà fortement centralisé sous la dictature de Juan Vicente Gómez, héritier d'un processus entamé dès 1870 par Antonio Guzman Blanco qui avait porté les transferts aux régions via le Situado Constitucional de moins de 2 % à plus de 10 % des revenus fiscaux.
Venezuelan Economic Institutions before the
Advent of Oil - Rodriguez - Gomolin
Selon les travaux de Francisco Rodriguez, économiste vénézuélien, et d'Adam Gomolin, chercheur en politiques publiques, le Venezuela attire d'importants investissements étrangers dans l'industrie pétrolière. Mais les institutions préexistantes que sont l'État centralisé, l'armée professionnalisée et l'affaiblissement politique des propriétaires terriens ont permis de canaliser la rente vers le gouvernement central, évitant ainsi le "piège du conflit" lié aux ressources naturelles dans lequel sont tombés d'autres pays exportateurs.
Le piège du conflit , concept développé par les économistes Paul Collier et Anke Hoeffler dans leurs travaux fondateurs sur l'économie politique des guerres civiles, se déploie lorsque l'État tire l'essentiel de ses revenus d'une ressource concentrée géographiquement et facilement contrôlable comme un puits de pétrole ou une mine. Dans cette configuration, la rente cesse d'être un simple revenu pour devenir une cible stratégique. Des groupes armés, des factions régionales ou des seigneurs de guerre peuvent chercher à s'emparer de la ressource par la force, ou à faire sécession sur le territoire où elle se trouve, transformant l'abondance en facteur de fragmentation et de violence.
Breaking the Conflict Trap: Civil War and Development Policy" – Paul Collier et al.
Cette thèse, bien que dominante dans les institutions internationales, a fait l'objet de critiques approfondies. Les chercheurs Roland Marchal et Christine Messiant lui reprochent notamment une homogénéisation des conflits et une négation des spécificités historiques. En découpant l'histoire en tranches statistiques standardisées, le modèle de Collier enterrerait sans rémission les trajectoires singulières des sociétés en guerre.
Cependant, cette configuration institutionnelle comporte une fragilité profonde. Comme le notent Rodriguez et Gomolin, la primauté accordée aux objectifs politiques sur les droits de propriété, ainsi que la prééminence d’une élite commerciale et financière antérieure même au boom pétrolier, ont façonné la manière dont le pays a affronté le syndrome hollandais. La part du pétrole dans les recettes publiques a crû au point d’ancrer structurellement l’économie dans la dépendance à la rente, sans véritable stratégie de diversification productive.
Cette lecture rejoint les critiques formulées par Roland Marchal et Christine Messiant à l’encontre des approches économétriques de Paul Collier : les ressources naturelles ne déterminent pas mécaniquement la trajectoire d’un pays. Ce sont plutôt les héritages institutionnels, les rapports de force sociaux et les modalités politiques de gestion de la rente qui orientent le développement. Là où Collier privilégie des corrélations statistiques générales, l’approche institutionnaliste souligne la singularité des trajectoires nationales, en l’occurrence, celle d’un État centralisé mais capturé par une élite commerciale, incapable de transformer la rente pétrolière en diversification économique durable.
Le syndrome hollandais désigne le processus par lequel un boom des exportations de ressources naturelles affaiblit les autres secteurs exposés à la concurrence internationale, comme l’agriculture ou l’industrie. Dans leur article fondateur de 1982, W. Max Corden et J. Peter Neary montrent que ce phénomène passe par deux mécanismes : l’appréciation du taux de change réel due à l’afflux de devises, et la réallocation du travail et du capital vers le secteur en expansion et les activités non échangeables.
L'effet de dépense : quand un pays connaît un boom économique, comme par exemple la découverte de pétrole, ses revenus explosent grâce aux exportations. Cet afflux de devises augmente la demande pour les biens non échangeables. Ces biens sont les services locaux comme les coiffeurs, les restaurants, les logements puisqu'on ne peut pas les importer. Les prix de ces services grimpent alors. Le taux de change réel s'apprécie c'est à dire que la monnaie nationale devient plus chère par rapport aux monnaies étrangères. Les exportations traditionnelles en agriculture et en manufactures deviennent moins compétitives. C'est le premier mécanisme de la maladie hollandaise .
L'effet de mouvement des ressources : le secteur en expansion offre des salaires et des profits plus élevés pour attirer le travail et le capital qui composent les facteurs de production. Ces ressources sont donc réallouées du secteur boom vers les autres secteurs (agriculture, manufactures), qui se retrouvent en sous-effectif. Leur production chute, c'est la désindustrialisation ou le déclin agricole. C'est le deuxième mécanisme de la maladie hollandaise ou effet de mouvement des ressources .
L'exemple vénézuélien des années 1920 à 1930 en est une illustration. L'explosion de l'exploitation pétrolière dans la région de Maracaibo attire massivement ingénieurs, ouvriers qualifiés et capitaux étrangers. Cette réallocation des ressources a un effet immédiat sur le reste de l'économie : les plantations de cacao, jusque-là moteur de l'exportation traditionnelle, se retrouvent en pénurie de main-d'œuvre et voient leur production s'effondrer.
Comme l’ont montré Francisco Rodriguez et Adam Gomolin, ces effets ne se sont pas produits dans un vide institutionnel. La centralisation précoce de l’État et la marginalisation politique des élites agraires ont limité la capacité du pays à mettre en œuvre des politiques de diversification. Il en résulte une dépendance structurelle. Lorsque les prix du pétrole chuteront dans les années 1980 puis à partir de 2014, l’économie privée de relais productifs solides, transformera l’abondance passée en fragilité durable. Si le pétrole est né sous le sabre des caudillos, il va désormais être administré sous les habits de la démocratie. Avec Rómulo Betancourt, le Venezuela ne rompt pas avec la rente, il l’institutionnalise.
La rente nationalisée : centralisation et exclusion politique
Arturo Uslar Pietri (1906–2001) est à la fois haut fonctionnaire, ministre sous López Contreras, intellectuel, romancier et chroniqueur politique, figure centrale de la réflexion sur le Venezuela pétrolier au XXᵉ siècle. Dans des articles et essais des années 1930 à 1970, il diagnostique le cœur du "mal vénézuélien". Ce serait une économie artificielle, rentière, qui étouffe l’agriculture et l’industrie, fabrique une "nation feinte" dépendante du prix du baril. Il met très tôt en garde contre l’illusion que la rente pétrolière, en elle‑même, sortirait le pays du sous‑développement sans transformation productive profonde.
Son mot d’ordre "sembrar el petróleo" naît en 1936, dans un texte où il appelle à transformer la rente minière en investissement productif. L’idée est de maximiser la rente pétrolière, mais la convertir en crédit à l’agriculture, en industrialisation, en éducation technique et en infrastructures pour bâtir une économie diversifiée. Il s'agissait de convertir le pétrole en argent et d’investir cet argent dans "une économie reproductive saine et croissante", véritable "action de construction nationale". Il affirme rétrospectivement que si ce programme avait été appliqué comme politique nationale à partir de 1936, le Venezuela serait devenu "’un des pays les plus prospères, riches et indépendants du monde".
Cuatro ideas de Arturo Uslar Pietri sobre el quiebre del modelo rentista
Rómulo Betancourt (1945-1948) incarne le social-démocrate qui stabilise la démocratie vénézuélienne, mais verrouille l'exclusion des classes populaires. Durant son exil de jeunesse au Costa Rica, Rómulo Betancourt a activement participé à la fondation du parti communiste local et dirigé son organe de presse officiel. À son retour au Venezuela en 1936, il collabore brièvement avec le PCV naissant avant de s'en distancier radicalement pour forger sa propre identité de gauche démocratique. Fondateur d'Acción Democrática, il accède au pouvoir par le coup d'État du 18 octobre 1945 "Trienio Adeco", introduit le suffrage universel et des réformes sociales. Sur le plan économique, il impose la règle du "fifty-fifty", garantissant à l'État 50 % des profits pétroliers pour financer ses réformes. Il perd les élections en 1948. Son successeur est renversé par Pérez Jimenez.
Marcos Pérez Jiménez, au pouvoir entre 1952 et 1958, incarne l'ère de la modernisation autoritaire financée par l'opulence pétrolière . Son régime illustre la croyance que la rente peut acheter un développement accéléré à travers des projets d'infrastructures grandioses et une verticalité du pouvoir . Sous le slogan de l’idéal national, il a transformé le visage du Venezuela en érigeant des autoroutes monumentales (Caracas-La Guaira) et des édifices mégalomanes (Centro Simon Bolivar, Hotel Humboldt, Teleférico de Mérida).
Marcos Pérez Jiménez, 87, Venezuela Ruler - Larry Rohter
Cependant, cette grandeur apparente reposait sur un endettement massif et une dépendance accrue au pétrole. Plutôt que de diversifier l'économie, le pétrole a été mis au service d'un projet nationaliste autoritaire privilégiant le béton sur le progrès social durable. Cette stratégie a créé une illusion de prospérité qui a fini par isoler le dictateur de la réalité nationale et des aspirations démocratiques.
Marcos Pérez Jiménez, 87, Venezuela Ruler - Larry Rohter
Sa chute brutale le 23 janvier 1958 Intervient après un référendum frauduleux (86% de oui contesté), des grèves générales et un soulèvement civil et militaire. Il a marqué la fin de cette démesure et ouvert la voie à la IVe République. Aujourd'hui, sa présidence reste le symbole d'une richesse éphémère qui a sacrifié la liberté sur l'autel d'une modernité de façade.
Wolfgang Larrazábal - Rómulo Betancourt -Rafael Caldera
Réélu en 1959, Rómulo Betancourt consolide le régime démocratique issu du Pacte de Punto Fijo en s’appuyant sur une gestion stratégique de la rente pétrolière. Sous l’impulsion de Juan Pablo Pérez Alfonzo, il refuse l’octroi de nouvelles concessions et participe à la fondation de l’OPEP en 1960, renforçant la souveraineté des États producteurs sans rompre avec les compagnies étrangères. La réforme agraire, les investissements massifs dans l’éducation et la santé et le soutien à la négociation collective traduisent un réformisme social visant à intégrer les classes populaires à l’ordre institutionnel.
Pacto de Punto Fijo, 31 de octubre de 1958 y Declaración de principios y Programa mínimo
L’interdiction du PCV en 1962 résulte de la convergence entre la radicalisation armée du parti et la volonté du régime puntofijiste de préserver un ordre démocratique pactisé dans le contexte de la guerre froide. Si le PCV justifiait la guérilla au nom de la révolution socialiste et de la lutte anti-impérialiste, le gouvernement y voyait une menace existentielle pour la jeune démocratie et pour la stabilité d’un système reposant sur la gestion centralisée de la rente pétrolière. L’exclusion ne fut donc pas seulement répressive : elle contribua à structurer durablement un champ politique bipartite, où la conflictualité sociale était intégrée et canalisée à l’intérieur d’un État redistributeur de rente.
Pour autant, le PCV ne disparut pas. Fondé en 1931, il survécut à la clandestinité avant de soutenir de manière critique la Révolution bolivarienne, qui promettait une réappropriation populaire de la rente. Mais les contradictions historiques du parti ressurgiront plus tard. Comme le rapporte Maurice Lemoine dans "Être communiste au Venezuela" la crise éclatera ouvertement lorsqu'en 2023, le Tribunal suprême intervient dans la direction du PCV au moment où celle menée par Oscar Figuera dénonçait une orientation jugée favorable au capital et une dérive autoritaire du pouvoir.
L’épisode réactive une tension classique du marxisme déjà formulée chez Lénine et Gramsci entre alliance tactique avec un État se proclamant anti-impérialiste et autonomie politique de la classe ouvrière.
Chez Lénine, la réponse est nuancée. Dans "Le droit des nations à disposer d'elles-mêmes" il admet des alliances tactiques contre l'impérialisme, mais met en garde contre toute fusion politique durable avec une bourgeoisie nationale dans ses "Thèses sur les questions nationale et coloniale". Le prolétariat doit préserver son indépendance organisationnelle et idéologique. La question n'est pas seulement de savoir contre qui on lutte, mais au nom de quelle classe et pour quel projet de société.
La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d'elles-mêmes - Lénine 1916
Thèses sur les questions nationale et coloniale - Lénine 1920
Chez Gramsci, cette tension s'approfondit avec le concept d'hégémonie dans les "cahiers de prison". Un État peut intégrer les classes populaires, redistribuer une partie de la rente, mobiliser un imaginaire national et parler au nom du peuple, tout en maintenant les structures fondamentales de la domination capitaliste.
Gramsci appelle ce processus révolution passive c'est à dire une transformation réelle, mais conduite par le haut, qui modernise l'État sans rupture radicale des rapports de production. Dans ce cadre, les organisations ouvrières risquent de devenir des appareils auxiliaires de l'État, perdant leur capacité critique et leur fonction d'intellectuel organique de la classe travailleuse.
Si l’on suit Gramsci, aucune formation sociale ne disparaît tant que ses forces productives conservent un potentiel de développement. Dans le cas vénézuélien, la centralité de la rente pétrolière constituait précisément cette limite objective. Le projet bolivarien pouvait redistribuer et politiser la rente, mais difficilement s’en affranchir. La transformation s’inscrit alors dans une logique de "révolution passive", où l’État reconfigure l’équilibre des forces sans rupture structurelle du capitalisme rentier.
Soixante ans après 1962, la dialectique demeure, qui contrôle la rente pétrolière, et au service de quels rapports de production ? Cette question ne naîtra pas avec Hugo Chavez. Elle a déjà traverse tout le XXᵉ siècle comme un long processus. Ce n'est pas une rupture révolutionnaire mais l’achèvement d’un capitalisme d’État rentier.
Carlos Andrés Pérez en 1976 réalise la première grande nationalisation intégrale de son industrie pétrolière. Le 1ᵉʳ janvier 1976, entre en vigueur la Ley que reserva al Estado la industria y el comercio de los hidrocarburos, qui transfère à l’État l’ensemble des activités d’exploration, de production et de commercialisation, et crée la PDVSA) pour chapeauter les anciennes filiales des majors.
Cette décision met fin à plus d’un demi‑siècle de domination des grandes compagnies étrangères comme Creole/Exxon, Shell, Gulf, Mobil, qui contrôlaient l’essentiel de la production et des exportations depuis les années 1920. Le processus, loin d’être une rupture brutale, est négocié et compensé. La loi votée en août 1975 prévoit l’indemnisation des sociétés expropriées par des obligations d’État à intérêt fixe, pour un montant global d’environ 1 milliard de dollars, et beaucoup de ces compagnies acceptent ensuite de rester présentes comme fournisseurs de services et de technologie de la nouvelle PDVSA.
Cette nationalisation est considérée consensuelle. Elle résulte d’une large discussion parlementaire, ne provoque pas de crise majeure avec les USA et s’accompagne de dispositifs (voir l’article 5 de la loi ci-dessous) permettant des formes limitées d’association future avec des capitaux étrangers, ce qui rassure Washington et les majors tout en affirmant la souveraineté pétrolière vénézuélienne.
Ley Orgánica que reserva al Estado la Industria y el Comercio de los
Hidrocarburos
La nationalisation pétrolière de 1976 au Venezuela fut consensuelle parce qu'elle intervint dans un contexte international favorable suite au choc pétrolier de 1973 et l'influence consolidée de l'OPEP.
Elle couronnait de plus un processus de souveraineté engagé dès les années 1940 : réforme fiscale, création de l'OPEP, montée en puissance de l'État dans la gestion de la rente. Elle a bénéficié du soutien unanime des élites politiques du pacte de Punto Fijo droite y compris. Ils y virent un moyen de renforcer l'État redistributeur sans menacer les intérêts capitalistes nationaux, et fut acceptée par les compagnies étrangères, indemnisées et maintenues comme partenaires techniques via contrats de services.
The Theft That Never Was: Inside Venezuela’s 1976 Oil Takeover - Marcus Golding
Dans une perspective gramscienne, cette nationalisation illustre une modernisation par le haut qui élargit l'hégémonie de l'État sans rompre les rapports de production capitalistes ni l'insertion dépendante du Venezuela dans le marché mondial. C'est la consolidation d'une petite bourgeoisie rentière et consommatrice née du Vénézuela Saoudite issue, de la bureaucratie d’État, des technocrates de PDVSA, des importateurs, des entrepreneurs liés aux contrats publics, des classes moyennes urbaines en expansion. L’expression populaire “Está barato, dame dos” renvoie à cette période où les voyages à Miami deviennent accessibles à une partie de la classe moyenne grâce à la monnaie forte.
Lors de la nationalisation pétrolière de 1976, le PCV, dirigé par Gustavo Machado, ne se contente pas d’un soutien symbolique. Il réclame une rupture radicale c'est-à-dire l'absence d’indemnisation des compagnies étrangères, l'exclusion totale du capital privé et le contrôle ouvrier effectif du secteur. L’article 5 de la loi, qui autorise des formes d’association future avec des capitaux étrangers, est dénoncé comme une trahison. Pour Machado, la loi ne nationalise pas véritablement, elle convertit les anciennes concessions impérialistes en contrats de services lucratifs, maintenant sous une autre forme la dépendance technologique et financière vis-à-vis des major
Cette critique s’enracine dans l'analyse de classe suivante, maintenir les structures managériales et technocratiques héritées des multinationales revient selon le PCV, à instaurer une souveraineté de façade. L’État apparaît comme le dépositaire formel de la rente, mais sans transformation des rapports de production ni démocratisation réelle du contrôle sur la richesse pétrolière. La nationalisation devient dans cette lecture, une opération de capitalisme d’État illustrée par la modernisation juridique, mais dans la continuité structurelle.
Sous la présidence de Luis Antonio Herrera Campins, le 18 février 1983, le "Viernes Negro" marqua la fin du cycle ouvert par la nationalisation de 1976. L’effondrement du bolivar marqué par une dévaluation de 4,30 à 12,00 B/$, et une suspension de vente de dollars de 10 jours, l’instauration d’un contrôle des changes ont brisé l’illusion d’une richesse pétrolière inépuisable. Le modèle du "Venezuela Saudita", fondé sur la surévaluation monétaire et l’importation massive de biens de consommation, révèle sa fragilité structurelle.
La chute de 30 % des prix du pétrole au début des années 1980, de 19,3 à 13,5 mds d'exportations, combinée à un endettement massif contracté durant la décennie précédente (9 mds, a mis à nu la dépendance du pays à la rente. La nationalisation avait déplacé le centre de contrôle de la richesse, mais elle n’avait pas transformé le modèle productif. L'agriculture et l'industrie sont restées marginales, l’économie est restée insérée dans le marché mondial comme exportatrice de brut.
La crise qui s’ouvrit n'était pas seulement économique, elle était hégémonique. Le pacte de Punto Fijo, avait stabilisé le système par la redistribution de la rente, mais perdait sa base matérielle. Le consentement s’est érodé. L’État rentier ne pouvait plus garantir la prospérité qu’il promettait.
Le Viernes Negro a validé les critiques du PCV contre le rentisme pétrolier dénoncé en 1976. Pour les communistes, la dévaluation révèle l'échec structurel d'un capitalisme dépendant, c'est à dire une nationalisation administrative sans transformation productive. Le système RECADI, instauré par Luis Herrera Campins, a socialisé les pertes populaires tout en préservant les élites importatrices et financières. Le Vendredi noir inaugura ainsi une longue décennie de désillusion, dont le point culminant fut l’explosion sociale du Caracazo en 1989.
Entre le Viernes Negro de 1983 et le Caracazo de 1989, la présidence de Jaime Lusinchi apparaît comme un moment de gestion crépusculaire du modèle puntofijiste. Élu avec 56,8 % des voix sur la promesse d’une sortie humaine de la crise. Ce médecin pédiatre hérite d’un capitalisme rentier déjà fissuré. Son gouvernement maintient le contrôle des changes via le RECADI. Il est officiellement destiné à protéger l’économie nationale, mais qui devient un mécanisme massif de transfert de devises subventionnées vers les importateurs et les secteurs proches du pouvoir.
La rente ne disparaît pas. Elle se contracte et se raréfie. L’État ne redistribue plus l’abondance, il administre la pénurie. Les pertes sont socialisées par l’inflation et l’érosion salariale. Les élites commerçantes et financières continuent d’accéder aux dollars préférentiels. Le compromis social fondé sur la redistribution pétrolière s’effrite.
VENEZUELA Un accord sur la dette s'impose d'urgence - Le Monde
C’est sous Lusinchi que s’engagent les négociations préparatoires avec le FMI, signal d’un basculement vers l’ajustement structurel. L’application du programme sera laissée à son successeur Carlos Andrés Pérez. L’orientation est déjà actée, face à l’épuisement de la rente le bloc au pouvoir choisit l’intégration disciplinée au capital financier international.
El presidente Lusinchi explica la renegociación de deuda por 21.000 millones de dólares -Ludmila Vinogradoff
Le massacre d’El Amparo en 1988, au cours duquel quatorze pêcheurs furent exécutés puis présentés comme des guérilleros, devint un symbole de l’impunité du régime puntofijiste après que les survivants eurent révélé la mise en scène officielle. Parmi les voix les plus fermes figure celle de Carlos Azpúrua cinéaste et parlementaire de La Causa Radical (qui militera avec le PCV en 2020) qui contribua à dénoncer publiquement le crime et à briser le récit sécuritaire de l’État, au risque de sa propre vie.
EL CEJAP: THE MASSACRE OF EL AMPARO AND OTHER MASSACRES
Le président Jaime Lusinchi a soutenu la version militaire en présentant les victimes comme des guérilleros, refusant de reconnaître une exécution extrajudiciaire. Ce choix traduisait la volonté de préserver l’autorité des forces armées et l’image démocratique du régime, malgré les témoignages contradictoires. Ce n’est que sous la pression nationale et internationale que l’affaire fut judiciarisée, sans que l’exécutif n’assume pleinement la responsabilité politique du drame.
Lorsque Lusinchi quitte le pouvoir en 1989, son autorité est minée par les scandales de corruption. Le discrédit moral s’ajoute à l’épuisement économique. Le pacte de Punto Fijo n’est plus un mécanisme d’intégration sociale. Il est devenu une structure de protection d’intérêts.
Réélu en 1988, Carlos Andrés Pérez mène campagne sur la mémoire du "Venezuela saoudite" des années 70. Il promet croissance, prospérité et souveraineté nationale. Son retour au pouvoir suscite l’espoir d’un rétablissement du compromis rentier mis à mal depuis 1983. Le 16 février 1989, Pérez annonce le "paquetazo", un ensemble de mesures économiques dictées par le FMI :
- Libération des prix de tous les produits sauf 18 de première nécessité
- Augmentation du prix de l'essence de 100%
- Hausse des tarifs du transport public de 30% immédiatement, puis 100% à terme
- Unification du taux de change et élimination du système préférentiel RECADI
- Libération des taux d'intérêt
- Congélation des salaires dans la fonction publique
La rupture est immédiate. Là où les électeurs attendaient la restauration d’un État redistributeur, ils découvrent un virage néolibéral assumé. Cette dissonance entre promesse populiste et discipline financière internationale détruit ce qui restait du lien de confiance entre gouvernés et gouvernants. Le pacte de Punto Fijo, déjà fragilisé, apparaît désormais comme un instrument d’ajustement au service du capital financier.
Le 27 février 1989 à Guarenas, une ville-dortoir à 25 km à l'est de Caracas, les usagers des transports publics découvrent que le prix du ticket a augmenté du jour au lendemain. La colère explose. On brûle des bus, on dresse des barricades. En quelques heures, la révolte gagne Caracas et se propage comme une traînée de poudre à tout le pays. Des milliers d'habitants des "cerros" descendent dans les centre-villes.
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S'ensuivent deux jours de pillages massifs mais sélectifs, les supermarchés, les magasins d'électroménager sont vidés, mais les pharmacies et les petits commerces de quartier sont souvent épargnés . Ce n'est pas du vandalisme gratuit, c'est la réappropriation violente de biens dont ces populations sont exclues.
Face à ce débordement, le gouvernement active le Plan Ávila, un dispositif militaire de maintien de l'ordre qui suspend les garanties constitutionnelles et instaure le couvre-feu. L'armée, déployée avec des armes de guerre et des tanks, reçoit la consigne de tirer à vue pour quadriller les quartiers populaires.
Le bilan humain est effroyable. Les chiffres officiels font état de 276 morts, les ONG et la Cour interaméricaine estiment le nombre de victimes entre 2 000 et 3 500 morts. L'usage disproportionné de la force, environ 4 millions de balles tirées parfois sur les façades des immeubles d'habitation, et la découverte ultérieure de charniers anonymes témoignent de l'ampleur du massacre.
L’épuisement du compromis rentier et la gestation bolivarienne
Au sein des forces armées vénézuéliennes, Hugo Chavez commence à structurer son projet politique dès le 17 décembre 1982, lorsqu’il fonde clandestinement le Movimiento Bolivariano Revolucionario-200. Cette organisation est composée d’officiers jeunes et nationalistes et de civlils. Ils se réclament d’un bolivarisme radical mêlant souveraineté nationale, justice sociale et anti-impérialisme. Derrière la référence héroïque à Bolivar se dessine déjà une critique du régime puntofijiste. Ils dénoncent un système stabilisé par la rente pétrolière, capable d’acheter la paix sociale tant que les flux financiers restent abondants, mais structurellement dépendant du marché mondial et du capital transnational.
Le Caracazo de février 1989 constitue le moment de bascule. Lieutenant-colonel basé à Maracay, Chavez est mobilisé dans le cadre du déploiement militaire. L’insurrection populaire contre le paquetazo du FMI révèle brutalement ce que Gramsci appellait une crise organique. C'est l’effondrement de l’équilibre entre consentement et coercition. Lorsque la redistribution rentière devient impossible, l’État ne parvient plus à maintenir l’hégémonie par l’intégration sociale. Il recourt alors à la force brute. Le massacre révèle la nature d’un État qui, privé d’abondance pétrolière, ne peut plus transformer la rente en compromis social.
Dans un entretien accordé à Marta Harnecker sous le titre Hugo Chavez Frías. Un hombre, un pueblo, il décrit le Caracazo comme un moment décisif pour le MBR-200, le présentant comme une explosion populaire massive contre le paquetazo néolibéral de Carlos Andrés Pérez, qui a révélé la force du peuple et accéléré la préparation du soulèvement militaire du 4 février 1992.
Ainsi, le Caracazo a transformé le MBR-200. De cercle critique, il est devenu l'instrument d’une rupture assumée. 1989 marque le passage d’une crise de gouvernement à une crise de régime. Chavez n’émerge pas seulement comme un militaire rebelle, mais comme le produit politique d’un État rentier entré en contradiction avec ses propres bases matérielles.
Dans El Libro Azul, Hugo Chavez expose les fondements idéologiques du mouvement bolivarien naissant en articulant nationalisme, souveraineté populaire et refondation républicaine. Il s’appuie sur une filiation historique reliant Simon Bolivar, Simon Rodriguez et Ezequiel Zamora afin de légitimer un projet de transformation à la fois social, moral et institutionnel. C'est la naissance du concept de l'arbre aux trois racines élaboré dans la clandestinité par le MBR-200 dès les années 80, bien avant la tentative de coup d'État de 1992. C'est entre 1990 et 1991, alors qu'il préparait activement l'insurrection du 4 février 1992, que Chavez a formalisé par écrit cette doctrine philosophique et politique.
El Arbor de Las Tres Raices - El Libro Azul - Hugo Chavez
Il annonce la nécessité d’une nouvelle architecture de l’État inspirée de Bolivar, fondée sur une division élargie des pouvoirs afin de garantir la liberté sociale suprême.
Après son élection en 1998, il a convoqué une Assemblée constituante en 1999, première étape concrète vers cette refondation institutionnelle. La Constitution adoptée en décembre 1999 établit formellement cinq pouvoirs publics :
Poder Ejecutivo : Président et gouvernement.
Poder Legislativo : Assemblée nationale unicamérale.
Poder Judicial : Tribunal suprême de justice.
Poder Ciudadano (Moral) : Procureur général, Contrôleur général, Défenseur du peuple pour la moralité publique.
Poder Electoral : Tribunal électoral suprême, indépendant.
La propuesta constitucional de Chavez contempla cinco poderes - Poder Moral
Sur le plan institutionnel, Chavez a réalisé ce qu'il annonçait dans son manifeste : créer un État à cinq pouvoirs, en s'inspirant explicitement du modèle de Bolivar.
Aux trois pouvoirs classiques (exécutif, législatif, judiciaire), il a ajouté deux nouveaux :
Le Pouvoir citoyen, qui regroupe le ministère public (Fiscalía), le bureau du contrôleur général (Contraloría) et le bureau du défenseur des droits de l'homme (Defensoría del Pueblo). Leur mission : veiller à l'éthique et à la bonne gestion de l'administration.
Le Pouvoir électoral, une autorité indépendante chargée d'organiser et de superviser les élections.
Ces deux nouveaux pouvoirs ont été inscrits dans la Constitution, ce qui leur donne une autonomie par rapport aux trois pouvoirs traditionnels.
Point de rupture
Au petit matin du 4 février 1992, dans un Venezuela frappé par la crise économique et encore marqué par le Caracazo de 1989, un groupe de militaires dirigé par Hugo Chavez tente de renverser le président Carlos Andrés Pérez. À la tête d’environ 2 000 hommes du MBR-200, ils dénoncent les politiques néolibérales et la corruption du système issu du Pacte de Punto Fijo.
L’opération échoue, Chavez ne parvient pas à capturer le président et doit se rendre après des affrontements. Mais devant les caméras, en appelant ses compagnons à déposer les armes, il prononce por ahora "pour l’instant" qui marque les esprits. En assumant publiquement l’échec, il se distingue d’une classe politique discréditée et devient, en quelques instants, une figure nationale.
Comme l’a résumé l’historien Tomás Straka, Chavez a échoué militairement, mais réussi politiquement son "por ahora" annonçait déjà 1998.
30 años del 4-F, el golpe de Hugo Chavez que cambió el destino de Venezuela - Alonso Moleiro
Entre mémoire des dictatures et crise du régime, l’hésitation stratégique du PCV
Lorsque Maurice Lemoine écrit que, le 4 février 1992, "les militants du PCV se grattent l’occiput", il ne décrit pas une simple perplexité passagère. Il condense en une image tout le poids d’une histoire.
Depuis sa fondation clandestine en 1931 sous la dictature militaire de Juan Vicente Gomez, le PCV s’est construit dans la confrontation avec des régimes où l’armée était l’instrument direct de la domination oligarchique. La répression, l’illégalité, puis le coup d’État de 1948 et la dictature de Pérez Jiménez ont enraciné une méfiance structurelle envers les militaires latino-américains, souvent perçus comme des "gorilles" au service de l’anticommunisme.
Mario Menendez (au centre),Douglas Bravo (à droite) Luben Petkoff (à gauche), frère de Teodoro Petkoff - 10 décembre 1962
Dans les années 1960, le PCV s’engage dans la lutte armée, fortement influencé par l’exemple de la révolution cubaine. Des cadres comme Douglas Bravo, Pompeyo Marquez et Teodoro Petkoff entretiennent des liens étroits avec Cuba et participent à des échanges politiques et, pour certains, à des formations idéologiques et militaires. L’expérience cubaine nourrit alors l’idée d’une rupture révolutionnaire continentale.
Cependant, la réalité vénézuélienne diffère profondément de celle de Cuba. Entre 1964 et 1967, les fronts guérilleros ruraux sont progressivement démantelés. L’armée lance de vastes opérations de contre-insurrection, "Larga y Final", "Simon Bolivar", accompagnées d’offensives intenses, dont les bombardements d’El Bachiller. Ces campagnes affaiblissent durablement la guérilla.
Dans les villes, la répression est tout aussi sévère. Ils subissent arrestations massives, torture et exécutions extrajudiciaires. L’assassinat d’Alberto Lovera en 1965 devient l’un des symboles de cette période. Entre 1966 et 1968, le PRV-FALN dirigé par Douglas Bravo subit à son tour de lourdes défaites. Même le contingent cubain venu en appui doit être évacué.
Face à ces revers, la direction du PCV engage une autocritique et amorce, dès 1965, un abandon progressif de la lutte armée au profit d’une stratégie politique et électorale. C’est dans ce contexte qu’en 1967, lors de la première conférence de l’OLAS, Fidel Castro attaque publiquement le PCV, l’accusant d’être "derechista, reaccionario, cobarde, oportunista, traidor, capitulador y vacilante". À ses yeux, le renoncement à l’insurrection constitue une trahison de la stratégie révolutionnaire continentale impulsée par Cuba.
Ces tensions aggravent une crise interne déjà profonde. Douglas Bravo, expulsé du PCV en 1966 pour son opposition à la ligne dite "pacifique", rompt progressivement avec La Havane à la fin des années 1960, critiquant son alignement stratégique sur l’URSS et dénonçant une dérive bureaucratique. Pompeyo Marquez et Teodoro Petkoff, quant à eux, soutiennent la réorientation vers une lutte politique légale et de masse. Les débats aboutissent finalement, en 1971, à la fondation du MAS, qui revendique un socialisme démocratique et pluraliste, en rupture avec l’orthodoxie marxiste-léniniste du PCV.
La polémique ouverte en 1967 ne fut donc pas un simple désaccord tactique. Elle cristallisa une fracture stratégique durable au sein de la gauche vénézuélienne.
Cette séquence historique peut être relue à la lumière d’une idée profondément enracinée dans la tradition bolivarienne. Simon Bolivar insistait déjà, dans le Discours d’Angostura, sur le fait que les institutions doivent correspondre aux réalités sociales d’un peuple et ne peuvent être de simples copies de modèles étrangers. Son maître Simon Rodriguez formulait cela de manière plus tranchée encore : "O inventamos o erramos" ou nous inventons, ou nous nous trompons.
Or, dans les années 60, une partie du PCV tenta d’appliquer au Venezuela un schéma inspiré de l’expérience cubaine. L’échec des FALN révéla précisément les limites d’une transposition mécanique. Le Venezuela n’était pas la Sierra Maestra. La configuration sociale, politique et militaire différait profondément.
Ainsi, lorsque Hugo Chavez tente un putsch en 1992, tout cet héritage resurgit. Mémoire des dictatures militaires, échec de la guérilla, débats sur la voie pacifique, rupture avec Cuba : rien ne permet une lecture automatique. Un militaire reste suspect dans l’imaginaire communiste, mais la crise du système puntofijiste et le souvenir du Caracazo introduisent une contradiction nouvelle.
Le "grattage d’occiput" décrit par Maurice Lemoine traduit précisément ce moment dialectique. Le PCV se trouve confronté à une situation qui ne peut être comprise ni par la simple répétition du modèle cubain, ni par la méfiance héritée du passé. D’une certaine manière, il se retrouve face à l’exigence rodriguienne : ne pas copier, mais analyser concrètement la situation concrète, inventer sa propre voie ou risquer l’erreur.
The Education of Hugo Chavez - Gregorio Marrero
Face au putsch de 1992, les principales figures issues de la génération formée dans les années 1960 réagissent de manière contrastée, révélant la fragmentation stratégique héritée de l’échec de la guérilla.
Douglas Bravo, marqué par l’expérience insurrectionnelle et par son attachement à l’armement populaire, adopte une position critique à l’égard de Chavez. Selon lui, le 4F demeure une initiative strictement militaire qui n’a pas transféré les armes au peuple ni organisé une véritable insurrection de masse. Fidèle à son radicalisme historique, il reproche au mouvement bolivarien d’avoir conservé une logique verticale et de ne pas avoir rompu pleinement avec l’État existant.
Douglas Bravo: El 4F Chavez le negó las armas al pueblo - Analitica
Teodoro Petkoff, formé à Cuba et futur fondateur du MAS, se montre d’emblée méfiant et attaché à la légalité institutionnelle. Entre 1994 et 1996, Petkoff occupe le poste de ministre de l’Économie et de la Planification dans le gouvernement de Rafael Caldera. Face à une économie en grave crise, il met en œuvre des privatisations, réductions des subventions et des prestations sociales. Ces mesures, nécessaires selon lui pour limiter le déficit budgétaire, provoquent de vives critiques. Les travailleurs et syndicats le surnomment "Teochoro", estimant que certaines décisions spoliaient les prestations sociales. La gauche vénézuélienne et le MAS dénoncent une dérive néolibérale, tandis que Petkoff défend sa politique comme une démarche pragmatique pour sauver l’économie. Petkoff a fini par incarner, avec Caldera, exactement ce qu'il dénonçait chez le PCV stalinien. Fidel Castro avait bien lu personnage.
'Teochoro' Petkoff, the man who stole the workers’ benefits - Jorge Martin
Pompeyo Marquez, également issu de cette génération mais engagé depuis la fin des années 1960 dans une réorientation politique, adopte une position plus nuancée. Ancien dirigeant du PCV passé par la lutte armée, il participe également à la fondation du MAS, qui revendique un socialisme démocratique et pluraliste en rupture avec la stratégie insurrectionnelle. Sans approuver la méthode putschiste, il perçoit dans la crise du système puntofijiste une possible convergence tactique. Pour lui, le 4F révèle moins une révolution accomplie qu’un symptôme de l’épuisement du modèle bipartite.
Son évolution ultérieure confirme ce déplacement stratégique. Après avoir soutenu le processus de pacification à la fin des années 60, il s’intègre durablement au jeu institutionnel, devient parlementaire puis, entre 1994 et 1999, ministre des Frontières dans le gouvernement de Rafael Caldera. Cette participation gouvernementale illustre son choix d’une transformation par les voies légales et républicaines plutôt que par la rupture armée. Face au 4F, sa lecture reste donc cohérente avec cette trajectoire : compréhension de la crise du régime, mais refus d’une solution militaire comme voie de dépassement.
Les réactions de Douglas Bravo, Pompeyo Marquez et Teodoro Petkoff face au 4 février 1992 traduisent des conceptions différentes de l’État et de la transition au socialisme.
Pour Bravo, fidèle à une logique insurrectionnelle, l’État bourgeois doit être brisé par l’armement populaire. Le 4F échoue selon lui parce qu’il reste une action militaire interne sans mobilisation de masse.
Marquez adopte une position intermédiaire. Il voit dans le putsch le symptôme d’une crise du pointfijisme et une possible ouverture tactique, sans y reconnaître une révolution accomplie.
Petkoff, engagé depuis les années 70 dans une voie socialiste démocratique, privilégie la transformation institutionnelle et considère le 4F comme une rupture dangereuse avec la légalité.
Ces positions renvoient à trois lectures marxistes distinctes : rupture insurrectionnelle, exploitation des contradictions internes de l’État, ou réforme graduelle par les institutions. Le putsch agit comme un révélateur des fractures stratégiques héritées des années 60. Il oblige cette génération à reposer la question centrale : faut-il détruire l’État, le conquérir ou le transformer ? L’hésitation du PCV en 1992 reflète donc moins une confusion qu’un débat théorique profond sur la nature du pouvoir et les voies concrètes de la transition.
La prison de Yare : naissance du mythe Chavez
L’incarcération de Chavez à la prison de Yare marque une transformation symbolique. Privé d’action militaire, il entre dans une phase de construction idéologique et stratégique.
Son apparition télévisée du "por ahora" avait déjà humanisé et nationalisé sa figure. L’emprisonnement le transforme en prisonnier politique aux yeux d’une partie des secteurs populaires. Les visites et correspondances avec des officiers insurgés comme Francisco Arias Cárdenas ou Hernán Grüber Odremán maintiennent une cohésion organisationnelle.
C’est durant cette période que se systématise le discours bolivarien autour de l’"Arbre des Trois Racines". Yare devient un espace de transition : du complot militaire à la construction d’un projet politico-idéologique national.
Parallèlement suit l’effondrement du système puntofijiste
La destitution de Carlos Andrés Pérez en mai 93 pour corruption constitue un tournant décisif. Au-delà de l’affaire des fonds publics, c’est la légitimité même du système né du Pacte de Punto Fijo qui vacille.
Les conséquences sont profondes : discrédit croissant d’Acción Democrática et de COPEI, fragmentation du système bipartite, montée de l’abstention et désaffection envers les partis traditionnels. Comme l’analysent Adolfo León Atehortúa Cruz et Diana Marcela Rojas Rivera dans leur étude sur l’auge y derrumbe del sistema de "punto fijo", apparaît alors dans la population la perception d’un fossé entre le "pays légal" (institutions, élites) et le "pays réel" (secteurs populaires frappés par la crise et l’austérité), ce qui accélère la perte de légitimité du modèle issu du Pacte de Punto Fijo.
Dans ce contexte, le 4F cesse d’apparaître comme une simple aventure militaire ratée et commence à être perçu comme l’anticipation d’une crise plus large.
L’élection de 1993, Caldera et l’illusion d’une "troisième voie"
En décembre 1993, Rafael Caldera est élu président du Venezuela à la tête d’une coalition hétéroclite surnommée el chiripero, qui rassemble notamment le MAS de Teodoro Petkoff et Pompeyo Marquez ainsi que le PCV. Ancien dirigeant de COPEI, Caldera se présente alors comme une alternative au bipartisme traditionnel AD-COPEI, profondément discrédité après la destitution de Carlos Andrés Pérez. Durant sa campagne, il critique sévèrement les politiques néolibérales et promet de défendre les questions sociales face aux ajustements imposés les années précédentes.
Cependant, dès 94, le pays est frappé par une grave crise bancaire et financière. Confronté à l’effondrement du système bancaire, à la fuite des capitaux et aux pressions internationales, le gouvernement change d’orientation. Le PCV, estimant que Caldera applique en réalité un programme comparable à celui qu’il avait dénoncé, retire officiellement son soutien au gouvernement la même année et passe dans l’opposition.
Le tournant devient plus net en 96, lorsque Teodoro Petkoff est nommé ministre de la Planification. Il met en œuvre l’Agenda Venezuela, un programme d’ajustement structurel comprenant hausse de la TVA, libéralisation économique et privatisations, notamment celle de CANTV, puis celle de SIDOR en 1997. Le MAS justifie ces mesures par le pragmatisme et la nécessité de stabiliser une économie en crise, assumant un repositionnement qui l’éloigne durablement de son héritage socialiste initial.
Ces politiques ont des effets sociaux importants. Les privatisations touchent directement des secteurs ouvriers stratégiques, tandis que les syndicats traditionnels, historiquement liés à AD et COPEI, sont déjà fortement discrédités. Le monde du travail se retrouve ainsi politiquement fragmenté et sans représentation crédible. Entre la rupture du PCV avec le gouvernement et le maintien du MAS dans la coalition, la gauche apparaît divisée et affaiblie.
Cette séquence ouvre un vide politique et social. Alors que les promesses de troisième voie semblent trahies, une partie croissante des classes populaires cherche une alternative. C’est dans ce contexte que Hugo Chavez, libéré en 94 et engagé progressivement dans la voie électorale, pourra transformer le capital symbolique acquis en 1992 en projet politique national, débouchant sur la victoire de 1998.
1998 : la victoire de celui qui incarnait la rupture
Le 6 décembre 1998, Hugo Chavez est élu président de la République avec 56,2 % des suffrages, contre 39,9 % pour Henrique Salas Romer. Cette victoire, la plus large depuis quarante ans, consacre l’effondrement du système politique issu du Pacte de Punto Fijo et met fin à l’alternance entre AD et COPEI.
Depuis le milieu des années 80, la chute des revenus pétroliers, l’inflation et la montée de la pauvreté avaient nourri une profonde crise d’hégémonie. Le Caracazo de 89, réprimé dans le sang, avait symbolisé la rupture entre le peuple et l’État. En 98, le PIB par habitant était revenu à son niveau de 63 et près de 70 % des Vénézuéliens vivaient sous le seuil de pauvreté. La classe politique, minée par la corruption et les scandales, était massivement rejetée.
Dans ce vide politique, Hugo Chavez apparaît comme la figure d’une rupture historique. Son por ahora de 92, devenu symbole d’espoir, et son passage à la prison de Yare l’avaient transformé en héros populaire.
En 97, après un débat interne au MBR-200, il accepte de se présenter à la présidentielle et fonde le Mouvement Cinquième République.
Son discours anti-oligarchique et national-populaire trouve rapidement un écho. Mais son succès électoral ne se comprend pas sans la recomposition des forces de gauche. En 97, lors de son XIIᵉ Congrès, le PCV alors dirigé par Gustavo Marquez, Oscar Figuera et Jeronimo Carrera adopte une résolution qui appelle à "construire une alliance patriotique, démocratique et anti-impérialiste" contre le modèle néolibéral. Dans ses communiqués publiés dans Tribuna Popular, le Comité central souligne que "le mouvement civico-militaire bolivarien exprime une contradiction interne du système qui peut ouvrir la voie à une nouvelle étape révolutionnaire".
Cette orientation conduit le PCV à rejoindre officiellement la coalition électorale du Polo Patriótico, qui regroupe le MVR, le parti Patria Para Todos, le Mouvement électoral du peuple et d’autres forces progressistes. Plusieurs figures historiques du communisme vénézuélien, comme Jeronimo Carrera, Oscar Figuera ou Pedro Ortega Diaz, participent à la campagne en appelant à voter pour Chavez, présenté comme le candidat capable de "renverser l’ordre puntofijiste et restaurer la souveraineté populaire".
Le soutien du PCV, bien que limité sur le plan électoral, apporte à la candidature de Chavez une légitimité révolutionnaire et historique. Il permet d’ancrer le discours bolivarien dans une continuité anti-impérialiste et marxiste-léniniste, tout en élargissant la coalition à des secteurs ouvriers et syndicaux restés fidèles au PCV.
CRONOLOGIA DE UNA IMPLOSION
L’élection de 1998 devient ainsi le point de convergence de deux dynamiques. D'une part la crise terminale du système puntofijiste et du néolibéralisme, d'autre part la recomposition du champ de la gauche révolutionnaire autour d’un leadership militaire charismatique.
Oscar Figuera rappellera quelques années plus tard que le vote communiste de 1998 n'était pas un chèque en blanc, mais une décision stratégique pour ouvrir une nouvelle étape anti-impérialiste et populaire.
Propuesta del PCV para la formación del Polo Patriótico
L’alliance du MVR et du PCV, dans le Pôle patriotique, symbolise donc la fusion de la gauche historique issue du marxisme-léninisme, et du nationalisme bolivarien. Ensemble, ils scellent la victoire électorale de décembre 1998. La victoire de celui qui incarnait la rupture.
Une analyse marxiste de l'ère Chavez
L'examen du premier gouvernement d'Hugo Chavez révèle une contradiction fondamentale. Il s'agit d'un projet politique qui a indéniablement amélioré les conditions de vie des classes populaires grâce à la redistribution de la rente pétrolière, mais sans parvenir à transformer les structures profondes du capitalisme rentier dépendant.
Le chavisme a réussi a reprendre le contrôle politique de la rente pétrolière après le conflit avec PDVSA entre 2002 et 2003. Entre 1998 et 2002, il a nommé cinq présidents différents de l'entreprise. En avril 2002, sa tentative de placer des alliés politiques aux postes de direction a été l'un des déclencheurs du coup d'État qui l'a brièvement renversé.
Le 11 avril 2002, après une marche de l'opposition qui dégénère en violences meurtrières au pont Llaguno, les hauts gradés rebelles arrêtent Chavez et le séquestrent sur l'île de La Orchila, tandis que le patron de Fedecámaras, Pedro Carmona, s'autoproclame président et dissout tous les pouvoirs publics. Mais en 48 heures, deux forces inversent le rapport de pouvoir.
D'abord des centaines de milliers d'habitants des barrios descendent spontanément des collines pour encercler le palais présidentiel et la base aérienne de La Carlota, tandis que des commandants restés loyaux, notamment le général Baduel, refusent de reconnaître le gouvernement putschiste.
Ensuite, les excès de Carmona via la dissolution de l'Assemblée, et l'abrogation de la Constitution ont effrayés même une partie des militaires putschistes, qui font défection. Dans la nuit du 13 au 14 avril, un commando militaire libère Chavez, qui revient à Caracas par hélicoptère et retrouve le pouvoir entouré d'une foule en liesse. L'événement devient fondateur pour le chavisme. Célébré comme une victoire du "peuple" contre la "bourgeoisie putschiste", il radicalise durablement le processus et accélère la purge de l'appareil d'État et de PDVSA.
Dès le 12 décembre, il commence à révoquer les cadres dirigeants impliqués dans la grève. Au total, environ 40 % des effectifs sera licencié à l'issue du conflit. Environ 2 millions de sympathisants descendent dans les rues de Caracas pour soutenir le gouvernement. Le mouvement Paro s'essouffle, Chavez a finalement gagné son pari.
La Venezuela de Hugo Chavez: rentismo, populismo y democracia
La nationalisation de fait de l'entreprise, la hausse des royalties et le réinvestissement des revenus dans les missions sociales constituent des avancées réelles.
Venezuelan Economic and Social Performance Under Hugo Chavez - Jake Johnston
Mais cela ne signifie pas pour autant une transformation du mode de production. A la fin du premier mandat de Chavez le Venezuela reste structurellement ce qu'il était : un exportateur de matières premières, dépendant des importations industrielles et alimentaires, toujours intégré à la division internationale du travail capitaliste.
Le capitalisme rentier est réorganisé, mais pas dépassé. La rente est simplement redirigée vers la redistribution sociale et la consommation populaire, sans que les rapports de production fondamentaux soient modifiés.
L'un des objectifs proclamés du discours officiel était la création d'un "modèle productif socialiste". Pourtant, entre 1999 et 2006, la part de l'industrie manufacturière dans le PIB a stagné, voire diminué, passant d'environ 17 % à 15 %. L'économie est devenue encore plus dépendante du pétrole qu'auparavant. Le PCV a formulé des critiques dès les années 2004-2007 (et même un peu avant) envers le processus chaviste, notamment sur l'absence de transformation structurelle profonde de l'économie, la persistance de la dépendance à la rente pétrolière, le manque de diversification productive et l'insuffisance d'avancées vers un véritable modèle productif socialiste.
Partido Comunista de Venezuela - PCV. IV y V Plenos del Comité Central.
Le phénomène classique de maladie hollandaise s'est même renforcé. L'afflux de rente pétrolière a surévalué la monnaie, rendant les importations moins chères et pénalisant l'industrie locale qui a perdu en compétitivité. Loin de faire émerger un nouveau modèle productif, cette dynamique a paradoxalement renforcé la boliburguesía importatrice. La structure de classe de l'économie reste intacte, la bourgeoisie conserve ses positions dominantes dans le commerce et l'importation, tandis que le prolétariat industriel ne voit pas sa base matérielle se développer.
Dans les années 2000, Arné Chacon ancien officier de la marine et frère de l’ex-ministre Jesse Chacon, est associé à la direction de plusieurs institutions financières, dont Banco Real et Baninvest. En 2009, lors d’une crise bancaire, le gouvernement intervient pour fermer ou nationaliser plusieurs banques accusées d’irrégularités ; Banco Real est placée sous contrôle de l’État et Arné Chacon est arrêté dans le cadre des enquêtes.
Ricardo Fernandez Barrueco était entrepreneur dans l’importation alimentaire et la distribution. Il développait dans les années 2000 un réseau d’entreprises lié à l’approvisionnement des programmes publics Mercal et PDVAL. Durant le lock‑out pétrolier de 2002, il met sa flotte de transport à disposition du gouvernement pour acheminer des aliments, ce qui lui ouvre ensuite l’accès privilégié à de vastes contrats d’approvisionnement, profitant de l’accès aux contrats financés par la rente pétrolière. En 2009, il tente un saut dans le secteur bancaire en menant un groupe d’investisseurs pour racheter quatre banques en difficultés, Canarias, Confederado, Bolivar et Banpro. Mais en novembre 2009, le gouvernement intervient dans ces établissements pour irrégularités (problèmes de solvabilité, augmentation de capital au financement opaque, opérations avec entreprises liées), et Fernandez Barrueco est arrêté pour des délits financiers.
Luis Velasquez Alvaray, ancien directeur du Bureau national d'identification et d'immigration et ancien magistrat du Tribunal suprême de justice, est accusé au milieu des années 2000 d’irrégularités et de corruption liées notamment à des contrats publics pour la production de passeports. A partir de 2006, plusieurs enquêtes sont ouvertes et il fait l’objet d’un mandat d’arrêt pour détournement présumé de fonds publics. Il quitte alors le Venezuela et s’installe au Costa Rica, où il obtient l’asile politique en 2010.
On compte 8 responsables chavistes condamnés par le gouvernement vénézuélien. Ces épisodes révèlent les contradictions structurelles du modèle économique vénézuélien contemporain. Il s'agit d'un État fortement centralisé, financé par la rente pétrolière, et jouant un rôle déterminant dans la formation et la régulation des élites économiques. C'était exactement l'analyse du PCV sur les contradictions internes du modèle Chaviste.
Le chavisme a engagé une tentative de réforme agraire avec la Ley de Tierras y Desarrollo Agrario, promulguée en novembre 2001. Cette réforme visait à redistribuer les terres oisives ou sous-utilisées, à réduire le pouvoir du latifundio, et à promouvoir la souveraineté alimentaire en soutenant les petits et moyens producteurs. Plusieurs millions d’hectares ont effectivement été redistribués. Toutefois, la mise en œuvre est restée limitée par manque de crédit, d’appui technique et d’infrastructures, conflits avec les grands propriétaires et absence de transformation profonde de la structure agraire.
Dans ces conditions, la production agricole nationale progresse peu, malgré certaines hausses ponctuelles notamment pour le maïs ou le riz. Parallèlement, les importations alimentaires augmentent, passant d’environ 1,7 mds en 98 à 4 mds en 2006. Cette dynamique s’explique en grande partie par la rente pétrolière et par la surévaluation du bolivar, qui rend les importations moins coûteuses et renforce la dépendance alimentaire du pays.
Cette contradiction structurelle s'explique par une stratégie économique globale qui, selon l'analyse de Wilson René Gonzalez Cortes, a privilégié la consommation immédiate de la rente pétrolière au détriment d'une véritable transformation de l'appareil productif national. Si les "missions sociales" ont effectivement stimulé la demande populaire en améliorant le pouvoir d'achat des plus démunis, cette hausse de la consommation n'a pas été captée par les producteurs locaux.
Comme le souligne également l'économiste Pasqualina Curcio, cette demande a été massivement satisfaite par des biens importés, un processus qui a permis le transfert de la rente vers le capital commercial tout en creusant la dépendance alimentaire du pays. En somme, le pays a utilisé l'abondance des pétrodollars pour importer ce qu'il ne produisait plus, rendant la souveraineté alimentaire de plus en plus illusoire malgré les discours officiels.
Les missions sociales telles que Robinson (alphabétisation), Barrio Adentro (santé) et Mercal (alimentation subventionnée) ont produit des effets sociaux tangibles au cours des années 2000. Selon les données de l’INE et de la CEPAL, la pauvreté monétaire est passée d’environ 49% en 1998 à 30% en 2006, puis autour de 25% en 2012, tandis que l’extrême pauvreté a reculé de 21% à environ 10%, puis à 7%. L’UNESCO a déclaré en 2005 le Venezuela "territoire libre d’analphabétisme" et l’espérance de vie a progressé légèrement, pour atteindre 74 ans au début des années 2010. On remarquera que cela est corrélé à la reprise en main du gouvernement sur PDVSA.
Population living in extreme poverty and poverty, by area - CEPALSAT
Chavez avait lui-même souligné dès les années 90 la dépendance structurelle de l’économie à la rente pétrolière, expliquant que cette rente conditionnait fortement la politique sociale et économique et limitait le contrôle populaire sur les moyens de production. Ses discours théoriques soulignaient la nécessité d’une diversification productive et d’un contrôle ouvrier effectif pour transformer réellement la société.
Pensamiento Petrolero del Comandante Chavez - Rafael Ramirez
Cependant, dans la pratique, son gouvernement a continué de fonder ses programmes sociaux sur les revenus pétroliers, sans mener de réforme structurelle suffisante pour réduire cette dépendance. L’amélioration des conditions de vie était donc fragile et corrélée aux cycles pétroliers.
Cette fragilité s’est manifestée après la chute des prix du pétrole en 2014. Selon ENCOVI, la pauvreté des ménages est remontée à 48% en 2014, puis à 87% en 2017 et 96% en 2019, tandis que l’extrême pauvreté atteignait près de 79%. Le PIB par habitant a chuté de plus de 70% entre 2012 et 2020, et l’espérance de vie a reculé à 72 ans.
Les sanctions financières américaines de 2017 ont aggravé cette situation, en limitant l’accès de l’État et de PDVSA aux marchés internationaux et en bloquant le refinancement de la dette publique. Si ces mesures ont accentué l’effondrement, il faut souligner que la crise avait déjà commencé avec la dépendance à la rente et la faible diversification productive.
Ces politiques ont permis une amélioration de la reproduction matérielle de la classe populaire. L'accès à l’alphabétisation, à la santé et à l’alimentation en sont la démonstration, mais cela n'a pas transformé les rapports de production. La population ne contrôle toujours pas les moyens de production et reste aliénée aux cycles de la rente pétrolière et aux fluctuations géopolitiques. L’analyse de Chavez sur la dépendance à la rente est restée théorique. Chavez a tenté des mesures comme le soutien aux coopératives, la réforme agraire via la Loi des Terres, ou le développement de la production endogène. Mais ces initiatives étaient insuffisantes et dépendantes du pétrole, confrontées à la culture rentière ancrée dans l’État et la société, ainsi qu’à la résistance de la bourgeoisie et bien entendu des intérêts impérialistes.
La durée du mandat 1999-2013 était courte face à un siècle de dépendance pétrolière, et la forte conflictualité politique (coup d’État de 2002, lock-out pétrolier) a limité les marges de manœuvre.
Un autre phénomène majeur apparaît durant cette période. La formation d'une nouvelle bureaucratie politico-administrative liée à la gestion de la rente. La centralisation des revenus pétroliers entre les mains de l'État produit inévitablement des phénomènes de clientélisme, de constitution de réseaux politiques et de corruption.
Ainsi, Tareck El Aissami,ministre du Pétrole en 2020, incarne une strate de cette bureaucratie rentière. Arrêté en avril 2024, il est accusé d'avoir dirigé un réseau de corruption ayant détourné jusqu'à 21 mds des revenus pétroliers via des ventes illégales de brut et des opérations de blanchiment en cryptomonnaies. Une enquête antérieure avait déjà révélé que sous sa supervision, PDVSA accumulait plus de 10 mds de créances impayées auprès de 90 sociétés écrans, pour la plupart des coquilles vides enregistrées dans des paradis fiscaux .
L'ancien vice-ministre des Finances Simon Alejandro Zerpa et l'homme d'affaires Samark Lopez font partie des 54 personnes inculpées dans ce même réseau, accusées de blanchiment et de détournement de fonds publics Le procureur général Tarek William Saab a qualifié cette organisation de "mafia" ayant pour objectif de "détruire l'économie nationale".
Former Venezuelan Oil Minister and Vice President Arrested for Corruption - occrp
Le système de contrôle des changes instauré en 2003, a lui-même fonctionné comme une "machine à corruption" selon d'anciens ministres. Hector Navarro et Jorge Giordani, pourtant figures historiques du chavisme, ont révélé que sur environ 1 000 mds de revenus pétroliers entrés dans les caisses de l'État entre 2003 et 2013, près de 300 mds n'ont pu être tracés, évaporés dans un système opaque d'attribution de devises préférentielles. Navarro a dénoncé l'existence d'un "gang" constitué uniquement pour s'emparer des ressources financières de l'État .
Comme l’a souligné Manuel Sutherland, la restructuration de PDVSA après 2002 a renforcé la centralisation du pouvoir autour de l’exécutif et affaibli les mécanismes institutionnels de contrôle. La fusion des fonctions de ministre du pétrole et de président de PDVSA a réduit les contre-pouvoirs internes, tandis que la perte d’autonomie du BCV et l’affaiblissement des commissions parlementaires ont limité les possibilités de supervision indépendante.
C'est une critique partagée par le PCV, qui, dès 2007, a dénoncé la restructuration de PDVSA après 2003 comme une concentration autoritaire du pouvoir exécutif et une bureaucratisation du processus bolivarien. Dans ses thèses de 2007, le PCV analyse que la centralisation des revenus pétroliers entre les mains de l'État produit inévitablement des phénomènes de clientélisme, de constitution de réseaux politiques et de corruption (point 19 sur les menaces qui pèsent sur la restauration).
Il insiste sur la nécessité de dépasser le capitalisme rentier et sur l'absence de contrôle ouvrier réel sur les moyens de production, soulignant que la rente centralisée favorise une nouvelle bureaucratie aux intérêts de classe distincts du peuple.
Le parti critique la fusion des rôles ministre/PDVSA et la perte d'autonomie du BCV comme facteurs d'affaiblissement des contre-pouvoirs internes et institutionnels. Il déplore l'affaiblissement des commissions parlementaires et de la Contraloría, alignées sur l'exécutif, qui limitent toute supervision indépendante. Cette analyse anticipait les dérives autoritaires et corruptionnistes du modèle rentier sans rupture socialiste réelle. Ces dérives ont été décrites par le camarade Pedro Eusse ci-dessous.
Article of Pedro Eusse on the Venezuelan Trade Union Movement
Qu'elles soient libérales ou marxistes les deux critiques reconnaissent qu'après 2002 la méritocratie technique a été remplacée par la loyauté politique. Les mécanismes de contrôle (BCV, Parlement, Contraloría) ont été affaiblis ou supprimés. Une bureaucratie parasite s'est approprié une part massive de la rente (les 300 milliards non tracés cités par Navarro et Giordani). PDVSA n'est plus un outil de développement national, mais un instrument de stabilisation politique du régime.
Pour les libéraux le problème vient du "modèle chaviste". La solution serait de privatiser PDVSA et d'ouvrir le secteur au capital étranger. C'est la position de Maria Corina Machado.
Pour les marxistes le problème vient du maintien du capitalisme d'État sous couvert de discours révolutionnaire. La solution serait de socialiser réellement l'industrie, de donner le contrôle aux travailleurs et de rompre avec la logique capitaliste de la rente.
Malgré une rhétorique socialiste omniprésente, la structure du pouvoir économique reste largement inchangée. Les entreprises privées dominent toujours des secteurs clés, l’État demeure centralisé et les travailleurs n’exercent pas de contrôle direct sur la production.
Les expériences d’usines récupérées, comme Inveval, Gotcha ou Vivex, ont pourtant montré la possibilité d’une gestion ouvrière démocratique. Mais ces initiatives ont souvent été freinées ou marginalisées par la bureaucratie d’État, qui a limité leur financement ou refusé certaines expropriations. À Inveval, de hauts fonctionnaires ont refusé d'allouer le budget nécessaire à l'achat de matières premières, condamnant l'usine à l'asphyxie. Pendant ce temps, la compagnie nationale pétrolière PDVSA continuait d'importer des valves que les travailleurs d'Inveval étaient prêts à produire, protégeant ainsi des circuits d'importation lucratifs pour certaines élites.
Venezuela : solidarité internationale avec les travailleurs des usines occupées
Le gouvernement a également ignoré les demandes d'expropriation d'usines comme Gotcha ou Vivex, laissant leurs travailleurs dans une précarité totale pendant des années.
Parallèlement, le gouvernement a favorisé des organisations syndicales proches du pouvoir, comme la Centrale bolivarienne socialiste des travailleurs, dont les dirigeants étaient davantage liés à l’exécutif qu’à la base ouvrière. Les Conseils des travailleurs créés en 2012 ont également affaibli l’autonomie syndicale en multipliant les structures dépendantes de l’État.
Les syndicats face au péril conservateur et autoritaire: le cas vénézuélien - Thomas Posado
Au final, selon plusieurs analyses critiques, le chavisme a progressivement instrumentalisé les mouvements sociaux et réduit l’autonomie du mouvement ouvrier, consolidant un capitalisme d’État centralisé où les travailleurs restent des exécutants plutôt que des acteurs du pouvoir économique.
L’institutionnalisation du pouvoir populaire sous Chavez révèle une contradiction centrale entre participation et pouvoir réel. Les conseils communaux, formalisés à partir de 2006, élargissent indéniablement l’implication politique des classes populaires, mais ils restent dépendants de l’État pour leur reconnaissance, leur financement et leur capacité d’action. Les premières formes participatives, comme les CLPP dès 2002, demeuraient déjà consultatives, sans réel pouvoir sur l’allocation des ressources.
Cette dynamique traduit un choix politique plus profond. C'est une centralisation du pouvoir dans l’État, qui limite l’émergence d’une autonomie populaire. Le cas de SIDOR est révélateur, la nationalisation, obtenue après une mobilisation ouvrière, apparaît comme une décision "par le haut", arbitrée par Chavez lui-même, sans déboucher sur un véritable contrôle ouvrier. Le pouvoir reste vertical, dépendant de l’intervention présidentielle, plutôt que construit par l’auto-organisation des travailleurs.
Collective Contract and Nationalization Finalized at Venezuela’s Steel Plant - V.Analysis
Venezuela : Un an après sa nationalisation, la nouvelle SIDOR explore les chemins de la participation - L'anticapitaliste
Le cas SIDOR a été analysé par le PCV qui proposait une socialisation c'est à dire un véritable contrôle social ouvrier dans l'entreprise. Cela n'a malheureusement jamais eu lieu.
Renacionalización de SIDOR, conquista de los trabajadores para profundizar la revolución - Pedro Eusse
De plus, les structures censées représenter le monde du travail, comme la CBST, ou les Conseils des travailleurs, tendent à être intégrées et encadrées par l’exécutif, ce qui limite leur capacité à agir comme contre-pouvoirs réels. Cette organisation reflète une logique où l’État cherche à canaliser et organiser la participation, tout en conservant la maîtrise des décisions stratégiques.
Cette centralisation s'analyse en dialectique avec les contraintes du modèle rentier. La rente pétrolière, redistribuée via les politiques sociales, permet d’intégrer politiquement les classes populaires, mais dans une relation largement verticale. L’État attribue des ressources plutôt que de transférer un pouvoir économique. Même dans la réforme agraire, comme à El Maizal, les avancées reposent sur des décisions et des ressources accordées par le pouvoir central, maintenant les bénéficiaires dans une position dépendante.
Comuna El Maizal. Diez años de construcción comunal - Saúl Curto, María Eugenia Freitez y Mikel Moreno
Ainsi, le chavisme a favorisé une inclusion politique réelle des classes populaires, mais sans opérer une transformation décisive des rapports de production ni instaurer un contrôle autonome des travailleurs. Le maintien d’un État fortement centralisé a permis de gérer la rente, d'arbitrer les conflits sociaux et de préserver la stabilité politique. Mais il a limité la possibilité d’un véritable pouvoir populaire. Il en résulte une forme de démocratie participative encadrée, où les classes populaires participent et bénéficient, mais ne deviennent pas pleinement sujet du pouvoir économique et politique.
Une analyse marxiste de l'ère Maduro
Le sociologue Edgardo Lander souligne que, pendant les trois lustres du processus bolivarien, les avancées sociales n’ont pas résulté d’une transformation de la structure productive, mais d’une rente pétrolière redistribuée. Il écrit que les politiques de Chavez ont amélioré la qualité de vie des secteurs populaires grâce à l’énorme rente des hydrocarbures, tout en approfondissant le modèle rentier, en accroissant la dépendance aux exportations pétrolières. Dans une autre intervention, il parle de crise terminale du modèle pétrolier rentier et insiste sur un siècle de logique rentière, étato‑centrée, clientéliste, où l’action politique consiste à s’organiser pour demander à l’État comment répartir la rente.
C'est un progressisme qui utilise l’augmentation des rentes extractives pour élargir la dépense sociale, sans remettre en cause le caractère extractiviste et rentier de l’économie puisque la volonté de Chavez dans "libro Azul" n'a pas été réalisée ni sous son mandat, ni sous celui de Maduro. il avait posé l'objectif de dépasser le modèle rentier pétrolier en faveur d'un développement endogène et productif, avec une économie diversifiée et un contrôle populaire accru sur les ressources. Cet objectif n'a pas été réalisé ni sous son mandat ni sous celui de Nicolás Maduro.
La dépendance au pétrole a même augmenté pendant les années de boom des prix de 2004 à 2014. Les tentatives de diversification dans l'agroalimentaire et l'industrie légère sont restées limitées et souvent subordonnées à la rente pétrolière. Les trois Plans de la Patria successifs depuis 2007 ont relancé l'ambition de "transcender le modèle rentier pétrolier capitaliste" vers un "modèle économique productif socialiste" et une économie diversifiée, mais ces objectifs sont restés largement déclaratoires, sans transformation structurelle effective.
Les séries FAOSTAT compilées par Statbase montrent que le maximum historique de production de céréales au Venezuela est d’environ 4,1 M de tonnes en 2008, bien en-dessous des 7 millions visés, et qu’en 2023 la production est d’environ 2,1 M de tonnes, après des années de chute. Les rapports USDA signalent pour 2025/26 une production de maïs de 1,26 million de tonnes et de riz d’environ 464 000 tonnes, confirmant que l’ensemble des céréales reste loin des 7 millions.
Fedeagro indique que le pays ne produit qu’environ 40% des besoins en grains, "très loin de couvrir la demande", ce qui implique que les objectifs de doublement de la production n’ont pas été atteints.
Cette évolution peut être interprétée comme l’effet combiné de la rente différentielle pétrolière et des déséquilibres qu’elle introduit dans le processus de reproduction du capital. L’afflux de devises issues du pétrole a favorisé une surévaluation monétaire, rendant les importations plus compétitives que la production nationale. Il en résulte une désarticulation du secteur agricole, au profit d’une économie tournée vers la circulation et la redistribution de la rente plutôt que vers la production.
LE PROCÈS DE CIRCULATION DU CAPITAL - Karl Marx chap.21
La reproduction élargie du capital suppose le réinvestissement d’une partie du surplus dans les forces productives. Or, dans le cas vénézuélien, une part significative de la rente a été orientée vers la consommation et l’importation, plutôt que vers l’accumulation productive. Cela a empêché la constitution d’un secteur agricole capable d’assurer la reproduction matérielle de la société.
LE PROCÈS DE CIRCULATION DU CAPITAL - Karl Marx chap.21
Cette configuration correspond à une forme de capitalisme rentier dépendant, où la valorisation du capital ne repose pas sur l’exploitation directe du travail productif national, mais sur la captation d’une rente externe. La réforme agraire, bien qu’ayant poursuivi la redistribution de terres sous Maduro, n’a pas transformé en profondeur les rapports de production ni assuré les conditions matérielles nécessaires à une production autonome.
Entre 2013 et 2020, environ 1,2 à 1,5 million d’hectares supplémentaires ont été attribués, portant le total redistribué depuis 2001 à plus de 5 millions d’hectares, mais la grande majorité des attributions nouvelles concernait des terres déjà occupées ou improductives.
La production agricole nationale a continué de stagner ou de décliner. Entre 2013 et 2019, la production de maïs et de riz a chuté entre 40 et 60% selon les années. La production globale agricole a baissé de 30 à 50 %.
Les importations agroalimentaires, déjà élevées, ont doublé sous l’effet de la crise : de 5 milliards en 2013 à des pics de plus de 9 milliards en 2015, avant de s’effondrer à 3 milliards entre 2018 et 2020 en raison de la chute des revenus pétroliers, des sanctions et bien entendu de la période COVID.
L’accès au crédit agricole formel est resté faible. Entre 2013 et 2020, moins de 10 % des producteurs bénéficiaires de la réforme ont obtenu un crédit suffisant et stable. L'irrigation, les routes, et les entrepôts ont continué de se dégrader. Moins de 15 à 20 % des terres redistribuées depuis 2013 disposaient d’infrastructure fonctionnelle en 2020.
L’accès à la technologie et aux intrants, que sont les semences certifiées, les engrais ou encore la mécanisation, est resté limité à moins de 20% des nouveaux producteurs ou commune. Même dans des cas emblématiques comme la Comuna El Maizal, la production et la survie dépendent encore à 80% de financements. Les intrants et les marchés sont fournis par l’État central ou par des subventions sporadiques, maintenant une dépendance structurelle malgré l’autogestion formelle.
L'ancien ministre Roland Denis insiste sur le fait que l’État vénézuélien constitue le lieu de réalisation de la rente capitaliste, et non un simple instrument neutre au service de la société. Selon lui, le processus bolivarien a combiné une dynamique d’auto-organisation populaire, inédite à travers le pouvoir populaire et les communes, avec un mouvement parallèle d’étatisation croissante. En assimilant le socialisme à l’extension de l’État, le gouvernement a élargi la sphère étatique au-delà de ses capacités réelles de gestion, produisant un appareil à la fois plus vaste, mais aussi plus faible, plus opaque et plus propice à la corruption.
Autrement dit, ce n’est pas le socialisme en tant que tel qui engendre ces dérives corruptives, mais la manière dont s’articule la gestion de la rente avec une forme d’organisation étatique qui ne transforme pas les rapports de production. Dans ce cadre, le PCV a formulé à plusieurs reprises des analyses critiques et des recommandations, restées largement ignorées par les gouvernements successifs du PSUV.
Que ce soit Lander ou Denis, les deux convergent sur un point, au lieu de construire un pouvoir productif autonome des travailleurs par l'autogestion, le contrôle ouvrier réel, les économies coopératives émancipées, le processus se replie sur un capitalisme d’État rentier en se focalisant sur les nationalisations, le contrôle de secteurs clés, mais en reproduisant la logique de commande verticale et de l’accumulation à travers l’État. Le socialisme tend ainsi à se réduire à un langage de légitimation politique, sans correspondre à une transformation véritable des rapports sociaux de production.
Les expériences latino-américaines dites de néo extractivisme sont une forme renouvelée de reproduction des rapports capitalistes. Elles reposent sur une intensification de l’exploitation des ressources naturelles, inscrite dans la division internationale du travail, qui maintient ces économies dans une position subordonnée de pourvoyeuses de matières premières.
Le "consensus des commodities", théorisé par Maristella Svampa, exprime un accord implicite entre fractions des classes dirigeantes de gauche comme de droite autour d’un même modèle d’accumulation fondé sur la rente extractive. La différence ne tient pas à la structure économique, mais aux modalités de redistribution. Les gouvernements progressistes ont mobilisé une part de cette rente pour financer des politiques sociales, tandis que les gouvernements de droite, dans ces mêmes pays, n’ont nullement rompu avec cette dépendance et l’ont souvent approfondie au profit du capital privé et international.
«Consenso de los Commodities» y lenguajes de valoración en América Latina - Maristella Svampa
Ce qu'elle nomme l'extractivisme progressiste confirme cette continuité. L’État capte une part accrue de la rente afin de soutenir la dépense sociale, sans pour autant transformer les rapports de production ni remettre en cause la logique d’accumulation du capital. La redistribution atténue les inégalités, mais ne supprime pas les fondements de l’exploitation.
Le cas de l’Argentine sous les Kirchner illustre cette contradiction. Les nationalisations et la reprise en main de certains secteurs stratégiques ont permis de renforcer les capacités de l’État et de financer des politiques sociales, mais sans modifier la structure productive. Comme au Venezuela, la dépendance aux exportations de matières premières et aux marchés mondiaux est restée centrale.
Le phénomène vu précédemment dit du "syndrome hollandais" renvoie à une dynamique plus profonde. La spécialisation extractive tend à désindustrialiser l’économie, à surévaluer la monnaie et à renforcer des classes rentières hostiles à toute diversification. Cette dynamique n’est pas un hasard, mais découle de la logique de l’accumulation capitaliste à la périphérie.
Les avancées sociales observées et indéniables sont dépendantes d’une conjoncture favorable des prix des matières premières. Lorsque cette conjoncture se retourne, comme à partir de 2014, les contradictions du modèle apparaissent avec force. La dépendance à la rente et les déséquilibres macroéconomiques sont une vulnérabilité externe. Cette vulnérabilité est le contraire d'une souveraineté en acte.
L’entrée en crise de l’Argentine et l’effondrement du Venezuela ne relèvent pas d’un accident extérieur, mais de la logique interne d’un mode d’accumulation fondé sur la rente. L’absence de transformation structurelle durant la période d’abondance a laissé intactes les fragilités fondamentales. Un billet de blog précédent montre que, comme au Venezuela, la crise ne relève pas simplement d’une opposition entre socialisme et capitalisme. Des gouvernements aux orientations idéologiques variées, comme ceux de Mauricio Macri en Argentine ou de Luis Herrera Campins au Venezuela, ont également plongé leur pays dans de profondes difficultés, révélant des contraintes structurelles communes liées à la dépendance économique et à l’insertion dans le marché mondial.
Qu’ils soient gouvernés par la gauche ou par la droite, ces pays sont restés pris dans les contraintes du capitalisme mondial. La droite n’a pas proposé d’alternative, elle a accentué la dépendance et réduit les mécanismes de redistribution. Les gouvernements progressistes n’ont pas non plus dépassé les limites structurelles du système. La contradiction entre accumulation du capital et satisfaction des besoins sociaux reste entière.
Autoritarisme, mythes et réalités : contre le mensonge de la droite et l'angélisme de la gauche
Le discours occidental dominant, largement relayé par les médias, qualifie Nicolas Maduro de dictateur et le Venezuela de dictature. Cela ne relève pas d’une analyse rigoureuse, mais d’une construction idéologique. Les mots d’ordre politiques s’inscrivent toujours dans des rapports de force et servent des intérêts de classe. Ici, la qualification de dictature fonctionne avant tout comme un instrument de délégitimation des expériences latino-américaines en rupture partielle avec l’hégémonie occidentale, et comme un moyen de justifier des formes d’ingérence impérialiste.
Une analyse plus précise montre que cette catégorie est inadéquate. Une dictature implique la suppression totale de la concurrence politique et des libertés publiques. Le Venezuela contemporain ne correspond pas pleinement à cette définition. Il subsiste des élections, un pluralisme partiel et des formes de contestation, bien que contraintes. La confusion entre autoritarisme et dictature empêche ainsi de penser la réalité concrète de l’État vénézuélien.
La question décisive est sociale. Quelle est la nature de classe de l’État ? Réduire la situation à la figure d’un dictateur revient à occulter les rapports sociaux qui structurent le pouvoir, et à éviter toute analyse des déterminations profondes. A savoir la dépendance à la rente pétrolière, la centralisation étatique et la recomposition des classes dominantes.
À l’inverse, une certaine lecture se réclamant de l’anti-impérialisme, illustrée notamment par Maurice Lemoine, tend à produire une illusion symétrique. En faisant de la guerre hybride menée par les États-Unis le principe explicatif central, elle réduit la crise vénézuélienne à une causalité externe. L’impérialisme ne peut pas être compris sans les contradictions internes des sociétés qu’il touche. La domination impérialiste s’articule toujours avec des structures locales et des classes sociales déterminées. Absolutiser la contrainte extérieure revient donc à invisibiliser les dynamiques essentielles abordées précédemment.
Cette lecture tend également à disqualifier toute critique interne au nom de l’unité face à l’impérialisme. Les positions du type "ni Trump ni Maduro" sont ainsi rejetées comme suspectes ou équivalentes à un alignement sur l’ennemi. Une telle approche substitue une opposition morale à l’analyse des contradictions réelles. Alors qu'au contraire il faudrait insister sur la nécessité de l’indépendance politique du prolétariat, qui ne saurait s’aligner ni sur les puissances impérialistes, ni sur des fractions de la bourgeoisie nationale, même lorsqu’elles se réclament d’un discours progressiste.
Le traitement du conflit interne au PCV est, à cet égard, révélateur. Historiquement allié du chavisme, le PCV a rompu avec le gouvernement Maduro en dénonçant une dérive autoritaire et une politique économique "chaque fois plus soumise aux intérêts du capital". Cette critique s’inscrit dans une analyse de classe du pouvoir. Toutefois, dans le contexte de cette rupture, certaines fractions ou acteurs liés au parti ont pu aller jusqu’à reprendre, ponctuellement, le terme de dictature, révélant l’existence d’une véritable lutte de ligne sur la manière de caractériser le régime. Réduire ce conflit à une simple manipulation ou à une déviation marginale revient à effacer une contradiction politique réelle au sein du mouvement ouvrier.
La confrontation autour de Henry Parra illustre de manière particulièrement claire la lutte de ligne qui traverse le Parti communiste vénézuélien. Là où certains récits, comme celui de Maurice Lemoine, présentent Parra comme un militant historique incarnant une continuité avec le chavisme, d’autres le décrivent comme un agent du PSUV ayant sollicité l’intervention de l’État pour prendre le contrôle du parti.
Cette opposition radicale des récits ne peut être tranchée sur un mode moral entre “traître” et “véritable communiste” mais doit être comprise comme l’expression d’un conflit politique réel. La question centrale n’est pas la biographie de Parra, mais la signification de son action. Le recours au Tribunal suprême pour intervenir dans un parti communiste pose, du point de vue marxiste, la question de l’indépendance organisationnelle du mouvement ouvrier vis-à-vis de l’État.
¿Quién es Henry Parra? El operador del Psuv que solicitó la intervención judicial del PCV - Tribuna Popular
En ce sens, les deux lectures opposées tendent à masquer l’essentiel. L’une légitime cette intervention au nom de la continuité politique avec le chavisme, l’autre la dénonce en recourant à une rhétorique de disqualification personnelle. Dans les deux cas, l’analyse des rapports de classe et des transformations de l’État vénézuélien passe au second plan. Or, c’est précisément à ce niveau que se situe l’enjeu réel. Il s'agit de la place d’un parti communiste dans un régime marqué par la centralisation de la rente, la bureaucratisation du pouvoir et la recomposition des alliances de classe.
Certaines affirmations avancées dans ce type de récit relèvent davantage de l’allégation que de l’analyse rigoureuse. Ainsi, lorsque sont évoqués de supposés liens entre des figures de l’opposition et des agents étrangers, aucune preuve publiquement vérifiable ne vient étayer ces accusations. Si l’ingérence états-unienne au Venezuela est un fait largement documenté, son extension à des imputations individuelles non démontrées contre Enrique Marquez instille un soupçon généralisé. Une telle démarche affaiblit l’analyse matérialiste en la remplaçant par une rhétorique politique.
Le ministre Diosdado Cabello (le même que celui ayant propulsé Henry Para) a affirmé que cet agent était en contact direct avec Enrique Marquez et un autre opposant nommé Tudares. Marquez a été arrêté le 7 janvier 2025 et accusé de terrorisme et de trahison à la patrie. Après l'arrestation de Marquez, les services de sécurité ont perquisitionné son domicile et saisi ses ordinateurs. Cabello a prétendu y avoir trouvé des documents de 21 pages prouvant le coup d'État, mais ces documents n'ont jamais été rendus publics ni soumis à une expertise indépendante. Enrique Marquez a passé 10 mois au secret sans qu'un véritable procès ne soit ouvert. Il a témoigné plus tard avoir subi des interrogatoires incessants pendant sept jours, les mains menottées, sans que ses accusateurs ne puissent présenter d'éléments concrets liant ses activités politiques à l'espionnage.
Ce que les deux récits opposés, dictature ou bastion assiégé, ont en commun, c’est qu’ils substituent une lecture morale à une analyse structurelle. Dans un cas comme dans l’autre, la réalité des rapports de classe disparaît au profit d’une mise en scène idéologique.
La situation vénézuélienne peut être plus justement comprise comme une forme d’autoritarisme rentier. L’État y concentre la rente pétrolière, qu’il utilise à la fois pour financer des politiques sociales et pour structurer un bloc de pouvoir politico-militaire. Cette configuration correspond à une forme de capitalisme d’État dépendant, où la redistribution ne s’accompagne pas d’une transformation des rapports de production. La militarisation du pouvoir, l’affaiblissement des contre-pouvoirs et le développement de pratiques clientélistes ne sont pas des anomalies, mais des expressions de cette structure. Tant que la rente permet de stabiliser le système, le pouvoir s’exerce par la distribution. Lorsqu’elle se contracte, le recours à la contrainte s’intensifie. Ce type de régime ne correspond ni aux dictatures militaires classiques, ni aux démocraties libérales, mais à une forme spécifique produite par les contradictions d’une économie dépendante.
En définitive, comprendre le Venezuela contemporain implique de rompre avec ces lectures unilatérales. Ni la dénonciation morale d’une dictature, ni la défense inconditionnelle d’un bastion anti-impérialiste ne permettent de saisir la réalité. Seule une analyse des structures permet de dépasser les illusions idéologiques et de revenir à une compréhension concrète de la situation.
Conclusion
L’histoire politique du Venezuela se comprend moins comme un débat institutionnel entre centralisme et fédéralisme que comme l’expression de conflits profonds entre classes sociales et modes de gestion de la richesse. Derrière l’opposition entre pouvoir central et autonomies régionales se joue le contrôle de la rente, qu’elle soit agraire ou pétrolière, véritable colonne vertébrale de l’État.
Cette centralité de la rente explique la fréquence des trahisons politiques : de Bolivar, contesté par les élites créoles, aux recompositions du chavisme, les alliances se nouent et se défont selon l’accès aux richesses, non selon des principes abstraits. La trahison y est logique, résultat normal d’un système où l’État concentre et redistribue la rente convoitée.
Les symboles nationaux illustrent cette dynamique idéologique. Le blason, bien que célébrant l’abondance, le travail et l’unité, masque les rapports sociaux qui organisent la production et la distribution de la richesse. Ils donnent à voir un État légitime et harmonieux alors que la réalité est celle de conflits constants entre fractions des classes dominantes et exclusion des classes populaires. Ces symboles fonctionnent comme des Appareils Idéologiques d’État, transformant l’économie de rente en légende nationale et naturalisant l’abondance.
La question centrale du Venezuela n’a jamais été celle du régime politique, mais du mode de gestion de la rente et des rapports de production qu’il reproduit. La théorie marxiste de l’État le montre clairement : qu’il soit centralisé ou fédéral, démocratique ou autoritaire, l’État n’est pas neutre, il est le condensé des rapports de force entre classes. Tant que le contrôle de la rente reste concentré, les structures politiques peuvent changer, mais les contradictions fondamentales persistent.
Sous le chavisme, l’État a maintenu sa fonction de gestion de la rente au profit d’une coalition incluant la boliburguesa (reconnue par Maduro) et des fractions transnationales. Nationalisations et contrôles sur PDVSA n’ont pas transformé les rapports de production. Les missions sociales ont amélioré certaines conditions de vie, mais sans donner aux travailleurs le contrôle réel de l’économie. Cette intégration par le haut stabilise le système tout en laissant intacte sa structure capitaliste.
L’expérience vénézuélienne illustre ainsi les limites d’un socialisme confondu avec le contrôle étatique de la rente. Comme le soulignaient Lénine et Poulantzas, la conquête de l’État ne suffit pas. Il faut briser ses structures bourgeoises et instaurer un pouvoir populaire capable de transformer les rapports de production. Sans cela, l’État continue de fonctionner comme instrument de domination, même sous rhétorique socialiste, en intégrant les classes populaires sans abolir la hiérarchie sociale.
Le PCV avait anticipé ces risques. La centralisation de la rente, l'affaiblissement des contre-pouvoirs et la confusion entre nationalisation et socialisation conduiraient inévitablement à clientélisme et corruption. Le PSUV a choisi de centraliser la rente, fait de la redistribution contribuant à l'accroissement du bien-être des couches populaires, réprimé les oppositions et instrumentalisé l’anti-impérialisme. Le résultat est un effondrement économique, une misère sociale et un État incapable de jouer son rôle prétendu de rempart contre le capitalisme.
Le Venezuela montre une leçon pour la gauche internationale, redistribuer la rente sans transformer réellement les rapports de production ne construit pas le socialisme. L’émancipation nécessite le pouvoir réel des travailleurs et la remise en cause des rapports de classe, non la simple mythologie étatique.