On se souviendra aussi des agriculteurs du syndicat Coordination rurale, historiquement proche du Front national. Ces agriculteurs demandaient au parti d’extrême droite la possibilité d’utiliser des migrants : "on a besoin de bras marocains et polonais".
La xénophobie n’est pas un accident ou une simple "peur de l’autre". Elle cristallise un effet bien précis : celui de la rareté. Une rareté artificielle, produite par le système concurrentiel capitaliste. Rareté d’emplois stables, de logements abordables, de services publics dignes. Et dans cette pénurie organisée, les dominants désignent les boucs émissaires : les migrants. On leur fait porter la responsabilité d’un manque que le capital a lui-même créé. Ainsi, la colère populaire est détournée. Elle s’abat sur ceux qui subissent, jamais sur ceux qui décident. C’est ainsi que naissent les populismes.1) La fausse conscience : Il y a d’abord celle des populations qui accueillent, prises dans la peur de perdre ce qu’on leur présente comme rare que ce soit l’emploi, la sécurité ou l’identité. Sous l’effet de discours politiques et médiatiques anxiogènes, les sociétés d’accueil en viennent à percevoir le migrant non comme un sujet social, un travailleur ou un semblable, mais comme une menace existentielle. L’étranger est présenté comme un voleur d’emplois, un danger pour la culture, un poids pour les services publics. Cette représentation n’est pas spontanée : elle relève d’une construction idéologique. C’est une manifestation de la fausse conscience. La peur de l’autre est instrumentalisée pour masquer les causes réelles de la précarité, de l’insécurité économique et du mal-être social qui résident dans le fonctionnement même du capitalisme et dans les politiques néolibérales.Dans Réflexions sur la question juive, Sartre démontre que l’antisémite n’est pas seulement celui qui hait : il est aussi celui qui s’abîme dans sa propre haine, qui refuse la complexité du monde pour s’accrocher à une figure imaginaire de l’ennemi. En faisant de l’Autre un bouc émissaire, il s’enferme lui-même dans une posture de déni, de peur et de dépendance. La xénophobie fonctionne sur le même mode. Elle aliène autant celui qui la subit que celui qui la porte.
Jean-Paul Sartre - Réflexions Sur La Question Juive - posant les termes de l'aliénation.
2) La quête aliénée ou comment le désir peut être toxique : Et puis il y a l’aliénation des migrants et de leurs descendants, enfermés dans une quête de reconnaissance auprès d’une société qui les maintient à distance. Cette tension produit des dynamiques ambivalentes : tantôt identification et volonté d’assimilation, tantôt rejet violent, retourné contre la société elle-même. (Cf. un des textes de Tandem) : "Je baiserai la France jusqu’à ce qu’elle m’aime."
Une relation de dépendance toxique
C’est une mécanique du mépris intériorisé. Le migrant nouveau arrivant n’abandonne pas face à l’exclusion. Il persévère. Il redouble d’efforts pour "prouver qu’il mérite", pour s’insérer, pour se rendre acceptable. On entre ici dans une dynamique étrange, presque masochiste :" fuis-moi je te suis".
Le rejet devient moteur de l’attachement. La haine ne détruit pas le lien : elle le rend toxique. Elle pousse à courir après une reconnaissance sans cesse refusée. Cette poursuite est une forme d’aliénation. Elle traduit l’emprise idéologique du capital jusque dans les affects.
Frantz Fanon nous dit que l'homme de couleur veut être aimé. Mais il est trop tard. Il a déjà été rejeté. Il aspire à l'assimilation, à la reconnaissance par le Blanc, mais cela n'est qu'un masque qui cache son aliénation profonde.
Didier Eribon insiste sur le fait que les affects ne sauraient être détachés des structures sociales : ils sont indissociablement imprégnés des rapports de pouvoir et des hiérarchies inhérentes au capitalisme. Dans ce contexte, le rejet au cœur des attachements se transforme en une force propulsive vers une reconnaissance infinie, exposant une aliénation affective profondément enracinée dans la logique capitaliste.
Cette soif inlassable de validation, nourrie de haine et de frustration, révèle comment les individus demeurent captifs d’un système qui détourne leurs émotions pour entretenir ses formes de domination. L’attachement toxique émerge ainsi comme un symptôme d’un ordre social où l’émancipation authentique est bloquée par l’idéologie dominante, qui impose le pouvoir et la soumission jusque dans les liens les plus personnels.
Appréhender cette emprise idéologique sur les affects permet de mettre au jour la dimension politique des relations humaines et d’axer une critique du capitalisme à travers le filtre de la psychologie sociale, notamment via la division du moi, comme l’analyse Eribon.
La structure sociale enferme ainsi le migrant dans une quête perpétuelle d’acceptation, où l’espoir d’être validé ne fait qu’alimenter sa soumission. Loin d’une question morale ou individuelle, il s’agit d’un mécanisme systémique : une façon de contrôler à la fois la main-d’œuvre et les tensions sociales. Tant que cet effet de rareté opère, tant que les uns s’imaginent devoir protéger leur part face aux autres, le capital peut sommeiller en paix.
Le descendant de migrant, né dans le pays d’accueil, inverse souvent cette logique héritée. Loin de quémander une admission, il revendique son droit à la place, défie la relégation subalterne qu’on lui impose. Tandis que la première génération absorbe les exigences d’intégration au prix d’un silence ou d’une loyauté forcée, les suivantes affirment ouvertement leur rejet du mépris et leur soif d’égalité concrète.
Cette rupture se traduit par une politisation accrue, des formes de radicalisation ou une réappropriation culturelle affirmée. Les émeutes de 2005 et de 2023 en offrent un exemple saisissant (1 milliard d’euros de dégâts, 1000 blessés dont près de 800 policiers, 50 000 émeutiers dont un tiers de mineurs ; les destructions ont coûté quatre fois plus cher qu’en 2005).
Ces soulèvements révèlent comment les interprétations classiques peinent à saisir les aliénations originelles. À chaque répétition de ces émeutes, les diverses fausses consciences se cristallisent un peu plus.
La fausse conscience comme expression de l'aliénation
| Lettre à F.Mehring - Friedrich Engels |
Analysons deux exemples de fausse conscience :
1) La rage retournée : quand l’opprimé frappe son propre camp
| Samar Antoun a été décorée des Palmes académiques pour avoir empêché des émeutiers de s’attaquer à un établissement scolaire. |
| Angela Merkel et la politique des réfugiés 2015-2017 - Erik Vollman |
| Denmark strips Syrian refugees of residency permits and says it is safe to go home - The Guardian |
3) La fausse conscience nationaliste de l’extrême droite : inversion de classe et obsession identitaire
Verra-t-on bientôt des individus extra-européens en tête des cortèges patriotes comme on voit des hommes en jupes en tête des cortèges féministes ?L’esthétique du travestissement contaminera-t-elle aussi la droite ?Un pays c’est une culture, mais c’est d’abord un peuple. pic.twitter.com/xyz— Marguerite Stern (@Margueritestern) 13 octobre 2025