mercredi 28 janvier 2026

La classe : grande oubliée des variables statistiques de l'extrême droite (25 min)

Le suicide français - Eric Zemmour -
330 000 exemplaires

La récente enquête de l’IFOP sur le rapport à l’islam des musulmans de France a, sans surprise, été immédiatement instrumentalisée par les médias et les responsables nationalistes. Fidèle à sa méthode, l’extrême droite isole certains chiffres pour les ériger en explication causale, se présentant comme la simple porteuse de “réalités” prétendument occultées.

Mais en analysant son grand livre de comptes : une colonne essentielle y manque toujours. Celle de la classe sociale.

Comment prétendre dresser un état des lieux de la société sans intégrer la variable qui structure le plus impitoyablement les conditions matérielles d'existence, les trajectoires individuelles et les rapports au monde ? Cette cécité statistique n’a rien d’une erreur technique : c’est le cœur d’une stratégie idéologique.

Décryptons ce logiciel intellectuel à l'œuvre dans le débat public. Prenons un exemple éclairant : le traitement médiatique de l’immigration à l’école.

Sur Europe 1, le sujet a récemment déferlé, s’appuyant sur une publication de l’"Observatoire de l’immigration et de la démographie", un institut financé par le "projet Périclès" de Pierre-Edouard Sterin, dont l’objectif avoué est d’allier extrême droite et droite libérale-conservatrice. Le thème, parfois relayé par d’autres médias comme Marianne, est devenu un marronnier.

Dans l’extrait ci-dessous, l’échange entre l’animateur et un auditeur est révélateur :


L’analyse médiatique reste superficielle car en dramatisant un prétendu tabou, ils refusent de reconnaître que la réussite scolaire ne relève pas de l’origine, mais de la position de classe. Lorsqu’ils évoquent les ressources familiales, ils admettent implicitement que certaines fractions de l’immigration disposent d’un capital économique et culturel leur permettant de s’extraire de la condition prolétarienne.

Le constat est là, sous leurs yeux, mais ils ne le nomment pas pour ce qu’il est. L’angle mort est volontaire. Il s’agit d’éloigner la question de la classe à tout prix, car la reconnaître ferait s’effondrer leur récit. 

Eloigner la classe à tout prix

Cette occultation de la classe sociale n'est pas le seul fait des polémistes. Elle traverse le débat intellectuel, comme en témoigne la réception cauchemardesque réservée, il y a quinze ans, au travail du sociologue Hugues Lagrange. Son livre Le Déni des cultures offre une étude de cas parfaite du tabou que l'animateur cherche à décrire.

Lagrange montre que les difficultés scolaires dans les quartiers populaires ne proviennent pas d’une "culture d’origine", mais de la pauvreté, du chômage et de la relégation urbaine. Les mécanismes de contrôle social traditionnels s’effondrent, et l’universalisme républicain uniforme ignore ces besoins spécifiques. Il propose donc des mesures ciblées pour compenser ces effets, articulant soutien familial et exigences scolaires, sans essentialiser la culture.

Cela s’apparente à une discrimination positive culturelle pragmatique, non communautariste, pour pallier les lacunes de l’égalitarisme abstrait sans essentialiser les cultures.

Il proposait donc d'y ajouter une grille de lecture anthropologique : la confrontation entre des modèles familiaux et des socialisations culturelles issus de sociétés rurales (notamment du Sahel) et les exigences individuelles de la société française moderne.

Son tort, aux yeux de tous, fut de nommer cette variable "culturelle"? Ce terme est devenu synonyme de "racisme" dans les guerres idéologiques.

La double condamnation : l'extrême droite ET la gauche identitaire, alliées objectives dans le refus de la classe

La récupération de l'extrême droite : le tri sélectif.

L’extrême droite détourne l’analyse de Lagrange en éliminant les facteurs socio-économiques pour ne retenir que la culture, afin de justifier une lecture racialisante des difficultés scolaires. Même certaines figures de la droite libérale reprennent ce tri sélectif. Lagrange, lui, insiste sur le rôle de la classe et de la relégation sociale, rejetant toute simplification culturaliste.

Immigration: un déni de lecture - Slate

Ce que dit Lagrange dans cet extrait, c'est qu'il faut déplacer le problème : il ne dit pas que les immigrés refusent de s'intégrer par principe (ce qu’il appelle "l'irrédentisme des cultures d'origine").

L'idée centrale est que le "problème culturel" dont parle tant l'extrême droite, en particulier Zemmour dans le Suicide Français, n'est pas un héritage importé tel quel du pays natal. C'est en fait un produit dérivé de la migration elle-même. Les difficultés surgissent au moment où les valeurs des parents (souvent rurales ou traditionnelles) entrent violemment en collision avec les réalités de la société française moderne.

Pour lui, c'est cette zone de contact souvent vécue dans la douleur, la frustration et le conflit, qui crée des comportements ou des normes de survie problématiques. Lagrange nous dit que n'est pas la culture d'origine qui bloque, c'est le choc entre deux mondes qui produit des étincelles.

L'anathème de la gauche "antiraciste" : l'accusation de racisme.

De l'autre côté, une partie de la gauche intellectuelle et antiraciste a immédiatement accusé Lagrange de racisme culturaliste, de faire le jeu de l'extrême droite, et de "culturaliser" ce qui n'était que social. Le procès était simple, parler de "culture", c'est essentialiser, c'est nier l'universalisme républicain et la primauté des inégalités économiques.

Les critiques, portées par des sociologues comme Laurent Mucchielli ou sur Mediapart, reprochaient à Lagrange de culturaliser des phénomènes sociaux en les liant à des origines sahéliennes, au risque de faire le jeu du sarkozysme ou du FN. L’argument central était qu'introduire la culture comme variable parmi d’autres reviendrait à réhabiliter un culturalisme menant au racialisme, occultant discrimination et ségrégation.

En conséquence Lagrange fut mis au ban. Le message fut clair pour tout chercheur, évoquer des facteurs culturels, même avec toutes les précautions du monde, vous expose à une exécution publique.

Lagrange, « Le déni des cultures » - Union Communiste Libertaire

La lecture de cette gauche identitaire a oublié toute lecture dialectique matérialiste. Ce n’est pas la conscience qui détermine l’existence, mais l’existence sociale qui détermine la conscience. Quand l’extrême droite élimine la classe, absolutise la culture et transforme un rapport social en essence identitaire, une partie de la gauche antiraciste élimine aussi la classe, refuse toute analyse des médiations culturelles, défend un universalisme abstrait, formel et juridico-moral. Les deux camps interdisent de penser la totalité sociale.

Les propositions de Lagrange

C’est au nom d’une meilleure compréhension des conditions d’accueil des populations immigrées que Hugues Lagrange invite à revisiter la question sociale des quartiers populaires. Selon lui, les tensions entre culture d’origine et culture d’accueil s’expliquent par un phénomène de re-traditionalisation (voir un précédent billet sur la xénophobie cristallisant un effet de rareté artificielle, produite par le capitalisme concurrentiel.)

Autrement dit, la contestation de la modernité libérale, de l’égalité entre les sexes ou de la laïcité ne provient pas directement des pays d’origine, mais d’une partie de la jeunesse issue de l’immigration, qui réactive certains éléments culturels hérités de ses ascendants au premier rang desquels un revival musulman.

Loin d’incriminer une culture étrangère jugée inassimilable, Lagrange montre au contraire, à travers ses données et enquêtes de terrain, que cette réappropriation culturelle s’enracine surtout dans l’isolement social et spatial des quartiers concernés. Ségrégation, relégation et ghettoïsation ont, selon lui, laissé se reconstituer un cadre traditionnel davantage fantasmé que réellement vécu, une tradition reconstituée plus qu’héritée.

Cela renvoie aux publications du PCF sur le fait qu'il y a plutôt une crise de l'accueil qu'une crise de nombre migratoire. C'est ici qu'il faut rappeler que les migrations sont des effets, non des causes. Elles sont produites par la division internationale du travail, l’impérialisme économique, la destruction de formes sociales locales, la demande de main-d’œuvre flexible et déqualifiée.

Par conséquent, parler de “trop de migrants” est une inversion causale typiquement idéologique. Raison pour laquelle le PCF ne souhaite pas rentrer dans le sujet via ce point. Le point se situe alors sur la crise de l'accueil dont les remèdes sont connus : logement public massif, école renforcée, emploi stable, services publics dans les quartiers populaires.

La “crise de l’accueil” ne doit jamais être dissociée de la crise du capitalisme lui-même. Sinon, elle devient un mot d’ordre moral, là où elle devrait être un diagnostic de classe. Car tant que l’accueil sera organisé par un système qui a besoin de main-d’œuvre dominée, de territoires relégués et de divisions internes au prolétariat, la société produira elle-même les tensions qu’elle prétend ensuite découvrir avec effroi. Tous ces points précédents ne sont pas une crise de migration. C’est une crise de la société bourgeoise à l'origine du grand déménagement du monde et qui s'offusque ensuite de voir les conséquences de ses propres actions.

Face à cette réalité complexe et systémique un enchevêtrement de logiques économiques, d'impérialisme et de faillite des politiques d'intégration, l'extrême droite oppose une réponse d'une simplicité trompeuse. Incapable, ou refusant, de penser la classe et les structures, elle s'épuise à chercher la cause première non pas dans l'organisation du monde, mais dans la nature des personnes qui le traversent. Pour valider ce renversement causal et donner à sa grille de lecture raciste les apparences de la rigueur, elle caresse un vieux rêve politique et statistique.

Le graal de l’extrême droite : les statistiques ethniques à la française

Là où Lagrange étudiait les effets interactifs entre pauvreté, territoire et trajectoires migratoires, l'extrême droite y voit une justification identitaire. Cette ligne préexiste à la publication de Lagrange. En 2011, interrogé sur la difficulté d’avoir des données précises Eric Zemmour disait : "La loi interdit les statistiques ethniques. Ceci explique la difficulté à savoir. Ce qui oblige à prendre des biais." Il pointe ainsi l’interdiction comme obstacle à l’analyse.

L’obsession pour les statistiques ethniques ne relève pas d’un souci de connaissance, mais d’un déplacement idéologique. En faisant de l’identité la cause première des faits sociaux, l’extrême droite évite de nommer le véritable problème : les rapports sociaux qui produisent la pauvreté, la ségrégation et l’échec. Les chiffres invoqués servent moins à comprendre qu’à naturaliser des effets sociaux et à exonérer les structures économiques et politiques de toute responsabilité.

Éric Zemmour prétend que ces données permettraient de nommer la réalité, en établissant un lien mécanique entre immigration et délinquance, tout en ignorant les facteurs socio-économiques essentiels.

Ce sont ces facteurs que nous allons analyser sur les données statistiques dont ils se servent.

Marc Vanguard, analyste des milieux identitaires, utilise des statistiques isolées pour présenter les immigrés comme responsables de problèmes sociaux, occultant la variable de classe et privilégiant une lecture ethnique au service d’une perspective identitaire. On peut le lire dans des journaux comme Altantico.

Analysons la publication suivante de Marc Vanguard concernant l'immigration et l'insécurité.

La publication de Marc Vanguard constitue un fil méthodique présentant des données officielles sur l'immigration et la criminalité en France. À partir des chiffres du Ministère de l'Intérieur, il démontre une surreprésentation des étrangers, et particulièrement des étrangers africains, dans les statistiques de mise en cause pour diverses infractions.

Il étend cette analyse aux grandes villes, où les étrangers représenteraient jusqu'à 55% des mis en cause à Marseille, et à des infractions spécifiques comme les homicides ou les vols violents. Enfin, il conclut en soulignant l'importance de ces données pour interroger la politique migratoire française, suggérant un réexamen du nombre de titres de séjour délivrés annuellement.


Cette analyse est toutefois incomplète car elle ignore (volontairement ?) des variables explicatives essentielles pourtant souvent présentes dans les mêmes rapports statistiques. Bien que l'auteur admette brièvement l'influence de facteurs comme la pauvreté et le jeune âge, il les écarte rapidement en affirmant qu'ils "n'expliquent pas tout", sans fournir d'analyse croisée rigoureuse.


L'auteur tente de s'appuyer sur l'étude du sociologue Hugues Lagrange pour renforcer sa thèse d'une causalité culturelle. 


L’invocation de Lagrange par Vanguard est un détournement. Là où Vanguard attribue les difficultés à l’origine, Lagrange montre qu’elles résultent surtout de l’abandon social et spatial, de la ségrégation et de la ghettoïsation des quartiers populaires. Les « replis culturels » sont des réactions à ces conditions et non un héritage immuable, et ce n’est pas la race mais la trajectoire historique et les conditions sociales qui déterminent l’insertion des migrants.

Marc Vanguard omet systématiquement de contextualiser ces chiffres par des données socio-économiques (pourtant citées par Lagrange). Aucune mention n'est faite de la surreprésentation des populations immigrées dans les quartiers défavorisés, des taux de chômage, des niveaux de diplôme ou des phénomènes de discrimination qui pourraient influencer à la fois les trajectoires sociales et le ciblage policier. En isolant la variable de l'origine et en la corrélant directement à la criminalité, cette publication pratique un tri sélectif des données qui mène à une corrélation fallacieuse, présentant comme une cause première ce qui est très probablement un symptôme de conditions sociales sous-jacentes.

Une lecture marxiste du phénomène 

Dans une perspective marxiste, cette publication constitue un outil idéologique servant les intérêts de la classe dominante. En désignant une fraction du prolétariat que sont les travailleurs immigrés comme responsable de l'insécurité, elle pratique une racialisation du conflit de classe, détournant la colère sociale des véritables rapports d'exploitation économique. 

La fuite de la classe moyenne dont parle Lagrange hors des grands ensembles construits dans les années 60/70 ne relève pas d’un choix culturel ou identitaire, mais d’un déplacement imposé par la transformation des rapports de production capitalistes. Ces quartiers avaient été conçus par l’État et le capital comme des espaces de reproduction de la force de travail à bas coût, et leur abandon commence dès que la désindustrialisation rend cette main-d’œuvre moins utile à l’accumulation.

Les grands ensembles comme Sarcelles ou La Courneuve étaient un compromis fordiste. L'État et le patronat y logeaient 2,5 millions d’ouvriers à 10% du SMIC (loyers HLM 1965 : 50-70 F/mois), à proximité des usines (Renault Billancourt, 80 000 salariés). Leur rôle était de minimiser les coûts de reproduction via les crèches collectives et les transports SNCF.

Dès 1974 avec le choc pétrolier, le chômage dans ces ZUP passait de 3 à 15% en 1985. L’investissement productif s’est effondré avec une baisse de 60% des budgets ANRU hors mixité sociale entre 1990 et 2000. Le bâti s'est dégradé, environ 30% des HLM  datés de plus de 40 ans étaient toujours sans rénovation en 2000. Ceci provoquant une précarisation, on note 40% de familles monoparentales contre 15% au niveau national.

Le retrait de l’investissement productif et public y provoque chômage, dégradation du bâti et précarisation, poussant les fractions stables du salariat à chercher ailleurs les conditions matérielles de leur reproduction qui seront cette fois-ci entièrement à leur charge. Cette sortie ne constitue pas une ascension, mais une dépossession, car elle se paie par l’endettement, l’allongement des trajets et une dépendance accrue au capital financier et foncier. 

Ainsi les professions intermédiaires quittent massivement ces quartiers. La part des cadres supérieurs dans les banlieues rouges tombe de 12% en 1975 à 4% en 2006 selon l'INSEE. Cela signifie pas une ascension puisque 65% de ces ménages s’endettent sur 25 ans avec une taux de 4 à 6%, les trajets domicile-travail se rallongent de 50% passant à 1h15 contre 45 min de trajet auparavant. La dépendance au crédit immobilier explose, l'encours des ménages passe de 500 à 1400 mds entre 90 et 2000.

Dans le même mouvement, l’État et le marché laissent se concentrer dans ces quartiers une population surexploitée et durablement exclue de l’emploi stable, transformant l’espace urbain en instrument de gestion de classe. 70% des nouveaux entrants dans ces quartiers sont immigrés ou descendants, surexploités avec des salaires nets médians de 850 € contre 1200 € au niveau national. Le chômage de longue durée est supérieur à 50% chez les jeunes d’origine maghrébine selon l'INSEE. L’État gère cette "réserve industrielle" excédentaire par relégation spatiale, 40% des ZUS concentrent 12% des pauvres.

Cette ghettoïsation est fonctionnelle, elle isole 2 millions "d'inutiles au travail" selon le concept de surproduction relative de Marx. Ce qui a l'avantage d'empêcher la coalition interclasses. La loi SRU, qui devait imposer 20 à 25 % de logements sociaux, est un échec, en 2019, 80 % des communes concernées en comptaient moins de 5 %. Plutôt que d'admettre un désengagement de l'État, le discours dominant parle d'une "fuite des classes moyennes" volontaire. En réalité, cela cache un abandon délibéré des quartiers populaires, jugés inutiles ou improductifs dans l'économie actuelle.

La ghettoïsation n’est donc pas un échec accidentel, ni une volonté des immigrés arrivant sur le sol mais une solution fonctionnelle au capital, qui isole la misère et empêche la formation d’une conscience collective unifiée. 

La stratégie politique visant à restreindre l'immigration et à désigner les immigrés comme principaux responsables de l'insécurité remplit une fonction centrale dans la perpétuation des rapports de domination. En ciblant un segment de la classe ouvrière et en exacerbant les tensions au sein des classes populaires, elle fragmente la solidarité de classe et détourne l'attention des causes structurelles des problèmes sociaux, à savoir les politiques de l'État et les logiques du patronat.

Louis Chauvel, La spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions

Cette analyse s'inscrit dans le constat plus large du déclassement structurel des classes moyennes, un phénomène documenté par le sociologue Louis Chauvel qui complète les travaux de Lagrange. Dans ses travaux, Chauvel montre que ce déclassement n'est pas un accident, mais la conséquence directe de politiques publiques de désinvestissement dans les services publics, l'éducation et la protection sociale. 


 

Ces politiques sont elles-mêmes indissociables de la réorientation fondamentale de l'économie française depuis les années 1980, marquée par la financiarisation, la désindustrialisation et la précarisation du travail .

Ainsi, le discours anti-immigration et le déclassement des classes moyennes sont deux faces d'une même médaille : ils sont les symptômes politiques et sociaux d'une transformation économique qui produit à la fois de l'insécurité sociale et des boucs émissaires commodes. L'un sert à diviser ceux qui subissent les conséquences de l'autre. C'est sur la base de statistique ethnique que l'extrême droite s'appuie pour expliquer que l'immigration est la cause première des maux de la France. C'est sur la base de statistiques ethniques existant à l'étranger que nous allons démontrer que leur focalisation sur cette variable est inopérante.

L'analyse statistique, spatiale et marxiste des inégalités raciales dans le système pénal nord-américain

Aux États-Unis et au Canada, les statistiques pénales révèlent une surreprésentation criante des populations noires et autochtones, pointant vers un système profondément inégalitaire plutôt que vers un quelconque déterminisme biologique ou culturel.

Le recyclage de l'esclavage américain

Les noirs représentent 13% de la population américaine mais 33% des détenus en prison étatique selon le Bureau of Justice Statistics de 2018. Avec un taux d'incarcération 5 fois supérieur aux blancs (1 501 contre 268 pour 100 000 adultes). Pour les infractions liées à la drogue, ce taux est 6 fois plus élevé malgré des consommations similaires. Depuis 1976, 75% des exécutions concernent des meurtres de victimes blanches, bien que celles-ci soient proportionnellement égales.


Si la simple présence de l’immigration expliquait la délinquance, alors les groupes blancs historiquement récents aux États-Unis, comme les Irlandais des années 1840 (on pensera aux familles Biden et Trump) ou les Italiens de la fin du XIXᵉ siècle, auraient dû rester surreprésentés dans les statistiques criminelles sur plusieurs générations. Or, ces groupes se sont intégrés socialement et économiquement en deux générations, malgré les discriminations initiales et la pauvreté urbaine. 

La situation des noirs américains est très différente, quatre siècles d’esclavage et de ségrégation résidentielle, combinés à une pauvreté persistante et à des biais structurels dans le système pénal, produisent une sur-incarcération 5 fois supérieure à celle des blancs. L’explication n’est donc pas une arrivée culturelle ou migratoire, mais des conditions structurelles profondément enracinées dans le capitalisme et la hiérarchie raciale américaine. 

Les données quantitatives confirment que ces inégalités sont durables et reproduites par le système, et non le résultat d’une quelconque propension innée à la délinquance. En d’autres termes, ce que l’idéologie dominante désigne comme un problème racial est en réalité une question de rapports de production, de propriété et de contrôle social. 

Melissa Rubio, universitaire spécialiste du système carcéral américain, analyse dans ses travaux le glissement continu de l'esclavage vers le travail carcéral forcé post-1865, rendu possible par l'exception du 13e amendement "Ni esclavage ni servitude involontaire, si ce n’est en punition d’un crime".

Le système carcéral américain ou le business de l’enfermement


Selon Rubio, la justice aurait pris le relais en fournissant cette main-d’œuvre sous la forme de travail forcé dans les États sudistes comme l'Alabama et le Mississippi. Puisque privés de 4 millions d’esclaves noirs après l’abolition, les Black Codes criminalisaient le vagabondage englobant le vol, l'ivresse (alors même que les esclavagistes ont utilisé l'alcool pour soumettre à la fois les esclaves et les autochtones), la négligence familiale ou le comportement provocant. Ceci permettait de réemprisonner massivement les ,oirs libérés, les louant ensuite aux plantations via le convict leasing.

Rubio estime qu’une partie des noirs américains sont passés des plantations aux prisons, avec des comtés esclavagistes enfermant délibérément plus que les autres pour recréer une main-d’œuvre servile gratuite. Ce système est toujours actif, en 2025, 1 million de détenus travaillent pour 0,13 à 2$ par heure, générant 11 Md$ pour des firmes privées comme Victoria’s Secret et McDonald’s, sans droits syndicaux ni salaire minimum.

La privatisation du système carcéral : l’économie libérale du temps suspendu - Florian Mattern

Ce passage direct esclavage-prison illustre comment le capital sudiste a recréé l’exploitation servile sous couvert pénal, naturalisant la sur-incarcération noire comme punition méritée plutôt que comme succession logique de l’esclavage.

La criminalité noire américaine est donc un effet de classe et de structure provoquée par la classe bourgeoise qui a réussi à utiliser l'outil judiciaire comme justification du néo esclavage.

Le Canada, une réconciliation de façade

Au Canada, le phénomène de surreprésentation carcérale est particulièrement aigu pour les peuples autochtones. Bien qu'ils ne constituent qu'environ 5% de la population adulte, ils représentent plus de 32% des détenus sous responsabilité fédérale. 

Statistique Canada indique qu’en 2020‑2021, dans cinq provinces, le taux d’incarcération des autochtones adultes était de 42,6 pour 10 000, contre 4,0 pour les non‑autochtones, soit un taux environ 9 fois plus élevé.

L'appareil d'État canadien, par ses commissions successives, feint de déplorer les "séquelles" du colonialisme, tout en occultant sa fonction première : le maintien des conditions de l'accumulation du capital. Ce que les rapports officiels nomment "colonialisme" est en réalité le processus d'accumulation primitive par lequel le capitalisme naissant a violemment exproprié les peuples autochtones de leurs moyens de production (la terre) pour les intégrer de force dans une économie de marché.

Surreprésentation des autochtones détenus dans des établissements provinciaux pour adultes, 2019-2020 et 2020-2021 - Paul Robinson, Taylor Small, Anna Chen et Mark Irving

La Loi sur les Indiens et le système des pensionnats ne furent pas de simples erreurs de parcours, mais des instruments de superstructure destinés à briser les structures sociales communautaires pour produire une force de travail exploitable ou, à défaut, pour neutraliser ceux qui faisaient obstacle à l'extraction des ressources. La marginalisation socioéconomique actuelle n'est rien d'autre que l'organisation délibérée d'une armée de réserve industrielle maintenue dans la précarité.

La disproportion carcérale s'aggrave chez les femmes : les autochtones constituent près de 50% des femmes incarcérées dans les pénitenciers fédéraux. 

Les pensionnats autochtones ont fonctionné comme un instrument de la superstructure pour détruire les formes de reproduction culturelle et sociale propres à ces communautés, en imposant une assimilation forcée et en produisant des traumatismes intergénérationnels. La perte de langue, de culture et de compétences parentales, combinée à l’augmentation de la pauvreté et des violences, crée une population socialement et spatialement reléguée, facilement intégrable dans les structures de marginalisation économique ou carcérale. Comme le note Lagrange, cette population voit sa culture exploser au contact de la superstructure dominante : ses institutions, son système judiciaire et son marché du travail, qui imposent des normes étrangères et des mécanismes de contrôle. Le résultat n’est pas un "problème culturel" ou moral, mais un effet structurel de l’exploitation et de la domination coloniale et capitaliste, reproduit à travers les générations. La surreprésentation carcérale des autochtones découle directement de cette chaîne historique de dépossession, de relégation et de coercition institutionnelle.

Dans la vidéo ci-dessus, Jorgina Sun témoigne de son parcours de vie pour illustrer comment le traumatisme intergénérationnel des pensionnats a conduit à l'éclatement de sa famille et à son propre enfermement. Elle dénonce un système de justice qui privilégie la punition aveugle à la compréhension des causes sociales, traitant les autochtones comme des citoyens de seconde zone. Elle plaide pour une transformation radicale des prisons en lieux de guérison, affirmant avec force que la répression ne permet pas de briser les cycles de dépendance et de pauvreté.

Nous l'avons vu, tout comme les noirs américains, les peuples autochtones sont surreprésentés dans les prisons canadiennes. Tout comme les noirs américains les autochtones du Canada travaillent également pour des salaires dérisoires de 1,60 à 5,90 $ de l'heure, avec jusqu'à 80% prélevés pour les frais carcéraux.

L'Office de l'Enquêteur correctionnel note que les autochtones sont surreprésentés dans les programmes de travail de base (cuisine collective, ateliers artisanaux), avec 65% cantonnés aux échelons 1 et 2, soit un salaire de 1,60 à 4,25 $ de l'heure, contre 45% des non-autochtones promus à des postes techniques. Le refus fait l'objet d'une punition disciplinaire qui passe par l'isolement et/ou le retard de libération.

Ce micro-salaire perpétue leur dépendance matérielle, les familles extérieures restent sous le seuil de pauvreté à cause de maigres transferts. Les transferts aux familles sont de 10 à 20 $ par mois après déductions. Ils sont dérisoires face à la pauvreté autochtone car 70% des familles sous le seuil de pauvreté. Le taux de surpopulation dans logement atteint 35% contre 3% pour le national.

L'absence de droits syndicaux et de salaire minimum transforme ces détenus en main-d'œuvre quasi gratuite pour l'État puisqu'ils financent à majorité leur propre coercition via les frais carcéraux

Bureau de l'enquêteur correctionnel

Ainsi, le travail carcéral reproduit la réserve industrielle autochtone, divisant le prolétariat et légitimant la répression pénale coloniale qui a toujours cours. Cette répression commune aux noirs américains et autochtones canadiens se lit également sur la variable géographique. Elle nous permettra de faire le lien avec les travaux d'Hugues Lagrange.


L'éloignement géographique : l'arme spatiale de la domination

La ségrégation résidentielle n'est pas un phénomène naturel ou accidentel ; elle est le produit de politiques délibérées d'éloignement et de confinement, dont les effets se superposent parfaitement aux statistiques pénales.

La ségrégation spatiale des Etats-Unis

Aux États-Unis, la ségrégation raciale a été légalement construite par des politiques explicites tout au long du XXe siècle. Les redlining sont pratiqués à partir des années 30 par la Federal Housing Administration. Elles désignaient systématiquement les quartiers à forte population noire comme risqués pour les prêts hypothécaires. Cette pratique privait les résidents noirs d'accès au crédit et à la propriété, la principale source d'accumulation de richesse pour la classe moyenne américaine. 

Redlining - Federal Reserve History

Selon les archives du Mapping Inequality Project, la carte HOLC de Philadelphie de 1937 prouve que la proximité raciale primait sur la solvabilité ouvrière.

 

Cette pratique était institutionnalisée par le FHA Underwriting Manual de 1938 et validé par le gouvernement fédéral. Il imposait la ségrégation pour maintenir la valeur des prêts, comme le démontre l'historien Richard Rothstein dans The Color of Law.


À partir de 34:11 et jusqu'à 38:10, Richard Rothstein explique que la FHA a massivement subventionné l'exode des familles blanches vers les banlieues tout en interdisant l'accès à ces prêts aux populations noires. Il souligne qu'à l'époque, ces maisons étaient vendues à des prix très abordables pour toute la classe ouvrière, soit environ 100 000 $ en valeur actuelle. Cependant, en excluant les Afro-Américains de ces quartiers stables, le gouvernement les a empêchés de bénéficier de l'appréciation immobilière fulgurante qui a suivi. En conséquence, alors que ces propriétés valent aujourd'hui jusqu'à 500 000 dollars, ce système a créé un fossé de richesse héréditaire dont les familles noires restent constitutionnellement privées.

Ces clauses restrictives interdisaient donc la vente de propriétés à des personnes non blanches, mais en plus les politiques fédérales de construction d'autoroutes traversaient et détruisaient délibérément des quartiers noirs florissants ce qui a consolidé cet apartheid spatial. 

Ainsi à Miami, le quartier noir d’Overtown, surnommé "Harlem of the South", est traversé dans les années 60 par l’Interstate 95 et la State Road 836. Des dizaines de pâtés de maisons sont expropriés, plus de la moitié de la population est déplacée, les commerces ferment. Les travaux de recherche sur les autoroutes urbaines citent explicitement Overtown comme exemple emblématique de destruction d’un quartier noir prospère au profit d’axes autoroutiers destinés aux banlieues blanches du comté de Dade. L'échangeur massif entre l'I-95 et la SR 836 occupe aujourd'hui environ 40 pâtés de maisons qui composaient autrefois le centre d'Overtown.


MIAMI: I-95 DISPLACEMENTS - SEGREGATION BY DESIGN

Le résultat est une géographie urbaine où les communautés noires sont concentrées dans des quartiers souffrant d'un sous-investissement chronique en écoles, services publics et opportunités économiques, tout en étant surveillées de façon disproportionnée par la police. Cette relégation a crée les conditions sociales qui ont alimenté les taux d'arrestation, tout en facilitant leur ciblage par l'appareil pénal.


La ségrégation spatiale du Canada

Au Canada, l'éloignement géographique des peuples autochtones a pris des formes à la fois rurales et urbaines, toutes aussi dévastatrices. 

La Loi sur les Indiens de 1876 est l’aboutissement d’une série de textes antérieurs, dont l’Acte pour encourager la civilisation graduelle de 1857 et l’Acte pourvoyant à l'émancipation graduelle des Sauvages de 1869. Elle cristallise une politique d’assimilation et de contrôle en transférant la propriété des terres autochtones à la Couronne, limitant les Premières Nations à des réserves souvent situées sur des terres jugées marginales et loin des axes commerciaux.

Les traités numérotés (1871-1921)

Ainsi les réserves cries du Nord du Québec, sont entre 300 et 500 km des centres urbains comme Val-d'Or ou Rouyn. Ce processus s’inscrit dans la logique des traités numérotés de 1871 à 1921 qui, en échange de droits de chasse et de compensations annuelles, cédaient de vastes territoires à la Couronne.

Les traités numérotés (1871-1921)

L'article 18 stipule que "Sa Majesté détient les réserves pour l'usage des bandes", interdisant toute vente ou location sans approbation ministérielle. Ce régime de tutelle a bloqué tout développement économique autonome et a permis à l’État de céder des terres de réserve sans le consentement des communautés, notamment pour des projets d’infrastructure.

L'article 35 rajoute que même les terres de réserve, normalement détenues par la Couronne pour l’usage des bandes, ne sont pas totalement protégées contre l’expropriation. L’État ou certains organismes peuvent, sous couvert d’une loi et avec l’autorisation du gouvernement fédéral, prendre ou utiliser des terres de réserve (ou des droits sur ces terres) sans le consentement de la communauté qui y habite.



La réserve d'Attawapiskat en Ontario est créée par le Traité n°9. Il est signé 1906, mais la communauté n’y adhère qu’en 1930. Sa localisation actuelle résulte de l’expropriation des terres de chasse cries dans les années 50 pour l’exploitation minière du Nickel Rim par la société International Nickel Company. L'exploitation du Nickel Rim à Attawapiskat par Inco s'inscrit dans un schéma mondial de la multinationale, marqué par des conflits similaires au Guatemala, en Nouvelle-Calédonie et en Indonésie. En 2006, la Banque mondiale a officiellement sanctionné Inco pour violations des droits de l'homme liées à son projet en Indonésie, confirmant un modèle récurrent d'impacts négatifs.

La société INCO a également exploité à Thompson dans le Manitoba ceci fait le lien avec l'intervenant sur la vidéo Youtube précédente à la 46e minute. 


Devenue une réserve accessible uniquement par avion ou routes de glace l'hiver, elle est située à environ 500 km de Timmins. Cette situation d’isolement géographique, combinée à la perte des territoires traditionnels, a engendré une dépendance économique extrême et des crises sociales récurrentes, illustrant les conséquences à long terme de la Loi sur les Indiens et des politiques d’expropriation.

The Suicide Crisis in Attawapiskat in Context - David Smith

Aujourd'hui, de nombreuses réserves du Nord subissent des crises humanitaires chroniques liées à l'absence d'eau potable, de logements adéquats et de soins de santé accessibles, aggravées par l'isolement. À Neskantaga en Ontario, l'eau du robinet reste impropre depuis des décennies, forçant les résidents à bouillir l'eau ou à dépendre de livraisons, avec des impacts sur la santé des enfants.

Bien que les autochtones représentent moins de 1 % de la population totale de Montréal, ils sont surreprésentés au sein des sans-domicile fixe. Selon le dernier dénombrement de l'itinérance, les personnes autochtones représentent entre 10% et 15% de la population en situation d'itinérance visible à Montréal. Dans certains secteurs spécifiques, comme le Square Cabot, ce chiffre grimpe pour ce qu'on appelle "l'itinérance cachée". Cela désigne les personnes sans logement stable qui ne dorment pas dans la rue, mais alternent entre des hébergements temporaires précaires, comme le "couchsurfing" chez des amis ou de la famille, les motels, les logements surpeuplés ou insalubres, ou même des situations de violence domestique tolérée faute de mieux.

Autochtones en situation d’itinérance à Montréal

Le taux de chômage des autochtones en milieu urbain reste nettement supérieur à celui des non-autochtones, souvent deux fois plus élevé selon les données récentes de Statistique Canada (12 à 15% contre 6 à 7% à Montréal en 2025). La discrimination à l'embauche, documentée par des études comme celles de Maytree, et le manque de reconnaissance des compétences acquises en communauté que sont les savoirs traditionnels et les langues autochtones, freinent l'accès à des emplois stables. Cela maintient de nombreuses familles autochtones sous le seuil de faible revenu, aggravant la précarité malgré une population jeune et croissante en ville.

Les autochtones sur le marché du travail canadien - Michael Mendelson

Conclusion : De la relégation spatiale à la mystification raciale des rapports de classe

L’analyse historique et spatiale développée ici confirme une thèse centrale du matérialisme historique : ce que l’extrême droite présente comme des problèmes criminels ou culturels relève en réalité de rapports sociaux produits par des choix politiques et économiques précis. La surreprésentation des noirs dans les statistiques pénales nord-américaines n’est pas l’expression d’une déviance intrinsèque, mais l’effet nécessaire de la relégation spatiale organisée par l’État capitaliste. 

Du redlining et des destructions de quartiers ouvriers afro-américains par les autoroutes urbaines aux États-Unis, jusqu’aux réserves autochtones éloignées et à la gestion punitive de l’itinérance au Canada, l’État n’a cessé de produire des espaces de concentration de la force de travail paupérisée, puis de traiter les conséquences sociales de cette paupérisation comme des fautes individuelles.

Les statistiques pénales ne mesurent donc pas une criminalité naturelle des populations, mais enregistrent la trace chiffrée d’un rapport de domination : celui d’un État qui, après avoir organisé l’exclusion économique et spatiale, déploie son appareil répressif pour en administrer les effets. La prison est l’une des formes de mise au rebut de la force de travail rendue surnuméraire par l’accumulation. 

Cette lecture rejoint les analyses critiques de Hugues Lagrange. Il montre que ce que l’on désigne comme repli communautaire ou affirmation identitaire est avant tout une réponse sociale à l’abandon institutionnel. Il souligne que la ségrégation urbaine, l’échec scolaire et la défaillance des mécanismes d’intégration républicaine créent les conditions dans lesquelles se recomposent des cadres identitaires défensifs. Ces identités ne sont pas la cause première des désordres sociaux, mais un symptôme de la destruction des règles communes produite par la désagrégation des conditions matérielles d’existence.

De Rothstein et son analyse des politiques de logement ségréguées aux États-Unis, aux travaux sur les traités coloniaux et l’administration des populations autochtones au Canada, en passant par les enquêtes de Lagrange sur les quartiers populaires français, un même principe se dégage : la variable déterminante est celle de la position de classe, systématiquement structurée, aggravée et fragmentée par des dispositifs étatiques de racialisation. La race fonctionne ici comme une médiation idéologique qui naturalise des rapports de classe historiquement construits.

C’est dans ce cadre que l’extrême droite doit être comprise pour ce qu’elle est : non une force de dévoilement, mais une entreprise de falsification. En ethnicisant les conflits sociaux, elle se pose en critique de la misère qu’elle prétend nommer, tout en en falsifiant délibérément les causes. Elle opère un double mensonge : elle efface la logique de classe en substituant à l’exploitation une opposition entre groupes culturels, et elle absout l’État capitaliste de sa responsabilité historique dans la production de la précarité qu’elle instrumentalise.

L’idéologie racialisante ne procède pas d’une simple falsification volontaire, mais de l’incapacité structurelle à penser les rapports sociaux autrement que sous la forme des apparences qu’ils revêtent dans la concurrence généralisée. Piégée dans cette concurrence généralisée l’extrême droite devient un faussaire idéologique au sens plein du terme car elle reprend les effets réels de la domination sociale que sont la pauvreté, l'insécurité, la désagrégation des solidarités pour en proposer une explication inversée. Elle transforme les victimes des rapports sociaux en coupables. Cette falsification n’est pas une erreur d’analyse, mais une fonction politique : empêcher toute lecture matérialiste du réel et toute possibilité de recomposition consciente de la classe dominée.

Démanteler ce récit falsifié impose de restituer le fil causal complet, des choix politiques et économiques organisant la relégation spatiale jusqu’aux formes pénales de gestion de la misère. 

Replacer la question pénale au cœur de l’analyse des rapports de production permet de rompre avec les lectures moralisantes des gauchistes ou culturalistes des fascistes. Elle permet de réaffirmer que la lutte contre les inégalités ne peut être dissociée de la critique radicale de l’État et du mode de production capitaliste. C’est sur ce terrain, et sur celui-là seulement, que peut se formuler un projet d’émancipation réel.


samedi 22 novembre 2025

La binationalité comme effet du capitalisme mondialisé (lecture 50 à 60 minutes)


La binationalité n’est pas seulement un phénomène culturel ou identitaire : elle est d’abord un produit historique du capitalisme mondialisé. À mesure que la circulation du capital, des marchandises et de la force de travail s’intensifie, les frontières juridiques se recomposent pour servir les besoins du marché. Être binational, ce n’est plus tant appartenir à deux nations qu’occuper un espace intermédiaire façonné par les flux économiques. Ce statut traduit la contradiction entre un capital globalisé et des États qui demeurent les instruments de sa reproduction.

Pour les classes dominantes, la double nationalité assure la libre mobilité du capital et la sécurisation des patrimoines ; pour les travailleurs, elle reste un privilège rare, loin de l’internationalisme réel du prolétariat. Ainsi, la binationalité n’abolit pas les frontières : elle les réorganise au profit de ceux qui peuvent les franchir. Dans ce cadre, elle devient un révélateur des inégalités structurelles du monde contemporain et du décalage croissant entre la citoyenneté formelle et la réalité matérielle des rapports de production.


1) Filiation historique en France : de l'ennemi à l'outil économique

En France, l’évolution du regard sur la binationalité n’exprime pas un progrès moral ou humaniste, mais suit les besoins historiques du capital et la fonction idéologique de la nation bourgeoise. Il s'agit de démontrer que la conception de la nationalité, loin d’être neutre, constitue un instrument de domination de classe au service de la reproduction du capital.

La tradition jacobine et l'État-nation bourgeois : La Révolution française marque le passage d’une souveraineté royale à une souveraineté populaire et nationale, posant le principe d’unité et d’indivisibilité de la République, proclamé notamment par le décret de la Convention nationale du 25 septembre 1792. Ce principe commande l’unicité du peuple français et interdit toute différenciation politique entre citoyens.

Le déplacement sémantique entre nation et patrie à la Révolution française, comme l’ont observé Jean-Yves Guiomar et François Brunel, est important pour comprendre cette époque. La patrie, avant d’être un concept lié à l’État ou à la nation, renvoie à une idée d’attachement affectif à la terre et à la communauté historique héritée des ancêtres. Ce terme porte une charge émotionnelle forte, liée à la terre natale et à un sentiment d’amour, ce qui facilite l’appropriation du pouvoir par la bourgeoisie montante.

Cette mystification sert à transformer ce qui est fondamentalement une lutte de classes en un discours d’unité nationale, unifiant les intérêts divergents sous la bannière patriotique. La Révolution invente ainsi une forme de patriotisme où cette patrie devient un idéal mobilisateur, incarnant la liberté, la vertu civique et l’appartenance collective, dépassant les fractures sociales pour justifier l’ordre nouveau. Ce déplacement sémantique fait passer la souveraineté d’un pouvoir royal à une volonté commune incarnée dans la patrie, et à travers elle, dans une nation républicaine fondée sur l’égalité politique, mais toujours sous la direction de la bourgeoisie.

Le Code civil et la consolidation juridique de la nation bourgeoise : Le Code civil napoléonien de 1804 marque un moment décisif dans la consolidation de l’État bourgeois. En fondant la nationalité sur le jus sanguinis, il inscrit dans le droit l’idée d’une communauté politique unifiée par la filiation, la propriété et l’allégeance à l’État. 

Ce cadre juridique, présenté comme universel, traduit en réalité les besoins de la bourgeoisie montante :

Unifier le marché intérieur : Le Code a démantelé les barrières internes et créé un espace juridique unifié, condition préalable à la formation d'un marché national intégré, où les capitaux et les marchandises peuvent circuler sans entrave.

Stabiliser la main-d’œuvre :  Le Code a créé un cadre juridique qui assure la disponibilité d'une main-d'œuvre docile, interdite de se syndiquer via la loi le Chapelier de 187, et qui sécurise la transmission des richesses via l'article 544, stabilisant ainsi les fondements de la société de classe.

Centraliser le pouvoir : Le Code Civil a été l'arme juridique confortant la centralisation. Il a fait de l'État le seul garant de l'ordre social et le seul créateur de normes, achevant de liquider les structures féodales et corporatistes qui contestaient son autorité.

La perte de la nationalité n’est pas pensée comme sanction morale, mais comme moyen de garantir la fidélité au nouvel ordre national et à ses intérêts de classe. Les dispositions concernant les femmes, notamment la perte automatique de la nationalité en cas de mariage avec un étranger, illustrent la dimension patriarcale et patrimoniale de cet ordre. Ainsi, le Code civil consacre juridiquement la nation comme instrument de la domination bourgeoise, où l’unité politique masque les divisions de classe.

Le code de Napoléon sur Cours de droit.net


La loi de 1889 : Le jus soli au service de l'impérialisme et de l'industrie

La défaite de 1870 face à la Prusse est un traumatisme national. La France, dont la natalité stagne, regarde avec anxiété la population croissante de son rival allemand. La Troisième République naissante a besoin d'une armée massive pour préparer la "revanche" et consolider son empire colonial. Le jus soli devient une machine à fabriquer des citoyens-soldats. En attribuant automatiquement la nationalité française aux enfants nés en France de parents étrangers, l'État s'assure du renouvellement quantitatif de son armée. La nationalité est ici un pacte implicite : la protection de l'État contre l'obligation de mourir pour lui.

Loi du 26 juin 1889 sur la nationalité proposée par le sénateur Anselme Batbie en 1882

La loi de 1889 est bien l'acte de naissance d'une gouvernementalité libérale moderne : elle ne nie pas la mobilité, elle la régule. Elle utilise l'appareil d'État pour naturaliser (au double sens du terme) les flux humains nécessaires au capitalisme, en les canalisant dans le moule de la nation, garantissant ainsi la reproduction d'une force de travail docile et disponible, prête à servir tant l'usine que la caserne.

Alors que Robespierre concevait la citoyenneté comme un projet politique et moral fondé sur la vertu républicaine, les libéraux de 1889 en font un instrument pragmatique de gestion de l’État-nation. 

Dans son discours et écrits, Robespierre distingue les étrangers de l’intérieur, souvent perçus comme aristocrates ou conspirateurs contre-révolutionnaires, des patriotes français.

Le droit du sol déplace la citoyenneté du terrain de l’engagement politique vers celui de la simple appartenance territoriale, dissociant ainsi la nationalité juridique de la citoyenneté réelle, désormais subordonnée aux besoins du capital et de l’État.

Une suite de lois utilisant la nationalité pour servir la reconstitution puis la régulation

La réforme de 1927 visait explicitement à combler le déficit démographique causé par la saignée de 14-18, reconstituant par la loi la force de travail masculine decimée. Elle facilitait l’accès à la nationalité française en réduisant le délai de résidence nécessaire pour la naturalisation de 10 à 3 ans. Elle permettait aussi aux enfants nés d’une mère française et d’un père étranger d’être automatiquement français, et donne à la femme française le droit de conserver sa nationalité même en épousant un étranger. Les naturalisations montent rapidement après 1927, témoignant de l’importance donnée à l’intégration accélérée des étrangers pour répondre aux besoins du pays.

L’Alliance nationale, reconnue d’utilité publique par Poincaré, séduit la bourgeoisie cultivée : juristes, écrivains, professions libérales et s’impose comme relais idéologique du pouvoir bourgeois dans les milieux parlementaires.


L’ordonnance du 19 octobre 1945, répond aux besoins matériels du capital en reconstruction. En facilitant la naturalisation, elle transforme une main-d’œuvre étrangère en force de travail nationale, stabilisée et contrôlable. Sous couvert d’universalité républicaine, elle codifie une intégration différenciée, maintenant des distinctions de genre et d’origine. Ce dispositif organise une stratification ethnique du prolétariat, assignant les travailleurs coloniaux et immigrés aux emplois les plus précaires. Derrière le discours d’assimilation, l’État rationalise la division du travail au profit de la bourgeoisie. L’ordonnance devient ainsi un instrument central de la reconstruction capitaliste, conciliant intégration juridique et hiérarchisation sociale.

Cette logique s’oppose radicalement au projet fédéral porté par Henri Lozeray au nom du PCF. Alors que l’ordonnance perpétue sous une forme modernisée le modèle assimilationniste, Lozeray défendait une libre fédération où chaque peuple manifesterait "son plein gré" d’y adhérer. Sa proposition aurait permis une citoyenneté plurielle, reconnaissant politiquement les spécificités culturelles que l’ordonnance nie tout en les instrumentalisant économiquement.

Les députés communistes, cohérents avec cette vision, défendaient une intégration pleine et entière des populations coloniales. Mais leur opposition à la stratification ethnique dépassait le cadre étroit de l’ordonnance de 1945 : elle s’inscrivait dans un projet de dépassement de l’empire par une libre association des peuples. Leur échec à imposer cette vision laissa le champ libre à une gestion capitaliste des populations qui, tout en accordant des droits individuels, verrouillait toute reconnaissance collective et perpétuait les rapports de domination coloniaux sous de nouvelles formes.

Ainsi, le contraste entre l’ordonnance de 1945 et la proposition Lozeray révèle l’alternative historique devant laquelle se trouvait la France : entre une fédération fondée sur le consentement des peuples, ouvrant la voie à des appartenances plurielles, et un assimilationnisme modernisé qui, sous couvert d’universalité, ne faisait que réorganiser l’exploitation coloniale au service de la reconstruction capitaliste.

Henri Lozeray était membre de la commission de la constitution


Gestion cyclique en fonction des besoins : Les accords d’Évian de 1962 instaurent une circulation contrôlée entre la France et l’Algérie, transformant les anciens colonisés en main-d’œuvre captive pour les secteurs en tension. La circulaire Fontanet de 1968 perfectionne ce dispositif en liant chaque travailleur immigré à un emploi et une région, renforçant la dépendance et la docilité de cette force de travail. Cette rationalisation produit une segmentation ethnique du marché du travail, bloquant toute mobilité sociale. La suspension de 1974, en pleine crise pétrolière, marque un basculement : l’immigré devient variable d’ajustement et bouc émissaire du chômage. Le "titre unique" de 1984 parachève cette logique en institutionnalisant la précarité sous couvert d’ordre administratif. De 1962 à 1984, l’État capitaliste orchestre une gestion cyclique et hiérarchisée du travail, ajustant, fragmentant et opposant les fractions du prolétariat au gré des besoins du capital.

En cette année 2025, l'Insee commence une étude de recensement qui comptera les binationaux. Cependant l'Ined dans une publication de 2012 nous apprend que les doubles nationaux constituent environ 5 % de la population française métropolitaine âgée de 18 à 50 ans, dont près de 90 % sont des immigrés ou descendants d’immigrés. Près de la moitié des immigrés naturalisés conservent leur nationalité d’origine. La proportion varie fortement selon les régions d’origine : la binationalité est marginale chez les originaires d’Asie du Sud-Est (moins de 10 %), mais atteint plus des deux tiers parmi les immigrés du Maghreb, 55 % chez ceux de Turquie et 43 % parmi les Portugais. À l’inverse, si les anciennes vagues italiennes ou espagnoles y recouraient peu, les ressortissants des autres pays de l’UE27 optent aujourd’hui majoritairement pour la double nationalité lorsqu’ils deviennent Français.


A cela doit s'ajouter une analyse de classe selon les données disponibles

Seconde nationalité% estimé parmi les binationauxAnalyse de classe sociale générale
Algérienne30%Majoritairement issue des classes populaires et ouvrières, avec des poches de précarité importante, souvent concentrée dans les grandes zones urbaines et les secteurs manuels ou peu qualifiés.
Marocaine15%Classe populaire et ouvrière, parfois dans les secteurs du commerce et des services, avec une mobilité sociale limitée mais réelle.
Tunisienne5%Profil similaire aux binationaux algériens et marocains, avec une présence plus marquée dans le secteur tertiaire.
Européenne (Italie, Portugal, Espagne, autres pays UE)20%Plus répartie dans les classes moyennes, souvent avec une meilleure mobilité sociale, présence dans l’artisanat, professions intermédiaires, et petite entreprise.
Américaine/Canadienne5%Majoritairement classe moyenne à supérieure, souvent composée d’expatriés, universitaires, cadres et entrepreneurs.
Chinoise3%Présence notable parmi les étudiants, professions libérales, et entrepreneuriat, insertion majoritairement dans le commerce et services.
Afrique subsaharienne10%Population en croissance, avec beaucoup de jeunes migrants, souvent en situation précaire, mais aussi une présence croissante dans les études et professions libérales.

Ce tableau des binationalités révèle une géographie de classe qui reflète l'histoire impériale française et la division internationale du travail. La prédominance écrasante des nationalités maghrébines représentant 50% du total illustre la continuité de l'exploitation post-coloniale : ces populations issues de l'ancien empire français constituent un prolétariat racialisé concentré dans les secteurs précaires de l'économie française.

La corrélation entre l'origine et la position de classe n'est pas un hasard :

Les binationalités européennes, héritées des vagues d'immigration de travail des Trente Glorieuses, montrent une mobilité sociale partielle vers les classes moyennes, reflet de leur meilleure intégration au marché du travail fordiste.

Les binationalités américaines et canadiennes représentent typiquement la bourgeoisie transnationale, dont la mobilité sert l'accumulation du capital à l'échelle globale.

Les binationalités chinoises et subsahariennes incarnent deux faces du capitalisme contemporain : une petite-bourgeoisie commerçante d'un côté, un prolétariat précaire en formation de l'autre.

Les données statistiques françaises révèlent comment la binationalité cristallise la division ethnique du travail : 50% des binationaux sont originaires du Maghreb et concentrés dans les classes populaires, tandis que les binationaux nord-américains appartiennent majoritairement aux classes supérieures.

2) La position des pays communistes actuels : la dialectique du marxisme léninisme face au capitalisme mondial

Il convient d'analyser comment les pays communistes actuels se positionnent face au concept de binationalité. 

Cuba : La réforme constitutionnelle cubaine de 2019 adoptée par une majorité de cubains marque une évolution significative en reconnaissant que l'acquisition d'une nationalité étrangère n'entraîne plus automatiquement la perte de la citoyenneté cubaine. Cependant, cette ouverture théorique s'accompagne dans la pratique d'un principe rigoureux de citoyenneté effective qui maintient un contrôle étatique étroit.

What Difference Does the Cuban Constitution Recognizing Dual Citizenship Make?


En tolérant la double nationalité, Cuba renforce ses liens avec l'importante diaspora cubaine à l'étranger, particulièrement en Floride, dont les transferts de fonds (remesas aux alentours de 2 milliards par an) constituent une source cruciale de devises étrangères.  En exigeant l'usage exclusif du passeport cubain sur le territoire national, l'État réaffirme sa primauté juridique et politique face à toute allégeance concurrente.

Le Vietnam : maintient le principe d'une nationalité unique, comme l'atteste la disposition légale stipulant que les citoyens vietnamiens "ont uniquement la nationalité vietnamienne". Cette position de principe, héritée du modèle soviétique, reflète une conception classique de la souveraineté étatique où la loyauté nationale ne saurait être partagée.

Cependant, une évolution significative s'annonce avec la réforme effective dès juillet 2025, qui assouplit certaines conditions et autorisera dans certains cas précis la conservation d'une nationalité étrangère lors de l'acquisition ou de la restauration de la nationalité vietnamienne. Cette réforme manifeste un pragmatisme économique croissant, visant à favoriser le retour et l'investissement de la diaspora vietnamienne à l'étranger.

Nouvelle loi sur la nationalité vietnamienne : plus d’ouverture et de simplification

Cette ouverture reste néanmoins strictement encadrée. L'exclusion des binationaux de certains postes clés (hauts fonctionnaires, dirigeants, militaires) établit une distinction nette entre les droits civiques et les droits politiques. Elle crée une citoyenneté à deux vitesses : une citoyenneté pleine et entière pour les nationaux historiques, et une citoyenneté limitée, notamment dans l'accès à la souveraineté de l'État, pour les binationaux.

Le Laos : La législation laotienne incarne une application rigoureuse du principe d'unicité nationalitaire, caractéristique des États se réclamant du marxisme-léninisme. L'article 2 de la loi de 2008 établit une prohibition absolue de la binationalité, tandis que l'article 7 impose la renonciation préalable à la nationalité laotienne comme condition à toute naturalisation à l'étranger.



Loi sur la nationalité laotienne

Ce dispositif juridique répond à trois impératifs politiques fondamentaux :

Renforcement de l'État-nation unitaire : Dans un contexte pluriethnique (Lao Loum environ 70%, Lao Theung 20%, Lao Soung  10% répartis sur 160 groupes ethniques) l'interdiction de la double allégeance sert d'outil d'intégration forcée, subordonnant les identités particulières à l'identité nationale définie par l'État-Parti.

Contrôle des mobilités transnationales : En conditionnant la ré acquisition de la nationalité (article 18), l'État conserve un moyen de pression sur sa diaspora et filtre les retours selon des critères politiques et économiques.

Maintien de la souveraineté étatique : Le refus de la binationalité s'inscrit dans une conception absolutiste de la souveraineté, où la loyauté citoyenne ne saurait être fragmentée entre plusieurs entités politiques.

Cette orientation traduit la dialectique entre l’internationalisme prolétarien et les impératifs de la construction étatique : au Laos, comme dans d’autres États se réclamant du socialisme, la priorité donnée à la consolidation nationale relègue l’idéal cosmopolite au second plan. La nationalité y apparaît moins comme un droit individuel que comme un instrument de gouvernementalité, garantissant la cohésion et la reproduction du système politique.

La Biélorussie : rejette la double nationalité conformément à la Loi sur la citoyenneté de 2002, qui n’accorde aucune reconnaissance formelle à ce statut. Selon son article 4, tous les citoyens sont égaux devant la loi, mais ne peuvent se prévaloir d’aucune autre allégeance : l’État ne reconnaît que la nationalité biélorusse, même en cas de double passeport.

En pratique, toute personne possédant une autre nationalité est considérée uniquement comme citoyenne biélorusse sur le territoire national. Les révisions récentes de la loi ont renforcé la possibilité de déchéance de citoyenneté pour faits d’« extrémisme » ou engagement dans une armée étrangère.

Cette conception exclusive s’inscrit dans la continuité du modèle étatique soviétique, où la citoyenneté fonctionne avant tout comme un instrument de loyauté politique et d’intégration idéologique au service du pouvoir central. 

Il est a noter qu'à la période du torpillage de l'URSS (par les élites corrompues contre la volonté des populations) la nationalité fut un simple découpage territorial : on prenait la nationalité du pays où on se trouvait à ce moment-là. Ce qui explique qu'aujourd'hui certains généraux ukrainiens soient ethniquement russes.

La Chine : La prohibition absolue de la double nationalité par la Chine montre la persistance d'une superstructure juridique héritée de l'ère maoïste, où la citoyenneté constitue un rapport politique d'allégeance exclusive à L'Etat. Cette conception rigide, formalisée par la loi de 1980, semble contredire l'intégration croissante de la Chine dans le capitalisme mondial. Cependant, l'analyse révèle une adaptation dialectique de cet appareil d'État aux exigences de l'accumulation du capital.


L’article 5 de la loi de 1980 réserve la nationalité chinoise aux enfants nés à l’étranger dont l’allégeance est jugée fiable, excluant ceux déjà détenteurs d’une nationalité étrangère. Cette distinction reflète la priorité donnée au contrôle politique et idéologique du Parti après la Révolution culturelle. Elle permet de préserver la souveraineté nationale tout en laissant la porte ouverte à une mobilisation économique sélective de la diaspora. La nationalité devient un instrument de gouvernementalité : elle lie droits civiques et loyauté politique, intégrant les ressources transnationales au service du capitalisme dirigé par l’État. Ce dispositif illustre la dialectique entre ouverture économique et centralisation politique.

Le développement des "cartes vertes" et autres visas spécialisés pour la diaspora représente l'émergence d'une citoyenneté économique différentielle, soigneusement distinguée de la citoyenneté politique. Ce dualisme permet à la bureaucratie dirigeante de résoudre la contradiction entre son besoin de contrôle politique absolu et son impératif de capter les capitaux, technologies et compétences de la bourgeoisie chinoise transnationale.

En Chine, la course à la carte verte pour les étrangers - Le Point

Ce système produit une stratification fonctionnelle des sujets. Ainsi selon une analyse de classe :

La masse laborieuse nationale, soumise au régime général de la citoyenneté unique.

La bourgeoisie compradore, bénéficiant de privilèges économiques sans droits politiques.

L'appareil d'État-Parti, qui conserve le monopole de la souveraineté politique.

La nationalité est l'instrument central d'une gouvernementalité socialiste de marché, où l'idéologie souverainiste légitime l'extraction de valeur depuis la diaspora tout en contenant les influences politiques étrangères. 

Lors du congrès de 2017 Xi Jinping annonce que "la direction du Parti est le garant fondamental du socialisme à la chinoise". Cette affirmation résume la fonction idéologique du dispositif : maintenir l’unité politique tout en permettant la circulation du capital. La nationalité devient alors un outil de gouvernementalité socialiste de marché, légitimant la captation de valeur issue de la diaspora tout en neutralisant les influences étrangères.

Texte intégral du rapport de Xi Jinping au 19e Congrès national du PCC

La dédollarisation, encouragée par les BRICS vise à réduire la dépendance au dollar américain et à diversifier les monnaies utilisées dans le commerce et l’investissement internationaux. Elle s’inscrit dans une stratégie globale de souveraineté économique et monétaire, qui complète la politique stricte de contrôle sur la nationalité. 

La Chine y combine ouverture sélective aux capitaux et talents étrangers avec un refus catégorique de la double nationalité, garantissant ainsi la circulation économique et technologique nécessaire à l’accumulation capitaliste dirigée par l’État tout en préservant son monopole politique et idéologique.

C'est une forme de mondialisation souveraine où l'ouverture économique ne rime pas avec libéralisation politique, mais au contraire, vise à renforcer l'autonomie et le contrôle du Parti-État. Cette autonomie et ce contrôle sont les conditions nécessaires au parti pour réaliser les objectifs qu'il s'est fixé.


3) L'adaptation des pays capitalistes face à l'impérialisme : diaspora et binationalité

Face aux exigences de la mondialisation, les États capitalistes déploient des stratégies différenciées pour réguler les flux de populations, de diasporas et de capitaux. Ces politiques sont structurées par une double logique : faciliter l’accumulation du capital tout en renforçant les mécanismes de contrôle politique. Le statut de binational, reconnu ou interdit, fonctionne comme une variable pour concilier mobilité économique et allégeance politique, tout en reconfigurant les rapports de classe et les formes contemporaines de l’exploitation. Analysons quatre pays capitalistes : la Hongrie, 

La Hongrie : La Hongrie mobilise la diaspora ethnique hongroise vivant dans les pays voisins en leur octroyant la nationalité hongroise, leur permettant de conserver leur citoyenneté d’origine. Cette politique vise à renforcer les liens avec les Hongrois outre-frontières, notamment ceux issus des modifications frontalières après le Traité de Trianon, et à construire un ensemble national élargi sans revendications territoriales directes, mais avec une dimension idéologique forte.

Orbán et les minorités hongroises - Lucie Deffenain

L'élite hongroise profite de cette diaspora pour attirer capitaux et investissements, consolidant ainsi la bourgeoisie nationale et ses relais politiques. Selon la Banque centrale hongroise, le stock d’investissements hongrois à l’étranger a atteint 45,4 milliards de dollars en 2023. Parallèlement, la population locale non-migrante subit une pression idéologique nationaliste alors même que le gouvernement fait l'inverse de ce qu'il prône (voir le scandale Bunchum), avec un accès restreint aux ressources et aux circuits d’influence transnationaux. 

La diaspora elle-même est intégrée de façon sélective, selon des critères ethniques et économiques, fonctionnant comme un outil économique et politique.


Cette politique de binationalité sélective sert à canaliser la loyauté politique et à renforcer le capital national, tout en maintenant les divisions ethniques et sociales. Le vote des Hongrois de l’étranger, majoritairement favorable à Orbán, illustre cette instrumentalisation politique. Cela s’accompagne d’aides culturelles et éducatives pour maintenir un sentiment d’unité nationale mythifiée.

Les binationaux hongrois sont principalement répartis dans les pays voisins avec d'importantes communautés en Roumanie, Slovaquie, Serbie, et Ukraine. Ils vivent aussi en Autriche, en Allemagne, et dans d’autres pays de l’Union européenne où la Hongrie entretient des échanges économiques et migratoires intenses. Ces diasporas engagées économiquement et politiquement constituent un levier important pour la Hongrie, notamment pour attirer des capitaux et renforcer l’influence nationale transnationale.


Par une politique publique incluant des dispositifs de double nationalité, des soutiens financiers et un maillage institutionnel dense, le gouvernement Orban a transformé ses communautés à l'étranger en relais actifs pour les investissements et la coopération transfrontalière.
Les investissements directs étrangers en Hongrie - Direction générale du Trésor

Le nationalisme orbánien repose sur une dialectique cynique entre expansionnisme ethnique et dumping social. D'un côté, l'État promeut une nation hongroise unique au-delà des frontières, transformant sa diaspora en un réservoir de capitaux et de relais d'influence. De l'autre, au sein du territoire national, il autorise une immigration de travail ciblée, notamment en provenance d'Asie, pour comprimer les coûts salariaux et satisfaire les exigences de compétitivité des investisseurs étrangers. Ainsi, le discours xénophobe à l'égard de l'UE et des migrants "invariables" coexiste avec une pratique qui sacrifie les travailleurs hongrois sur l'autel de l'accumulation du capital. La binationalité est donc devenue un outil d'extension de ses frontières et de capacité d'accumulation du capital.

Les États-Unis d'Amérique : la binationalité est le levier d'un impérialisme flexible. À la différence de modèles plus restrictifs, la reconnaissance de la double nationalité par les États-Unis constitue un pilier subtil de leur puissance. Cette politique facilite une circulation différentielle des capitaux et des personnes, optimisant l'accumulation du capital à l'échelle globale tout en renforçant l'hégémonie américaine. Ce phénomène 

La classe bourgeoise transnationale utilise la binationalité comme un passeport stratégique, lui permettant de superviser les chaînes de valeur mondiales et de rapatrier les capitaux vers les places financières américaines. Ce phénomène s'inscrit dans un contexte où les États-Unis sont une nation fondamentalement façonnée par l'immigration avec plus de 15% de sa population née à l'étranger mais dont les bénéfices sont inégalement répartis. Au sein de cette masse migratoire, une élite économique tire un profit maximal de la circulation fluide des capitaux et des personnes. Pour elle, la binationalité n'est pas un statut identitaire, mais un outil opérationnel qui optimise l'accumulation du capital à l'échelle globale, renforçant structurellement la position dominante des pôles financiers américains. Beaucoup d’hommes d’affaires américains, notamment dans la tech et la finance, possèdent une seconde nationalité européenne ou canadienne, ce qui leur permet d’accéder plus facilement aux marchés étrangers, d’optimiser leur mobilité et leurs investissements. Certains cadres de grandes entreprises comme Microsoft ou Tesla disposent de la double nationalité, facilitant leur rôle dans le commerce global et la gestion de chaînes de valeur internationales. Elon Musk possède une triple nationalité : sud-africaine, canadienne et américaine. Jensen Huang est PDG de Nvidia, il possède la double nationalité taïwanaise et américaine. 

Tesla, WhatsApp eBay, Apple: ces patrons venus d'ailleurs

La double nationalité offre à ces élites économiques des opportunités d'optimisation fiscale, malgré la fiscalité américaine basée sur la citoyenneté. Des entrepreneurs conservent souvent la double citoyenneté pour éviter des contraintes et faciliter des opérations d'investissement à l'échelle mondiale. C'est d'ailleurs sur l'idée de l'investissement que le gouvernement Trump a mis en place la golden card. Il remplace et complète les programmes de visa investisseur traditionnels tels que le visa EB-5, lancé en 1990 qui permettait aux investisseurs étrangers d'obtenir la carte verte en investissant entre 800 000 et un million de dollars tout en créant au moins dix emplois. Là où le programme EB-5 était conditionné à la création d'emplois et soumis à des quotas annuels, la golden card dispense ces conditions, ouvrant une voie plus directe et accélérée à la résidence permanente sans obligation de création d'emplois.


La classe moyenne qualifiée et migrante constitue un réservoir stratégique de capital humain pour l'économie américaine. Son accès au territoire est toutefois conditionné par des instruments de contrôle temporaires, tels que le visa H-1B, qui lient strictement son droit de séjour à un emploi spécifique. Les détenteurs d'une double citoyenneté jouissent d'une sécurité juridique accrue, mais leur mobilité professionnelle reste entravée par ce même statut migratoire précaire. Ce dispositif crée une relation de dépendance structurelle : les compétences de ces individus sont activement recherchées et valorisées, tandis que leur précarité administrative les empêche de négocier pleinement leur valeur sur le marché du travail ou de contester les conditions d'emploi. La reconnaissance de la double nationalité n'y change rien : elle offre une stabilité identitaire de long terme, mais ne remet pas en cause le contrôle économique et spatial immédiat exercé via le système de visas. Cette gestion différenciée permet à l'État de maximiser l'exploitation de ce capital humain tout en en minimisant les coûts sociaux et politiques.
Visas H-1B - Le Petit Journal


La classe laborieuse qu'elle soit nationale ou composée d'immigrés au statut précaire, est structurellement assignée à la sédentarité. Son rôle économique est de fournir une main-d'œuvre à bas coût sur le territoire national, formant la base matérielle de secteurs essentiels (logistique, services, agriculture, construction). Elle est exclue des privilèges liés à la binationalité et de la mobilité internationale, sa situation matérielle incarne un régime de mobilité segmentée. Ce système n'est pas un hasard, mais un dispositif délibéré qui vise à fragmenter la force de travail mondiale en créant des statuts juridiques distincts, empêchant toute solidarité de classe transnationale. Cela permet de maintenir une pression constante à la baisse sur les salaires en s'appuyant sur la concurrence par le bas entre travailleurs nationaux et immigrés, et sur la vulnérabilité de ces derniers. L'immobilité de cette classe est la condition nécessaire à la fluidité du capital et à la mobilité des élites. Elle constitue le socle fixe et exploité sur lequel repose l'édifice entier de l'accumulation capitaliste globalisée.
What the data says about immigrants in the U.S - Pew Research Center

La part des binationaux est d'environ 30 % pour les Mexicains, 70% pour les Indiens, et environ 50% pour les Philippins parmi les migrants naturalisés aux États-Unis. la généralisation de la binationalité ne signifie pas une uniformisation. La généralisation de la binationalité  accentue et institutionnalise la segmentation de la force de travail mondiale en fonction de l'origine nationale et de la classe sociale.

Le Qatar : un archétype du capitalisme de rente à stratification ethnique. Le modèle qatari pousse à l'extrême la logique de segmentation de la force de travail, en l'articulant autour d'une citoyenneté exclusive et d'une rente énergétique monopolistique. L'interdiction absolue de la double nationalité n'est pas une simple particularité culturelle, c'est un dispositif de contrôle structurel. Elle garantit que la citoyenneté et les droits politiques et sociaux restent l’apanage des Qatariens, une minorité (environ 11,5% de la population) tandis que 90% de la population est composée d’immigrés, maintenus dans la précarité juridique via le système de parrainage de la kafala, qui limite la mobilité et les droits des travailleurs migrants, les rendant entièrement dépendants de leurs employeurs.
Qatar, le petit émirat devenu un Grand

Les hommes en âge de travailler sont surreprésentés dans la répartition de la population.


Statistiques démographiques du Qatar 2025 - Global Media Insight


La rente pétrolière et gazière confère toute la richesse à une aristocratie rentière qui contrôle l’État. Les Qatariens jouissent d’un statut privilégié dans les emplois publics et les, prestations sociales. Ce statut est financé par l’exploitation de la main-d’œuvre immigrée, une masse majoritairement masculine, temporaire et jetable. Les migrants étrangers forment une armée de travail externe, privés de droits sociaux fondamentaux. Ils n'ont pas de citoyenneté, pas de retraite, interdiction de regroupement à la famille, mais sont chargés des infrastructures et des services du pays.​
Le Qatar stimule le développement de la main-d'œuvre locale grâce à de nouvelles réglementations

Qatar Energy et ses filiales liées aux hydrocarbures sont responsables de la majeure partie de la production de richesse nationale, constituant le pilier économique et financier fondamental du pays, avec une contribution supérieure à 60% du PIB et environ 70% des revenus étatiques.

Ce modèle correspond à une accumulation par dépossession et surexploitation. L’interdiction de la double nationalité bloque l’intégration et la mobilité sociale des migrants, maximisant la plus-value extraite et reproduisant une division de castes selon l’origine ethnique et la nationalité. Le capitalisme rentier qatari institutionnalise un rapport de production basé sur la dépossession des droits fondamentaux d’une majorité exploitée pour enrichir une minorité liée à l’État.

L'interdiction de la double nationalité Qatarie n'empêche pas sa bourgeoisie de s'étendre en diaspora. Contrairement aux diasporas de travail, la diaspora qatarienne est une extension des classes dominantes. Elle est composée de membres de la famille régnante et hauts diplomates. Ils assurent la représentation politique et la négociation des alliances. S'ajoutent à cela les élites économiques et gestionnaires qui supervisent les investissements souverains à l'étranger (via le Qatar Investment Authority) et les empires médiatiques (ex: Al Jazeera). Au final les étudiants de l'élite sont formés dans les meilleures universités occidentales et assurent la prochaine génération de dirigeants.

De part son expansion elle permet une accumulation du capital financier. Il s'agit pour elle de gérer et diversifier la rente pétrolière et gazière via des investissements internationaux dans l'immobilier de luxe ou les technologies. Elle permet également une accumulation du capital symbolique et politique. Son objectif est de diffuser une image de modernité et d'influence via le soft power dans le sport, les médias, la culture et le réseautage diplomatique. Elle contrôle des flux d'information et de capitaux en s'assurant que les intérêts économiques et politiques qataris sont défendus dans les arènes globales.

Dans la théorie marxiste, une "bourgeoisie compradore" est une classe locale qui sert d'intermédiaire aux intérêts du capital étranger. Le Qatar inverse ce schéma. Il s'agit d'une "bourgeoisie d'État expansive". L'élite qatarie n'est pas compradore ; elle est propriétaire de la rente. Sa diaspora n'est pas au service d'un empire étranger, mais est l'instrument de l'expansion de son propre empire économique et politique.

Ainsi à l'intérieur de ses frontières une aristocratie rentière locale exploite un prolétariat migrant importé et sans droits. A l'extérieur de ses frontières une bourgeoisie expatriée qui gère et fait fructifier les capitaux de la rente (rente extraite de l'exploitation des travailleurs migrants), interagissant avec les élites globales sur un pied d'égalité.

La diaspora qatarie n'est pas un phénomène migratoire classique. C'est la projection transnationale de la classe dirigeante elle-même. Son existence même est le signe que le capitalisme rentier qatari a atteint un stade de maturité où il doit, pour se pérenniser, dépasser ses frontières et intégrer les cercles du pouvoir global. Cette élite mobile et connectée constitue le cerveau stratégique qui permet de perpétuer, depuis l'extérieur, le système de surexploitation qui règne à l'intérieur du pays.

L'interdiction de la binationalité est donc l'instrument légal qui rend possible un système économique fondé sur l'exploitation extrême et temporaire d'une main-d'œuvre étrangère, tout en garantissant la perpétuation sans partage du pouvoir d'une aristocratie rentière locale. C'est la clé de voûte d'un capitalisme de rente qui a su adapter les rapports de classe du XXIe siècle à une structure de pouvoir quasi médiévale.

La Russie : ou la gestion schizophrène de la mobilité des capitaux et des personnes.

Le modèle russe se caractérise par une tolérance utilitaire de la binationalité, soigneusement encadrée pour qu'elle ne remette pas en cause le contrôle de l'État. La loi russe n'interdit pas formellement la double nationalité, mais elle impose des obligations strictes, dont la déclaration obligatoire de tout passeport supplémentaire au Service fédéral des migrations sous 60 jours, sous peine de lourdes amendes.

La double nationalité est tolérée pour la population civile, mais exclue pour une catégorie définie de personnes occupant des fonctions sensibles, notamment les représentants de l’État, les agents de l’ordre public, les juges, etc. Cette exclusion garantit que l’élite politique dite "silovarchie" (contraction de silovick et oligrachie) n’ait aucune double allégeance qui pourrait menacer son monopole exclusif sur le pouvoir politique.

Les siloviki : la poigne de fer de Poutine - Anne Delizée


Le système distingue la double citoyenneté avec accords internationaux spécifiques, par exemple avec le Tadjikistan) et la seconde citoyenneté où la personne détient un passeport étranger mais est considérée uniquement comme citoyen russe par l’État. L'État russe crée ainsi une catégorie de citoyens de seconde zone sur le plan politique, mais de premier plan sur le plan économique, leur permettant de faire circuler les capitaux tout en les maintenant sous surveillance.

Cette situation crée elle aussi une stratification de classe :

L'élite dirigeante (la "silovarchie") : Cette classe, issue des services de sécurité et de l'appareil d'État, monopolise la souveraineté nationale. Elle utilise la diaspora comme un réseau d'influence et un conduit pour les capitaux, tout en interdisant à ses propres membres toute allégeance partagée qui pourrait menacer son contrôle exclusif du pouvoir politique.
Les siloviki : la poigne de fer de Poutine

La classe moyenne exilée : L'émigration massive de l'élite technologique et de la classe moyenne éduquée représente une ponction massive sur le capital humain national. En 2022, environ 100 000 employés du secteur IT ont émigré, soit près de 10% du total du secteur en Russie. Parmi eux, 80% poursuivent un lien professionnel avec la Russie, alimentant un transfert de compétences et de capitaux à distance, ce que l’État cherche à valoriser malgré la fuite de ces talents.

La nouvelle diaspora russe en Europe, bien intégrée et partie pour rester - Le Monde


Russie : à qui profite l’exode de talents IT ? - Silicon

Le prolétariat captif : La grande majorité de la population, dépourvue des moyens d'émigrer, constitue la base matérielle et humaine de l'économie nationale. Sa mobilité entravée et sa vulnérabilité économique la rendent plus facilement contrôlable par la répression et la propagande, formant le socle du consensus politique forcé.

L'accès à la binationalité est socialement stratifiée. Elle favorise les classes moyennes et supérieures qui peuvent mobiliser des ressources comme l'héritage familial, la mobilité éducative ou les programmes d'investissement. Ces catégories privilégiées utilisent ce statut pour consolider leurs avantages économiques et élargir leurs droits à la mobilité internationale.
La Russie autorise-t-elle la double citoyenneté? - Russia Beyond

D’autres groupes, tels que les migrants économiques ou les travailleurs expatriés, détiennent souvent une seconde nationalité de fait, sans reconnaissance officielle par leur État d’origine.

Cette situation concerne également des élites opérant dans des contextes où la binationalité n’est pas reconnue juridiquement, mais qui utilisent plusieurs passeports dans le cadre de leurs activités transnationales.

La binationalité ou seconde nationalité fonctionne comme un marqueur et un catalyseur des inégalités sociales à l’échelle globale. Officiellement, les étrangers demandant la citoyenneté russe doivent fournir un document attestant leur engagement à renoncer à l’autre citoyenneté, mais dans la pratique, nombre de personnes omettent cette étape sans conséquences réelles, créant une ambivalence juridique.

La politique russe de la binationalité est une tentative de résoudre une contradiction fondamentale de son modèle de développement.  L'impératif d'accumulation capitaliste nécessite l'intégration dans les circuits globaux, la circulation des capitaux et l'accès aux technologies et compétences, ce qui implique une certaine ouverture.

Parallèlement à cela l'impératif de contrôle politique exige la loyauté exclusive, la limitation des libertés et la répression de toute opposition, ce qui implique une fermeture.

La "solution" russe est donc une segmentation de classe :

Pour le capital financier et humain, une mobilité et une double allégeance tolérées de façon utilitaire pour servir les intérêts économiques et technologiques de la nation.

Pour le travail et la souveraineté, une mobilité entravée et une allégeance strictement contrôlées pour préserver le pouvoir de l'élite dirigeante. Les silovick sont la cheville ouvrière.

La Russie n'a donc pas choisi entre l'État-nation fermé et la globalisation intégrée. Elle tente d'hybrider les deux modèles. Elle instrumentalise la binationalité comme une vanne régulatrice, ouverte pour laisser s'écouler les capitaux et les compétences utiles, mais fermée dès qu'il s'agit de préserver le monopole politique. Cette gestion différentiée des flux humains et financiers est la marque d'un capitalisme politique où la logique de l'accumulation est entièrement subordonnée à la reproduction du pouvoir d'une classe dirigeante centralisée.

4) L'évolution d'un modèle et ses répercussions, le cas de la France

De nos jours la France accepte la binationalité dans les faits, mais la suspecte dans les principes. C'est un outil de mobilité et d'intégration pour les uns, un capital stratégique pour les autres, et un objet de défiance politique pour une partie de la classe dirigeante et de l'opinion publique. Cette défiance prospère dans les conflits récents entre la France et ses anciennes colonies, notamment l'Algérie. 

C'est ici que des nationalistes souhaitent résoudre la contradiction en proposant la suppression de la binationalité. Il est à souligner qu'Eric Zemmour ne propose pas la suppression de la binationalité mais de retirer la nationalité française aux personnes naturalisées ou binationaux de manière générale, sauf dans les cas impliquant la criminalité ou radicalisation. Le RN ne milite pas non plus pour une interdiction totale de la double nationalité mais demande une régulation stricte, notamment dans les emplois publics sensibles, ainsi que des contrôles renforcés sur la nationalité.

Double nationalité : comment le RN a évolué sur son interdiction - La Croix


Marine Le Pen a expliqué avoir découvert que certains pays comme l'Algérie et le Maroc n'autorisent tout simplement pas la suppression de la nationalité d'origine. 

Examinons maintenant la proposition de @SylvieP56breizh sur la fin de la binationalité. Je vous invite à lire son texte sur le lien ci-dessous.

Coopérer sans binationalité : le cas France–Japon


Il convient d'analyser comment le Japon articule ses choix économiques, se choix de production et sa conception de la binationalité.

Le Japon : la loyauté nationale comme fondement de la production.

Au Japon la stratification de classe et la politique de binationalité incarnent un capitalisme national organisé où la citoyenneté unique joue un rôle central dans la cohésion sociale et l’intégration productive.

Bourgeoisie monopoliste et technocratique : La classe dominante japonaise, est composée des dirigeants des grands keiretsu (Fuyo , Sanwa , Sumitomo , Mitsubishi , Mitsui, le groupe DKB) et de la haute bureaucratie.

Les keiretsu sont des groupes d’entreprises japonais liés très étroitement entre eux, souvent autour d’une grande banque centrale. Ces entreprises collaborent, possèdent des parts les unes dans les autres, et travaillent ensemble pour renforcer leur poids économique. 

La puissance de cette classe dominante japonaise est directement issue de la restructuration de l'après-guerre, orchestrée sous l'égide des États-Unis. Dans le contexte naissant de la Guerre froide, la priorité absolue de Washington était de faire du Japon un bastion stable et prospère contre l'expansion du communisme en Asie.

L’occupation américaine du Japon après la Seconde Guerre Mondiale - Chloé CAPARROS

C'est dans cet objectif géopolitique que l'administration d'occupation américaine, après avoir initialement démantelé les zaibatsu accusés d'avoir soutenu l'effort de guerre japonais, a ensuite toléré puis favorisé l'émergence des keiretsu. Ces nouveaux conglomérats, bien qu'officiellement plus décentralisés, ont reconstitué des réseaux d'influence et de capitaux étroitement liés. Ainsi, l'alliance entre la haute bureaucratie et ces groupes industriels et financiers a été activement encouragée pour rebâtir une économie capitaliste japonaise forte, capable de servir de rempart à l'influence soviétique et chinoise dans la région.

Les Etats-Unis et le Japon de l’après-guerre - Adrien TORDJEMAN

Les Keireitsu sont donc un réseau d’entreprises qui s’entraident financièrement et industriellement, ce qui leur permet d’être plus solides face à la concurrence. Elles contrôlent ensemble une grande partie de l’économie japonaise (30 % du PNB), notamment dans l’industrie, la finance et le commerce.

Bernard Bernier
Cette bourgeoisie monopoliste et technocratique, étroitement liée à la haute bureaucratie, oriente le développement industriel et financier du Japon à travers un double contrôle : économique et social. Son pouvoir repose sur une conception communautaire de la nation, fondée sur l’unité culturelle et la cohésion sociale. La citoyenneté unique ne garantit pas seulement la loyauté juridique, elle affirme une appartenance collective exclusive, conçue comme un rempart contre toute fragmentation d’allégeance.

Dans Les classes sociales et le Japon. Idéologie de la communauté nationale et inégalités sociales, l’anthropologue Bernard Bernier montre que la société japonaise se perçoit d’abord comme une communauté de maisonnées, structure familiale et corporative qui transcende les différences de statut. Cette logique communautaire imprègne également les grandes entreprises, perçues comme des unités de solidarité et de loyauté, où les rapports de subordination sont intégrés à une idéologie d’harmonie sociale.

Ainsi, la domination de classe s’exerce moins par la contrainte directe que par l’internalisation de la hiérarchie au sein de ces communautés closes. Ce modèle de cohésion, où la fidélité à la maisonnée et à l’entreprise équivaut à une fidélité à la nation, éclaire la cohérence idéologique de l’interdiction de la double nationalité (article 61 de la Loi sur la nationalité, en vigueur depuis 1950), instrument juridique de cette unité politique et culturelle.

Ce modèle de cohésion explique aussi la tendance des travailleurs japonais au surmenage, voire au karōshi. Le travail y devient un devoir moral envers la communauté nationale, expression d’une loyauté intériorisée qui transforme la discipline de classe en vertu sociale.

Loi sur la nationalité (Loi n° 147 de 1950)

La classe moyenne salariée, forgée durant les décennies de haute croissance entre 1950 et 1980, constitue le socle de la stabilité socio-économique du pays. Son identité se construit autour d'un lien étroit entre appartenance nationale et appartenance professionnelle, dans lequel la citoyenneté est perçue comme un engagement moral et productif envers l'État et l'entreprise.

Le rōshikyōchō était le pacte social japonais fondé sur la coopération entre le management et les salariés, matérialisé par l'emploi à vie et le salaire à l'ancienneté. Ce système a directement créé les conditions matérielles pour l'émergence d'une vaste classe moyenne salariale, qui en retour est devenue sa base sociale et politique. La foi de cette classe dans le progrès et sa contribution à la stabilité ont ainsi légitimé et perpétué ce modèle, formant un cercle vertueux au cœur du miracle économique japonais d'après-guerre.

Dans ce contexte, la binationalité est souvent considérée avec une certaine défiance, car elle est perçue comme une forme de rupture du contrat social et une remise en cause de la loyauté indivisible attendue des individus. Cette conception limite naturellement les pratiques de double allégeance citoyenne et renforce l'ancrage de l'identité individuelle dans le cadre exclusif de la nation japonaise.

Cependant, depuis les années 1990, il ne garantit plus une sécurité totale, vit une fragmentation entre salariés réguliers et précaires, et remet en question le modèle de loyauté traditionnelle, tout en restant un cadre de référence partiellement maintenu dans la société japonaise contemporaine.

“Industrial citizenship” and social inequality in Japan: the dynamics of contract and status in shaping inequalities - Jun Imai


Une main-d'œuvre importée et précarisée : à partir des années 1990, en réponse aux pressions du capital pour une flexibilité accrue, le Japon a engagé une dérégulation progressive de son marché du travail. Cette politique a conduit à la formation d'un nouveau prolétariat, composé de travailleurs temporaires et de migrants originaires de pays comme les Philippines, le Vietnam ou le Brésil.


Classement des travailleurs étrangers par pays - 外国人採用

Bien qu'essentiels au fonctionnement de secteurs clés tels que l'industrie légère, le BTP ou les services, ces travailleurs sont structurellement exclus de la citoyenneté et, par conséquent, de toute possibilité de binationalité. Cette marginalisation est logique dans l'architecture économique japonaise, n'étant pas intégrés au cœur du système (les keiretsu et leurs réseaux d'emploi à vie), ils demeurent une main-d'œuvre externe et jetable. Leur statut est défini par des visas temporaires strictement liés à un emploi spécifique, créant une dépendance absolue envers l'employeur. 

Ce système institue une stratification de classe à dimension ethnique, où une main-d'œuvre étrangère est rendue fonctionnellement indispensable à l'accumulation du capital, mais politiquement et socialement invisible, une logique qui rappelle le modèle des monarchies pétrolières du Golfe. 

En 2024, le Japon comptait près de 2,05 millions de travailleurs étrangers, représentant environ 1,6% de sa population totale et près de 3% de sa population active. Cette main-d'œuvre a connu une croissance rapide, son nombre ayant doublé en une décennie, 1,08 million en 2013 à 2,05 millions en 2024.

Selon les estimations du ministère japonais de l'Économie en 2023, ces travailleurs contribuent directement ou indirectement à hauteur de 2 à 3 % du PIB annuel du pays, soit une valeur ajoutée d’environ 90 milliards d’euros.

Tout comme une entreprise capitaliste est prise dans la contradiction de son modèle productif qui fait qu'elle nécessite de la main d'œuvre mais ne supporte pas être attachée à elle ou même lui être redevable, l'Etat capitaliste importe donc également une main d'œuvre afin de satisfaire ses besoin productifs sans accepter la contrepartie d'attachement lié. Les travailleurs étrangers au Japon restent pour une mission de 5 à 8 ans maximum, ils créent la plus value nécessaire à ce pays mais n'ont aucun droit sur la vie politique qu'ils contribuent à enrichir.

Conclusion :  La binationalité, révélateur des contradictions du capitalisme mondial

La binationalité n'est donc pas un simple effet des migrations ni une question identitaire isolée : elle est un produit de la mondialisation capitaliste et un instrument de stratification sociale. Qu'ils soient restrictifs ou permissifs, les États organisent la mobilité humaine selon les besoins du capital tout en maintenant des mécanismes de contrôle politique. Ainsi se construit une hiérarchie globale des déplacements, qui reflète et renforce les inégalités de classe.

Les États se revendiquant du communisme illustrent une dialectique caractéristique : ils préservent une souveraineté nationale rigide tout en adoptant un pragmatisme économique croissant. La Chine refuse la double nationalité tout en attirant les capitaux étrangers, tandis que Cuba et le Vietnam assouplissent leur droit pour mobiliser leur diaspora. Cette tension manifeste leur intégration contrainte dans l'économie capitaliste mondiale.

Le Japon révèle la contradiction centrale du capitalisme contemporain : dépendre d'une main-d'œuvre étrangère tout en refusant l'intégration politique qui en découlerait. Cette opposition entre ouverture économique et fermeture civique se retrouve, sous des formes diverses, dans la majorité des États.

En France, la suppression éventuelle de la binationalité ne résoudrait pas les tensions du modèle républicain. Au contraire, elle rigidifierait une distinction déjà existante entre citoyens "de plein droit" et citoyens "sous condition" ce que la droite nationale appelle "français de papier". Elle transformerait la citoyenneté en outil de tri social plutôt qu'en levier d'égalité.

La récente étude IFOP montre d'ailleurs que la recomposition identitaire des jeunes doit être comprise comme le symptôme de ces mécanismes d'exclusion structurels. En réponse aux logiques de discrimination et de relégation, une partie de la jeunesse développe des stratégies de réaffirmation identitaire (notion déjà abordée dans un billet de blog précédent), dont le renforcement des références religieuses n'est qu'une manifestation. Supprimer la binationalité reviendrait à accentuer la fracture entre l'État et les jeunes issus de l'immigration, alimentant précisément les replis identitaires que cette mesure prétendrait combattre.

La proposition de Sylvie de supprimer la binationalité pour les extra-européens méconnaît la nature réelle du phénomène. Comme le démontre l'exemple franco-japonais, les relations internationales sont régies par des intérêts économiques et géopolitiques, non par l'alignement des législations sur la nationalité. Elle a raison sur le fait qu'une telle réforme n'affecterait donc finalement pas significativement la diplomatie française, mais elle aggraverait les fractures internes en institutionnalisant une citoyenneté à deux vitesses.

En définitive, la binationalité fonctionne aujourd'hui comme un indicateur de position de classe à l'échelle mondiale : privilège pour les élites mobiles, vulnérabilité pour les travailleurs subalternes. Loin d'annoncer la fin des frontières, elle révèle leur transformation en outils de gestion de la force de travail dans le capitalisme globalisé. Toute réforme qui ignorerait cette dimension de classe reproduirait au niveau juridique la segmentation que le capital opère au niveau productif, c'est à dire en déplaçant les contradictions sans les résoudre.

Les États se réclamant du communisme ont rejeté la binationalité dans le contexte particulier de leur construction nationale. Ils étaient confrontés à l'encerclement capitaliste et étaient soucieux de préserver leur cohésion interne et une souveraineté encore fragile. Cette logique, historiquement située, ne peut plus s'appliquer à la France d'aujourd'hui étant donné son intégration au capitalisme mondial.

Supprimer la double nationalité dans notre pays reviendrait à introduire une fracture juridique au sein de la classe ouvrière, à renforcer des identités de repli nées du sentiment d’exclusion, et à graver dans le droit une distinction hiérarchique entre travailleurs.

La mission du mouvement ouvrier n’est pas d’ajouter des frontières à l’intérieur même du prolétariat, mais de lutter contre les divisions que le capitalisme cultive et exploite. C’est dans cet esprit qu’un PCF porte l’exigence de régularisation de tous les travailleurs déjà intégrés à la vie économique française.




Il ne s’agit pas d’un idéal humanitaire, mais d’une nécessité matérialiste : le système capitaliste s'appuie structurellement sur une main-d’œuvre immigrée qu’il maintient délibérément dans la précarité. Tolérer cette situation, c’est accepter que le capital dispose d’un levier permanent pour comprimer les salaires, dégrader les conditions de travail et affaiblir les protections collectives de l’ensemble de la classe ouvrière.

Refuser l’alignement des droits revient à institutionnaliser la division du prolétariat en segments hiérarchisés, artificiellement mis en concurrence. Cette fragmentation aggrave concrètement les conditions de tous : le travailleur natif subit la pression à la baisse sur son emploi et ses acquis, tandis que le travailleur immigré endure une exploitation renforcée par la menace administrative.

Dans cette optique, la régularisation ne relève pas d’une politique "immigrationniste", mais constitue un instrument de lutte des classes. Elle vise à désamorcer le mécanisme par lequel le capital divise les travailleurs pour affaiblir leur capacité de résistance collective. En supprimant la segmentation organisée de la main-d’œuvre, elle ouvre la voie à une élévation générale des conditions de travail et des conquêtes sociales.