samedi 1 novembre 2025

Le pont des générations : patrimoine collectif et transmission des valeurs comme ciment national (Lecture : 30 à 40 min)


Le 15 avril 2019 l'incendie de la cathédrale Notre Dame de Paris a stupéfié voir horrifié les français. Le journaliste de la vidéo ci-dessus en a recueilli plusieurs témoignages attristé. Plusieurs insistent sur le fait que bien que non croyants ils sont atteints par cette destruction. C'est qu'elle révèle quelque chose du ciment de notre Nation.

L'incendie de Notre-Dame a provoqué une onde de choc dans l'opinion : un sondage BVA réalisé dans la foulée de la tragédie d'avril 2019 révèle que 83% des Français se sentaient personnellement touchés, et 86% considéraient l'événement comme un moment important de l'histoire nationale. La mobilisation allait au-delà des mots, avec près d'un tiers de la population prêt à soutenir financièrement la reconstruction.

L'incendie de Notre-Dame a révélé une autre faille, plus profonde : celle d'un patrimoine sauvé par des dons privés qui masquent les inégalités criantes de notre société. Plusieurs milliardaires et grandes entreprises, dont Bernard Arnault (LVMH) et François Pinault (Kering), ont promis des dons très importants (200 millions pour Arnault, 100 millions pour Pinault et 200 millions pour L'Oréal via la famille Bettencourt Meyers), suscitant à la fois admiration et controverses. 

Ces dons sont largement défiscalisés : la loi permet des réductions d’impôts considérables, jusqu’à 90% selon le mécanisme du mécénat pour les trésors nationaux. Cela signifie que l'État, donc les contribuables, supporte en grande partie le coût réel des dons, tandis que les donateurs valorisent leur image en étant présentés comme des sauveurs du patrimoine.

Cette générosité affichée a été accusée d'être une opération de communication pour détourner l'attention des inégalités économiques et sociales, à un moment où Emmanuel Macron lui-même critiquait l'injustice fiscale en soulignant que ces milliardaires, capables de tels dons, devraient aussi contribuer à l'urgence sociale en France. La famille Pinault a refusé de faire porter la charge aux contribuables via les déductions fiscales, cette décision n'a pas fait taire la polémique. 

Dans l'ensemble, cette controverse pointe la question du mécénat fiscalisé comme outil permettant à une minorité très riche de disposer du financement public indirectement, tout en renforçant leur influence culturelle et politique par leur rôle dans la restauration d'un monument emblématique. Cette controverse a aussi alimenté le débat plus large sur la justice fiscale et sociale en France. 

Au total, sur les 846 millions d'euros récoltés, la majorité provient de ces grandes fortunes, transformant la renaissance de Notre-Dame en un symbole ambigu : un triomphe collectif financé par une élite qui échappe au commun des mortels. La quasi-totalité des 846 millions a bénéficié d’une défiscalisation.

Le gain d'image, quant à lui, se monnaye : Arnault et Pinault, associés publiquement au sauvetage de Notre-Dame, voient leurs marques bénéficier d'une aura patriotique, boostant ventes et notoriété : un retour sur investissement invisible mais quantifiable, comme l'ont analysé des observateurs en notant une hausse de 10 à 15% des valorisations boursières post dons. 

D'après le fiscaliste Vincent Drezet, le régime fiscal du mécénat d'entreprise entraîne un manque à gagner de 900 millions d'euros annuels pour l'État. En développant le mécénat, l'État perd la maîtrise de ses politiques publiques. Les grandes fortunes orientent leurs dons vers des causes qu'elles sélectionnent elles-mêmes. On assiste à une privatisation du patrimoine. 

La Cour des comptes alerte sur l'absence de contrôles approfondis concernant l'éligibilité au mécénat et la concordance entre les dons déclarés et les réductions d'impôt effectivement utilisées. Elle préconise d'intensifier et d'élargir les vérifications des organismes bénéficiaires, tout en renforçant la transparence sur l'usage des avantages fiscaux. L'enjeu est clair : empêcher que ces dispositifs ne soient détournés au profit d'une optimisation fiscale abusive pour les plus fortunés.

Nous assistons ici à une forme aboutie de parasitisme de la bourgeoisie : elle s'approprie et détourne à son profit exclusif la plus-value collective historiquement accumulée par le travail des générations passées.

Ce patrimoine qu'il soit culturel, technique ou social est le fruit du travail non rémunéré et de l'effort des classes laborieuses qui nous ont précédés. La bourgeoisie, en le finançant via le mécénat, ne fait que recycler une fraction infime de cette richesse qu'elle a extraite du travail vivant, tout en s'octroyant le droit de définir les priorités culturelles et sociales de la nation.

La classe capitaliste ne se contente pas d'exploiter le prolétariat actuel ; elle étend son exploitation aux générations de travailleurs disparues, tout en utilisant les mécanismes fiscaux pour légitimer sa domination et son contrôle sur le patrimoine commun. C'est l'aliénation du travail humain historicisé, réifié en capital culturel au service de la reproduction des rapports de classe.

Le patrimoine comme travail cristallisé et accumulation primitive

Dans Le Capital, Marx oppose le travail vivant (l'activité productive actuelle des travailleurs) au travail mort (le travail passé, objectivé dans les moyens de production et les biens).  Une cathédrale, une usine, une machine, une œuvre d'art sont du travail figé, c'est à dire du travail humain passé qui a été matérialisé. Il ne prend de la valeur que par le travail vivant, une machine sans ouvrier ne produit rien. Elle rouille. C'est l'exploitation du travail vivant qui permet au capital de se valoriser et de s'accroître.

Le patrimoine sous le capitalisme apparaît comme une puissance indépendante et mystérieuse qui domine les hommes. C'est ce que Marx appelle le fétichisme de la marchandise. On vénère la cathédrale en oubliant les milliers d'ouvriers anonymes dont le travail est "cristallisé" dans ses pierres.

C'est ce concept qu'illustre le journaliste Pierre Tremblay en citant Antoine de Saint-Exupéry dans "Pilote de guerre".

Antoine de Saint Exupéry - Pilote de Guerre - 1942

Aujourd'hui, six ans plus tard, alors que Notre-Dame renaît de ses cendres en décembre 2024, ce moment de stupeur collective nous interpelle encore. Antoine de Saint Exupéry nous rappelle que le socialisme intergénérationnel n'est pas une abstraction théorique, mais un amour concret : celui qui nous lie aux ombres de nos aïeux, à travers les pierres et les bois qu'ils ont légués. 

Le socialisme intergénérationnel

Le socialisme intergénérationnel étend la quête de justice sociale à la dimension temporelle en affirmant que l’équité doit s’exercer non seulement entre les individus d’une même époque, mais aussi à travers les générations passées, présentes et futures, selon le principe d’un patrimoine commun dont chaque génération est dépositaire temporaire. Philosophiquement, John Rawls a formalisé cette idée dans sa théorie de la justice en introduisant le principe de juste épargne : limiter la consommation présente pour transmettre aux générations futures un héritage institutionnel et culturel enrichi, avec des inégalités tolérables seulement si elles bénéficient aux plus défavorisés à venir.

Pierre Bourdieu a souligné une autre facette dans la reproduction des inégalités via les héritages invisibles, cherchant à démontrer que les transmissions culturelles et sociales, au-delà du seul patrimoine économique, perpétuent les privilèges sous couvert d’une normalité présumée naturelle. Ainsi, pour un socialisme véritablement intergénérationnel, il s’agit de socialiser ces transmissions, afin de lutter contre la reproduction des inégalités.

Bruno Latour apporte une actualisation écologique essentielle à cette perspective en insistant sur la dimension terrestre du patrimoine à transmettre : face à la crise environnementale, le socialisme intergénérationnel intègre la justice écologique, la préservation d’un climat stable, de la biodiversité et des ressources naturelles devenant aussi fondamentales que la justice sociale.

Ces trois piliers définissent le cadre d’une éthique de la transmission qui engage non seulement le présent mais aussi l’avenir par-delà les générations. Selon Jean Jaurès, le socialisme demeure la logique républicaine appliquée jusqu’au bout du temps, assumant pleinement notre dette envers le passé et notre devoir envers le futur.

Dans la veine d'un socialisme intergénérationnel, Rosa Luxemburg et Alexandra Kollontaï transcendent la lutte des classes immédiate pour en faire un fil rouge temporel : un amour constitutif de la nation, où le patrimoine reconnu comme travail cristallisé des anciens devient un devoir de libération pour les venants, opposé à l'exploitation bourgeoise. 

Luxemburg, dans L'Accumulation du capital, démasque comment le capitalisme vampirise non seulement le prolétariat vivant, mais aussi le labeur historique des générations passées.
L'accumulation du Capital - Rosa Luxembourg

Cette dette intergénérationnelle, forgée par l'impérialisme qui a pillé les peuples et les époques, appelle une transmission révolutionnaire : honorer les heures ouvrières en brisant les chaînes pour un avenir sans aliénation, transformant le patrimoine en arme collective contre la plus-value détournée par l'élite.

Kollontaï concrétise cet amour dans la sphère familiale et éducative, comme vecteur de valeurs socialistes. Dans Le Communisme et la famille, elle théorise une rupture avec l'héritage patriarcal bourgeois. 
La famille et l'Etat communiste - Alexandra Kollontaï


Ici, la transmission n'est plus un legs inégalitaire, mais un devoir partagé : les générations futures héritent non de privilèges figés, mais d'une éducation collective qui socialise l'effort parental, libérant les femmes et les prolétaires de l'exploitation domestique pour un patrimoine commun culturel, social préservé comme bien de l'humanité laborieuse.

Ainsi, Luxemburg et Kollontaï tissent un socialisme où la nation se constitue par cet amour filial élargi : dette envers les bâtisseurs anonymes (charpentiers de Notre-Dame ou ouvriers impérialistes), devoir envers les venants via une action émancipatrice. Face aux mécénats fiscalisés qui privatisent le legs, leur vision appelle à collectiviser l'héritage : un pont intergénérationnel où la sueur des anciens irrigue un futur juste, non pas fétichisé, mais vivifié par la lutte.


Le patrimoine en révolution : vandalisme et appropriation émancipatrice


Une analyse marxiste ne saurait être complète sans examiner l'attitude concrète des révolutionnaires face au patrimoine hérité de l'Ancien Régime. Loin d'être un rejet pur et simple, elle oscille entre une destruction iconoclaste et une préservation stratégique, révélant une lutte pour la signification et la propriété de l'Histoire.

La Révolution Française : en France, la phase radicale de la Révolution fut marquée par ce que l'abbé Grégoire nomma en 1794 le "vandalisme". Un terme créé pour dénoncer la destruction systématique des symboles de la féodalité et de la monarchie : les armoiries, des statues d'églises  des archives seigneuriales.

Cette fureur iconoclaste n'était pas un chaos irraisonné. C'était un acte politique de désacralisation. Détruire les insignes du roi ou de l'Église, c'ait anéantir leur pouvoir symbolique, leur aura de domination naturelle. C'était détruire le fétichisme de la chose royale. Les révolutionnaires les plus radicaux comprenaient que le patrimoine matériel était un outil de reproduction idéologique. Le briser était un acte d'émancipation concrète, une matérialisation de la rupture avec l'ancien monde. Cela faisait évidement débat au sein de ces premières assemblées nationales.

Le vandalisme révolutionnaire dans les départements septentrionaux - Louis Trenard

Dans son rapport sur les idées religieuses et morales Robespierre dénonce les attaques violentes contre les cultes comme des "violences absurdes" ourdies par des conspirateurs (prêtres, aristocrates) pour semer la discorde et rendre l'athéisme odieux. Il y voit une tactique pour miner la République, non une avancée révolutionnaire.  Il critique la destruction d'objets utiles (comme les mûriers ou orangers au nom du luxe) comme des actions contre-révolutionnaires. 

Il propose des monuments pour commémorer les martyrs de la liberté, comme un à l'endroit de l'exécution de Louis XVI (3 décembre 1792) : "cet événement mémorable soit consacré par un monument destiné à nourrir dans le cœur des peuples le sentiment de leurs droits et l'horreur des tyrans". 

Le vandalisme révolutionnaire dans les départements septentrionaux - Louis Trenard

Paradoxalement, c'est aussi la Révolution qui a inventé le concept de monument historique comme bien national. Dès 1792, l'abbé Grégoire plaide pour la sauvegarde des œuvres d'art et des livres, non par amour de l'Ancien Régime, mais parce qu'ils deviennent la propriété du peuple. La création du Musée du Louvre en 1793 est l'acte fondateur de cette logique : le patrimoine des rois est confisqué et restitué à la Nation. Ici, le patrimoine n'est plus un instrument de domination de classe, mais le ciment de l'identité républicaine naissante. C'est la socialisation du patrimoine contre sa destruction ou sa propriété privée.


La Révolution Russe : la révolution bolchévique de 1917 a hérité d'un immense patrimoine impérial. Sa réponse fut double, reflétant une tension au sein du marxisme. 

Sergei Lukin - C'est arrivé - 1958

Dans l'immédiat après révolution, une aile de l'avant-garde artistique comme les futuristes voyait dans la destruction de l'art ancien un préalable à l'édification de la nouvelle culture prolétarienne. Brûler les Raphaël était un slogan qui exprimait un rejet de l'idéalisme bourgeois.

Vladimir Serov - Le Palais d'Hiver est pris - 1954


Mais la position officielle du gouvernement, portée par Lénine et Anatoli Lounatcharski, fut radicalement différente. Dès 1918, des décrets stricts furent promulgués pour protéger et nationaliser le patrimoine culturel. Le Palais d'Hiver, les trésors des églises, les collections privées des aristocrates furent confisqués et transformés en musées publics. Pour Lénine, ce patrimoine n'appartenait pas à la classe déchue, mais au prolétariat victorieux qui en héritait. Le comprendre, se l'approprier intellectuellement, était une étape nécessaire pour dépasser la culture bourgeoise. C'était une vision dialectique : on ne nie pas le passé, on le dépasse en le conservant pour mieux le transformer en outil d'éducation des masses.

La Révolution Cubaine : La révolution cubaine de 1959 offre un exemple abouti de préservation active au service du projet révolutionnaire. Contrairement à certains clichés, Che Guevara était un fervent défenseur de la culture. Il considérait que la construction de "l'Homme nouveau" passait par l'accès du peuple à la culture la plus élevée, y compris celle du passé.

L'action la plus emblématique fut la transformation de la forteresse militaire de La Cabaña, symbole de l'oppression coloniale et de la dictature de Batista, en une école et un complexe culturel. Au lieu de la raser, on a renversé sa signification de classe : d'un lieu de répression, elle est devenue un lieu d'émancipation et d'éducation.

Fidel Castro a personnellement supervisé la restauration de la vieille Havane, déclarant que "la plus Révolutionnaire des cultures est celle qui préserve son patrimoine historique". Pour la révolution cubaine, face à l'impérialisme américain, l'affirmation de l'identité nationale et de sa richesse culturelle propre était une arme de souveraineté. Le patrimoine n'était pas l'ennemi ; c'était une ressource à sauver de la marchandisation capitaliste et à mettre au service de la fierté nationale et socialiste.

La Révolution Chinoise : La révolution chinoise, comme les précédentes, s’est trouvée confrontée à un immense héritage matériel et symbolique : celui d’une civilisation plurimillénaire, d’un État impérial centralisé, d’une culture lettrée marquée par le confucianisme. La question du patrimoine n’y fut jamais neutre : elle cristallisa la tension entre la volonté de rompre avec l’ordre féodal et la nécessité d’inscrire le socialisme dans la continuité d’une identité nationale millénaire.

Dans la période de la révolution démocratique entre 1949 et 1965, le Parti communiste adopta une politique de sauvegarde sélective. Les trésors impériaux, les temples bouddhiques, les classiques littéraires furent inventoriés, nationalisés et souvent restaurés. Pékin créa en 1949 l’Administration d’État pour la protection des reliques culturelles, chargée de transformer les anciens symboles du pouvoir impérial en musées du peuple, on pensera à la Cité interdite. Cette politique s’inscrivait dans la logique léniniste : le patrimoine des classes déchues devient propriété du prolétariat victorieux, à la fois objet d’étude et instrument d’éducation révolutionnaire.

L’internationalisation du patrimoine en Chine : la poursuite d’un projet national - Quentin Biville

Cependant, cette position dialectique se renversa brutalement avec la Révolution culturelle de 1966 à 1976. Lutte politique interne autant que mouvement de masse, elle déclencha une vague d’iconoclasme sans précédent : temples incendiés, statues détruites, archives confisquées, monuments impériaux vandalisés. Le slogan "détruire les quatre vieilleries" (vieilles idées, vieille culture, vieilles coutumes, vieilles habitudes) légitimait la liquidation du passé au nom de la pureté révolutionnaire. Les gardes rouges attaquèrent tout ce qui pouvait symboliser l’ordre ancien : la tradition, la piété filiale, les lettrés, les objets d’art.

Ce moment de fureur n’était pas un simple chaos. Il traduisait une contradiction fondamentale du marxisme appliqué à une société semi-féodale : fallait-il détruire les formes idéologiques de la domination passée pour libérer les forces productives, ou les conserver pour les transformer en biens collectifs ? L’iconoclasme maoïste radicalisait la première option, mais au prix d’un appauvrissement culturel considérable.

Après la mort de Mao, la politique patrimoniale de la Chine socialiste fut révisée en profondeur. Sous Deng Xiaoping, le patrimoine redevint un instrument de légitimation du pouvoir et de cohésion nationale. Les sites impériaux furent restaurés, classés à l’UNESCO, et intégrés à une économie de marché socialiste où le patrimoine devint à la fois ressource économique et symbole d’unité nationale. Le Parti communiste chinois redécouvrit la dimension stratégique du patrimoine : non comme relique du féodalisme, mais comme expression du génie du peuple chinois à travers les âges. Le docteur en géographie Quentin Biville souligne que c'est aussi devenu au fur et à mesure une stratégie de légitimation du territoire actuel.

Biens inscrits à l’UNESCO par la Chine, par date et type de bien


Ainsi, la trajectoire chinoise illustre toute la complexité du rapport révolutionnaire au passé : la destruction comme purification idéologique, la conservation comme appropriation nationale, et la marchandisation partielle comme compromis d’un État post-révolutionnaire cherchant à concilier socialisme et identité.

Une dialectique révolutionnaire

L'attitude des révolutionnaires face au patrimoine n'est donc jamais binaire. Elle est dictée par une analyse de classe concrète.  

La destruction vise le patrimoine en tant qu'instrument actif de domination idéologique. On brise ce qui sert à maintenir l'aliénation et la soumission (statues de rois, forteresses répressives). 

La préservation s'applique au patrimoine en tant que richesse historique objectivée, fruit du travail humain. En le confisquant aux anciennes classes dominantes et en le socialisant (musées, éducation), la révolution l'arrache au fétichisme et à la propriété privée pour en faire un bien commun, une base pour construire la culture nouvelle.

Dans le cas de Notre-Dame, la critique marxiste ne milite évidemment pas pour sa destruction. Elle dénonce le fait que, dans le cadre capitaliste, sa reconstruction soit confisquée par la bourgeoisie. Elle reproduit, via le mécénat, le même schéma d'appropriation de la plus-value historique que la Révolution française, à travers sa politique de nationalisation des biens du clergé et de la couronne, avait cherché à abolir. La question n'est pas de détruire la cathédrale, mais de détruire le système qui permet à une infime minorité de s'en approprier le symbole et la valeur.

D'autres monuments français continuent d'alimenter les passions. Prenons l'exemple de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre. Son édification fut décidée après l'écrasement de la Commune de Paris par Adolphe Thiers, dans un contexte de revanche politico-religieuse des conservateurs. 

La filiation contre-révolutionnaire est frappante : tout comme Louis Capet avait fait appel aux monarchies européennes pour combattre la Révolution, Thiers bénéficia de la complicité des Prussiens, qui venaient pourtant de vaincre la France, pour réprimer la Commune. Ce parallèle révèle une constante : les classes dominantes renoncent à tout patriotisme lorsque leur pouvoir est menacé. Aujourd'hui encore, une partie de la gauche surnomme ce monument "la verrue de Paris" et certains appellent à sa démolition.

Une application "léniniste", dans l'esprit de la préservation transformative, pourrait être la désacralisation du monument pour le transformer en un musée dédié aux insurrections populaires et à la Commune de Paris. Les icônes religieuses seraient remplacées par les portraits des communards tombés pour leur idéal.

Il s'agit d'une réponse nécessaire à un récit contre-révolutionnaire qui cherche à minimiser la portée des luttes populaires. Un de ses aspects est la présentation réductrice de la Révolution de 1789 comme une simple "révolution bourgeoise". Si cette analyse, empruntée à Marx, contient une part de vérité sur le résultat, elle est souvent utilisée de manière biaisée. D'une part, elle laisse croire que la bourgeoisie en fut la seule actrice, occultant le rôle décisif des sans-culottes et des masses populaires. D'autre part, elle insiste sur la première Révolution pour mieux occulter la Commune de 1871, que l'on peut voir comme une première révolution prolétarienne, et en nier la filiation avec 1789.

Socialiser et réorienter la fonction de ce patrimoine permettrait ainsi de mettre en pratique le socialisme intergénérationnel. Honorer l'héritage de ces devanciers révolutionnaires, c'est reconnaître que leurs combats éclairent et fondent les nôtres.

L'économie : la richesse nationale comme futur patrimoine

Marx nous enseigne que le patrimoine matériel est du travail cristallisé. Machines, outils, bâtiments avant d'être des biens patrimoniaux, furent d'abord construits par la richesse contemporaine de leur époque. La richesse que nous produisons aujourd'hui est donc le patrimoine futur. Ce patrimoine vient s'agréger à une (super)structure plus ancienne, formant un continuum historique. C'est ainsi que nombre de nos châteaux sont érigés sur des fondations romaines, agrandis au Moyen-Âge et achevés à la Renaissance. De la même manière, les techniques de construction se sont sédimentées au fil des siècles pour parfaire Notre-Dame de Paris, jusqu'au savoir-faire des compagnons qui la restaurent après l'incendie.

Le système de retraite : un patrimoine social à défendre


Ce principe de cristallisation ne vaut pas que pour le patrimoine matériel. Prenons l'exemple du système de retraite par répartition, instauré par le Conseil National de la Résistance. Il incarne un patrimoine social immatériel, créé par la richesse collective et qui, à son tour, permet d'en créer. La bataille menée par le ministre communiste Ambroise Croizat ne portait pas seulement sur le principe de solidarité, mais surtout sur le pouvoir décisionnaire des salariés au sein des organes de gestion de la Sécurité sociale. Sans ce combat, les travailleurs n'auraient jamais obtenu 75 % des sièges dans les caisses de Sécu, garantissant un contrôle populaire sur cette institution.

La retraite, reconnaissance d'une dette intergénérationnelle : le système par répartition repose sur la cotisation des actifs d'aujourd'hui pour verser une pension aux travailleurs d'hier. Cette cotisation n'est pas un simple droit personnel ; elle est la reconnaissance tacite (et qui devrait être explicite) que les retraités ont créé la richesse nationale qui s'est cristallisée en patrimoine et dont nous bénéficions tous aujourd'hui. Le versement d'une pension est donc une double reconnaissance : ce travailleur a généré de la richesse passée, et il a lui-même cotisé pour les anciens aujourd'hui disparus, honorant ainsi la chaîne des générations.

La force collective contre l'individualisme : cet éclairage précédent permet de répondre à l'objection libérale sur le "niveau trop élevé" des pensions. Le montant versé est proportionnel aux cotisations versées par le retraité durant sa vie active. L'hypocrisie est ici flagrante : ces mêmes détracteurs présentent souvent la capitalisation comme capable de procurer des rendements supérieurs, une promesse jamais tenue pour les salariés modestes où que ce soit dans le monde.

Ce qui met véritablement en rage les libéraux, c'est la contrainte de la solidarité collective. Ils souhaitent pouvoir se soustraire de ce cercle vertueux pour épargner uniquement pour leur compte. Or, dans un système de capitalisation, les cotisations privées sont grevées de frais de gestion qui alimentent des fonds de pension. L'argent ainsi collecté ne dort pas en attendant la retraite de l'épargnant, il n'est pas non plus redistribué aux retraités actuels. Il est mobilisé pour des opérations financières spéculatives : OPA, rachats d'entreprises, investissements immobiliers. Cet argent ne crée pas nécessairement de patrimoine collectif ; il peut même en détruire.

On peut citer trois exemples de cette destruction :

Délocalisations : Un fonds de pension, cherchant à maximiser son rendement, peut imposer la fermeture d'une usine rentable en France pour délocaliser la production, détruisant ainsi un patrimoine industriel et social.

Pression sur les salaires : La recherche de profits à court terme pousse ces fonds à exercer une pression constante pour réduire les coûts salariaux, entravant la création de richesse et le pouvoir d'achat, piliers de l'économie réelle.

Spéculation immobilière : L'achat massif de logements par des fonds contribue à l'envolée des prix, privant les jeunes générations de l'accès à un patrimoine de base et détériorant le tissu social. Selon l'étude Knight Frank, les volumes investis ont atteint 1,9 milliard d'euros, en hausse de 19 % par rapport à 2024, avec les fonds d'investissement représentant 41 % de ces transactions.*, dont 35 % d'investisseurs étrangers.


Briser le cercle des cotisations et de la reconnaissance intergénérationnelle ralentit donc la richesse nationale. La captation privée de cette richesse ne se transforme pas en patrimoine national, mais en capital spéculatif. La cohésion nationale s'amenuise, et les prétendues "valeurs" nationales brandies par certains comme celles, ethnicistes et réactionnaires, d'un Éric Zemmour  se vident de leur sens, remplacées par un individualisme concurrentiel.

La capitalisation ouvre grande la porte à une dépossession par des capitaux étrangers. Elle permet à des fonds de pension internationaux de capter l'épargne nationale et de l'utiliser pour piloter l'économie selon leurs intérêts propres, et non ceux de notre nation. Cette logique génère une concurrence entre les travailleurs d'une même nation, et même entre nations. L'exemple des fonds de pension américains et canadiens accaparant des terres agricoles en Espagne est emblématique : ils privent les jeunes agriculteurs locaux d'accès au foncier, menaçant la souveraineté alimentaire et le patrimoine terrien d'un pays entier, au seul profit de rendements financiers déconnectés de toute réalité nationale.

La transmission : de l'enseignement aux valeurs poursuivre la création des futures briques de notre cathédrale nationale

Pour conclure cette analyse il nous faut également regarder un élément du patrimoine et l'intergénérationnel : la transmission via la culture et l'enseignement. Trois conceptions se dégagent : une conception fasciste, une conception libérale, une conception communiste.


L’éducation libérale : une émancipation formelle sous contrainte idéologique


Sous l’apparence de neutralité et d’émancipation intellectuelle, la conception libérale de l’éducation remplit en réalité une fonction idéologique dans la reproduction du mode de production capitaliste.

L’école y est présentée comme un instrument d’émancipation individuelle, censé développer l’autonomie et l’esprit critique de chaque élève. Mais cette autonomie s’inscrit dans les limites imposées par la société bourgeoise : elle vise à produire des individus adaptables, capables de penser librement dans le cadre de la propriété privée, de la concurrence et de la hiérarchie sociale.

La fausse neutralité et la transmission des valeurs dominantes : La prétendue neutralité de l’école libérale n’est qu’un leurre idéologique. En refusant de reconnaître son ancrage de classe, l’institution scolaire naturalise les valeurs bourgeoises : liberté, égalité formelle, mérite en les présentant comme universelles. En réalité, elles ne sont que la traduction idéologique des conditions nécessaires à la reproduction du capital. La liberté de conscience se confond avec la liberté de marché ; l’égalité se réduit à une égalité juridique abstraite, qui légitime l'inégalité matérielle entre les classes.

Ainsi, l’école libérale inculque la légitimité du système social tout en se proclamant neutre. Elle substitue la critique radicale des rapports de production par un esprit critique abstrait, limité à la discussion des idées sans remise en cause de la base économique.

Le rôle idéologique de l’enseignant : Dans ce cadre, l’enseignant est réduit au rôle de médiateur des valeurs dominantes. Il transmet la culture légitime c'est-à-dire celle de la classe dominante sous les apparences d'un enseignement désintéressé. 

L'idéologie Allemande - Karl Marx

Même lorsqu'il encourage le débat, celui-ci reste cantonné à un cadre intellectuel prédéfini : le respect des institutions libérales, de la propriété privée et d'une rationalité individualiste. Souvent à son insu, l'enseignant devient ainsi un agent de reproduction sociale selon Bourdieu et Passeron plutôt qu'un véritable acteur d'émancipation.

C'est cette contradiction qui fonde l'existence de ce blog, une analyse de la contradiction fondamentale inhérente à ma position. Le titre "acteur et instrument" a une signification.

Antonio Gramsci, Cahier de prison p.130



La contradiction centrale, critique formelle contre critique réelle : La tension entre transmission de valeurs communes et neutralité axiologique exprime une contradiction interne à la bourgeoisie elle-même.

D’un côté, la société capitaliste a besoin d’individus autonomes et critiques pour innover, s’adapter et légitimer son ordre. De l’autre, elle doit éviter que cette critique ne débouche sur la contestation du système lui-même.

L’école apprend donc à "penser par soi-même" sans remettre en cause les fondements matériels de la domination.  Elle produit une pensée critique stérile, détachée de toute transformation des rapports de production. 

Ce processus se manifeste concrètement dans la scolarité des élèves :

On enseigne la finance et on promeut "l'esprit d'entreprise" sans jamais interroger la propriété privée des moyens de production ou la question de l'autogestion (SCOP).

L'association "J'aime ma boîte" intervient dans les lycées pour vanter l'entreprise capitaliste sans évoquer les modèles coopératifs. Par exemple, le Lycée Pergaud de Besançon a sollicité une intervention RH d'une entreprise pour une journée "J'aime ma boîte", axée sur les conseils pour rentrer dans le marché de l'emploi.

Les cours de Sciences Économiques et Sociales évitent soigneusement l'analyse comparative approfondie entre modes de production capitaliste et alternatifs. L'accent est mis sur les mécanismes marchands et la croissance, avec une présentation notionnelle qui évite les débats critiques sur les inégalités structurelles ou les alternatives systémiques. 
En seconde, le thème "Quelles sont les finalités des activités humaines ?" distingue production marchande et non marchande, et illustre la diversité (entreprises, ESS), mais sans comparaison détaillée des modes ni analyse d'évolution des rapports sociaux dans le processus de production. 

En France, la laïcité et la philosophie inculquent une conception abstraite de la liberté qui fait de l’individu le seul responsable de son destin, occultant les déterminations sociales. 

Aux États-Unis, le "critical thinking" favorise une discussion pluraliste qui ne remet jamais en cause la propriété privée ou les rapports de domination raciaux. 

Au Québec, le programme d'Éthique et culture religieuse est l'archétype de cette tolérance de surface : on y discute de toutes les visions du monde, à l'exception de celles qui remettent en cause la légitimité du capitalisme. La pluralité des opinions y devient un leurre qui substitue l'analyse des rapports de force matériels.

L’éducation fasciste, appareil idéologique et répressif du capital en crise

Sous le fascisme, l’éducation cesse d’être un instrument d’émancipation, même formelle. Elle devient un appareil idéologique d'État au service exclusif de la reproduction politique du capital en période de crise.

Sa finalité n’est plus de former l’esprit critique, ni même des citoyens libres à la mode libérale, mais de forger un homme nouveau : discipliné, loyal, fondu dans le corps national, et entièrement dévoué à la classe dominante que l’État fasciste protège et glorifie.

L’unité idéologique comme arme de la bourgeoisie : Le fascisme prétend réaliser une unité nationale au-dessus des classes. En réalité, cette unité est construite contre et par-dessus le prolétariat.

L’école fasciste participe directement à cette mystification. Elle efface les antagonismes de classe en exaltant la nation, la race ou la patrie comme valeurs suprêmes. L’endoctrinement n’a pas pour but la vérité, mais la cohésion idéologique nécessaire à la guerre, à la conquête et à l’écrasement du mouvement ouvrier.

L’uniformisation du contenu, la censure des savoirs, la glorification de l’ordre et de la hiérarchie obéissent à une volonté unique : supprimer toute conscience critique susceptible de dévoiler la domination de classe.

L’école devient une usine à produire avant tout des sujets dociles, des soldats, des travailleurs soumis et non des individus libres.

Dans l'Italie mussolinienne, la réforme scolaire de 1923 par Giovanni Gentile a restructuré l'enseignement pour aligner l'école sur les besoins du régime fasciste, en imposant une uniformisation des programmes qui servait à stabiliser le capitalisme en crise post-Première Guerre mondiale. Les manuels d'État unique, édités dès 1929, standardisaient les contenus pour diffuser une idéologie pro-capitaliste masquée sous le nationalisme, favorisant la reproduction des hiérarchies sociales au profit de la bourgeoisie industrielle. 

L’impact du fascisme dans l’enseignement en Italie entre 1920 et 1943 - Mariette HOLUBKO


En Allemagne nazie, après la crise de 1929, l'éducation a été réorganisée par le Ministère de l'Éclairage Public et de la Propagande pour infuser l'idéologie national-socialiste, transformant les écoles en outils de contrôle social et économique, avec un curriculum axé sur la "race science" et la géopolitique pour justifier l'expansion capitaliste impérialiste.

Le discours historique nazi et les manuels d’histoire du IIIe Reich - Rainer Riemenschneider

Le rôle de l’enseignant, fonctionnaire de l’idéologie dominante : L’école fasciste n’est pas seulement un lieu d’instruction : c’est un appareil d’endoctrinement total, combinant éducation morale, militaire et politique. Elle apprend non à penser, mais à obéir.



Elle supprime la distinction entre sphère civile et sphère militaire : chaque élève est formé comme un futur combattant, prêt à se sacrifier pour la patrie.

Sur le plan de la classe, cette pédagogie vise à neutraliser les luttes sociales et à encadrer la jeunesse ouvrière dans une mystique nationale. Elle remplace la conscience de classe par la conscience nationale, c’est-à-dire par la fausse conscience par excellence.



Le fascisme comme réponse du capital à sa propre crise : nous l'avions vu à la lecture de Jacques Ellul, le fascisme n’est pas une aberration idéologique : c’est une forme historique du pouvoir de la bourgeoisie (Cf endoxe n°8) lorsque les institutions libérales ne suffisent plus à contenir la lutte des classes.
Le fascisme, fils du libéralisme - Jaques Ellul


Quand la crise du capitalisme menace l’ordre existant, la bourgeoisie recourt à la violence d’État et à la terreur pour préserver la propriété privée. Nous l'avions vu lors de la répression des communards, nous le voyons actuellement avec la répression des mouvements étudiants au Chili ou la crimination les luttes ouvrières en Inde.

L’école devient alors un outil central de ce processus : elle forge le consentement, remplace la raison par la foi, la classe par la nation, et la solidarité ouvrière par le culte du chef.

Ainsi, la conception fasciste de l’éducation n’est pas seulement autoritaire : elle est foncièrement contre-révolutionnaire. Elle cherche à détruire la subjectivité critique nécessaire à l'action révolutionnaire du prolétariat.

L’idéologie fasciste détourne la colère populaire contre des ennemis imaginaires (l’étranger, le communiste, le Juif, le traître intérieur) afin de l'empêcher de se tourner contre le véritable responsable : le capital.

En Inde, Narendra Modi traque ses « ennemis de l’intérieur » au sein de la société civile - Le Monde


L’éducation communiste : outil d’émancipation collective et de transformation des rapports sociaux

Dans la conception communiste , l’éducation dépasse la simple instruction ou la formation d’un citoyen abstrait. Elle est consciemment et délibérément un instrument de transformation révolutionnaire de la société. Sa finalité est le développement de la conscience de classe et de la coopération, visant non pas la réussite individuelle dans le cadre d’une compétition marchande, mais l'émancipation collective par la maîtrise raisonnée des rapports sociaux.

L’école cesse d’être un appareil de reproduction des inégalités pour devenir le lieu de la socialisation du savoir. Son objectif n'est pas l'étatisation bureaucratique, mais la mise en commun des moyens de production intellectuelle, les rendant accessibles à tous. Antonio Gramsci nous dit qu'elle est le creuset de la praxis : elle unit la théorie et la pratique pour armer les individus de la capacité non seulement de comprendre le monde, mais de le changer. L’éducation n’est donc plus subordonnée aux impératifs de valorisation du capital ; elle est intégralement repensée pour détruire les fondements de la société de classes.

Ce projet implique nécessairement l'abolition de la division sociale du travail, qui est la source première de l'aliénation. Il s’agit de réconcilier le travail manuel et le travail intellectuel, non pas comme deux sphères séparées et hiérarchisées, mais comme les deux moments complémentaires d’une activité humaine libre et créatrice. 

Le Système du Travail-Étude : en URSS à partir des années 20 est inspiré par le concept de polytechnisme, l'éducation cherchait à intégrer le travail productif (souvent en usine ou à la ferme) directement dans le cursus scolaire. L'objectif était de lier les connaissances théoriques (sciences, mathématiques) aux processus de production réels, formant ainsi des individus capables de comprendre et d'agir sur la base matérielle de la société.

L'Enseignement polytechnique en URSS - Shapovalenko, S.G


La Campaña Nacional de Alfabetización : lancée par le gouvernement de Fidel Castro en 1961. Les étudiants passaient des mois à vivre avec les guajiros, partageant leur travail et leur mode de vie. Cela a brisé la division traditionnelle entre le travail intellectuel et le travail manuel, et entre la ville et la campagne, qui sont des sources fondamentales de l'aliénation de classe. "L'ouvrier enseigne à l'ouvrier", fut bien plus qu'une vaste opération pédagogique. En confiant le rôle principal aux Alfabetizadore plutôt qu'à la seule institution enseignante, elle a opéré une démolition concrète de la division sociale du travail. Le savoir a cessé d'être un capital symbolique détenu par une caste pour devenir un bien commun, produit et reproduit par la collectivité elle-même.

L'éducation communiste se donne pour objectif de former des individus complets, capables de participer consciemment à la construction d'une société où la richesse produite est socialisée et où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous.

La transmission des valeurs : conscience de classe et solidarité réelle. L’école communiste transmet les valeurs de solidarité, d’égalité, de coopération et de travail collectif.
Ces valeurs ne sont pas des abstractions morales : elles découlent directement du principe matérialiste selon lequel l’être social détermine la conscience. 


L’éducation communiste vise donc à éveiller la conscience de classe non pas en opposant mécaniquement les individus, mais en révélant les conditions sociales de leur existence et les intérêts communs du prolétariat.

Contrairement à la morale bourgeoise, qui prêche la charité ou la tolérance dans un système fondé sur la concurrence, la morale communiste est une morale de la solidarité active, enracinée dans les conditions matérielles de la coopération productive.

Le rôle de l’enseignant : médiateur et acteur de la transformation. La fonction de l’enseignant est alors radicalement transformée : il n’est ni un simple exécutant chargé de transmettre un programme, ni le gardien d’une morale civique abstraite. Il devient un médiateur du savoir collectif et un organisateur de la culture au service du peuple. Sa mission est de démocratiser l'accès aux connaissances, d'en dévoiler les racines sociales et d'en faciliter l'appropriation collective. Cette vision trouve une application concrète dans plusieurs expériences historiques.

Nous l'avons vu à Cuba, le principe du "travail et étude" a institutionnalisé ce rôle : l'enseignant n'est pas cantonné à la salle de classe, il participe à la vie productive et ancre son enseignement dans la réalité matérielle du pays, unissant concrètement la théorie et la pratique.

Au Vietnam, cette conception se manifeste à travers une pédagogie explicitement liée aux objectifs nationaux de développement et de souveraineté. L'enseignant est considéré comme un "ingénieur des âmes", un concept popularisé par Hồ Chí Minh. Son rôle dépasse l'instruction pour inclure la formation de la personne socialiste. Le 8 septembre 1945, il promulgue le Décret N°17/SL créant l'Office pour l'éducation populaire et lance immédiatement la campagne pour éradiquer l'analphabétisme.


Il est attendu de lui qu'il participe à des mouvements d'émulation patriotique, qu'il intègre dans ses cours l'histoire des luttes nationales et qu'il mobilise les élèves autour de projets communautaires. Il est ainsi un agent direct de la construction d'une société nouvelle, transformant les rapports à la connaissance en les liant à un projet collectif de transformation sociale.

Dans les deux cas, l'enseignant agit comme un intellectuel organique du peuple (au sens gramscien, c'at à dire impliqué dans la transformation et l’organisation effectives de la société). Il ne se contente pas de lutter contre les inégalités d'accès à la culture ; il travaille à transformer les rapports de production intellectuelle eux-mêmes. En rendant les savoirs accessibles, en les ancrant dans l'expérience collective et en faisant de l'école un lieu de praxis, il participe à démanteler le monopole de la connaissance et à forger les outils culturels de l'émancipation.

Antonio Gramsci, Cahier 12, paragraphe 1

L’éducation est un champ de bataille idéologique ; sa prétendue neutralité n’est qu’un mythe commode. Elle véhicule toujours, implicitement ou explicitement, une conception de l’humain et de la société.

Sous l’ordre capitaliste, la transmission est un outil de reproduction sociale. Elle naturalise la compétition comme une loi immuable, érige l’individualisme en idéal de liberté et légitime ainsi les rapports de domination existants.

Sous le régime fasciste, elle se mue en appareil de régression pure. La transmission se fige en un endoctrinement dogmatique, le savoir est réduit à un instrument de soumission, et l’école devient une usine à produire une servitude consentie.

Dans le projet communiste, la transmission opère un renversement radical : elle n’est plus au service de la conservation, mais se fait praxis créatrice. Son but n’est pas de reproduire le monde tel qu’il est, mais d’armer intellectuellement et pratiquement les nouvelles générations pour qu’elles puissent le refonder.

Conclusion : patrimoine matériel, économique, intellectuel. 


Le patrimoine, sous toutes ses formes, est la matérialisation historique du travail humain collectif, la plus-value sociale accumulée et arrachée par les générations passées à la nécessité. Le capitalisme, en privatisant cette richesse commune, opère une spoliation permanente du travail mort. L'incendie de Notre-Dame et sa reconstruction par le mécénat illustrent cette aliénation structurelle : le travail cristallisé du peuple est détourné en capital symbolique au service de sa propre classe dominante. Marx révèle le fétichisme à l'œuvre : ce patrimoine en tant que travail mort, ne se valorise que par l'exploitation du travail vivant, qu'il écrase de son poids étranger. Ainsi, la culture, le savoir et la mémoire sont transformés en marchandises et en instruments d'hégémonie bourgeoise.

Face à cette dépossession, seule l'expropriation des expropriateurs peut briser ce cycle. Le socialisme, en socialisant les moyens de production, rend à la collectivité la maîtrise de son héritage matériel et intellectuel. Il abolit la contradiction aliénante entre le travail mort et le travail vivant, réconciliant l'ouvrier avec son œuvre historique. 

Le patrimoine cesse alors d'être un musée de la domination de classe pour devenir la mémoire vivante des luttes et des conquêtes populaires. La cathédrale n'est plus un monument à la gloire de Dieu ou du capital, mais la cathédrale du peuple, un bien commun géré par ses producteurs.

Cette réappropriation transforme la conservation statique en une méthode révolutionnaire, où transmettre c'est déjà construire la société sans classes. L'optimisme de la volonté doit ici l'emporter sur le pessimisme de l'intelligence : ce patrimoine nous appartient, nous devons le reconquérir. 

France : Liberté, égalité, fraternité ou la mort.
Cuba : La patrie ou la mort.
Chine : 誓死力争 : Jurer de lutter jusqu'à la mort.
Vietnam Quyết tử cho Tổ quốc quyết sinh / Décidé à mourir pour que la Patrie décide de vivre
Burkina Faso : La patrie ou la mort, nous vaincrons

Son avenir est indissociable du dépassement du mode de production capitaliste. Il ne trouvera son ancrage véritable que dans le socialisme, où la richesse socialisée redeviendra le levier de l'émancipation.





lundi 13 octobre 2025

Fuis-moi, je te suis : comment la xénophobie piège les migrants dans la rareté (lecture : 30 min)

Nous avions vu dans un précédent billet que la migration, dans le cadre du capitalisme, ne relève jamais du simple mouvement de populations. Elle répond à des logiques bien plus profondes, enracinées dans les contradictions du mode de production. Le capital a besoin de migrants : main-d’œuvre mobile, corvéable, souvent sans droits, faisant pression sur l’ensemble des salaires.  

Parallèlement, il organise le rejet des migrants qu'il importe. Il les rend indésirables. Il les désigne comme menace, comme intrus, comme concurrents. Ainsi, il permet de diviser les travailleurs, de les monter les uns contre les autres, pour empêcher qu’ils s’unissent contre leur véritable adversaire : le capital lui-même. On se souviendra du cas du député du FN Grégoire de Fournas, qui s’est écrié "qu’il retourne en Afrique !" à l’encontre du député Carlos Martens Bilongo alors même que, dans son exploitation viticole, des travailleurs étrangers lui permettaient d’extraire de la plus-value sans leur offrir le minimum décent pour la reproduction de leur force de travail.  

La qualité d'accueil des travailleurs détachés de Grégoire De Fournas alors qu'il assurait ne jamais en utiliser.

On se souviendra aussi des agriculteurs du syndicat Coordination rurale, historiquement proche du Front national. Ces agriculteurs demandaient au parti d’extrême droite la possibilité d’utiliser des migrants : "on a besoin de bras marocains et polonais".  

Une autre illustration que le système concurrentiel amène à ce genre de situations.

 L’emprise idéologique du capital jusque dans les affects, ici l'aliénation de l'employeur pris dans le système concurrentiel. 

Ces extraits révèlent deux formes d’aliénation à l’œuvre dans le phénomène migratoire. 
1) La fausse conscience : Il y a d’abord celle des populations qui accueillent, prises dans la peur de perdre ce qu’on leur présente comme rare que ce soit l’emploi, la sécurité ou l’identité. Sous l’effet de discours politiques et médiatiques anxiogènes, les sociétés d’accueil en viennent à percevoir le migrant non comme un sujet social, un travailleur ou un semblable, mais comme une menace existentielle. L’étranger est présenté comme un voleur d’emplois, un danger pour la culture, un poids pour les services publics. Cette représentation n’est pas spontanée : elle relève d’une construction idéologique. C’est une manifestation de la fausse conscience. La peur de l’autre est instrumentalisée pour masquer les causes réelles de la précarité, de l’insécurité économique et du mal-être social qui résident dans le fonctionnement même du capitalisme et dans les politiques néolibérales.

Dans Réflexions sur la question juive, Sartre démontre que l’antisémite n’est pas seulement celui qui hait : il est aussi celui qui s’abîme dans sa propre haine, qui refuse la complexité du monde pour s’accrocher à une figure imaginaire de l’ennemi. En faisant de l’Autre un bouc émissaire, il s’enferme lui-même dans une posture de déni, de peur et de dépendance. La xénophobie fonctionne sur le même mode. Elle aliène autant celui qui la subit que celui qui la porte.


Jean-Paul Sartre - Réflexions Sur La Question Juive - posant les termes de l'aliénation.

2) La quête aliénée ou comment le désir peut être toxique : Et puis il y a l’aliénation des migrants et de leurs descendants, enfermés dans une quête de reconnaissance auprès d’une société qui les maintient à distance. Cette tension produit des dynamiques ambivalentes : tantôt identification et volonté d’assimilation, tantôt rejet violent, retourné contre la société elle-même. (Cf. un des textes de Tandem) : "Je baiserai la France jusqu’à ce qu’elle m’aime."


Polémiques crées par Jean Messiha sur la question de son identité


Jean-Paul Sartre avait décrit les phénomènes illustrés par la polémique de Jean Messiha.

La xénophobie n’est pas un accident ou une simple "peur de l’autre". Elle cristallise un effet bien précis : celui de la rareté. Une rareté artificielle, produite par le système concurrentiel capitaliste. Rareté d’emplois stables, de logements abordables, de services publics dignes. Et dans cette pénurie organisée, les dominants désignent les boucs émissaires : les migrants. On leur fait porter la responsabilité d’un manque que le capital a lui-même créé. Ainsi, la colère populaire est détournée. Elle s’abat sur ceux qui subissent, jamais sur ceux qui décident. C’est ainsi que naissent les populismes.  

Une relation de dépendance toxique

Cette logique n’affecte pas que les "natifs" ou les "nationaux". Elle travaille aussi les subjectivités des migrants. Elle façonne une relation ambivalente au pays d’accueil. Car plus celui-ci rejette, plus il devient objet de désir. Plus il nie, plus il fascine.

C’est une mécanique du mépris intériorisé.  Le migrant nouveau arrivant n’abandonne pas face à l’exclusion. Il persévère. Il redouble d’efforts pour "prouver qu’il mérite", pour s’insérer, pour se rendre acceptable. On entre ici dans une dynamique étrange, presque masochiste :" fuis-moi je te suis". 

Le rejet devient moteur de l’attachement. La haine ne détruit pas le lien : elle le rend toxique. Elle pousse à courir après une reconnaissance sans cesse refusée.  Cette poursuite est une forme d’aliénation. Elle traduit l’emprise idéologique du capital jusque dans les affects. 

Frantz Fanon nous dit que l'homme de couleur veut être aimé. Mais il est trop tard. Il a déjà été rejeté. Il aspire à l'assimilation, à la reconnaissance par le Blanc, mais cela n'est qu'un masque qui cache son aliénation profonde.

Didier Eribon insiste sur le fait que les affects ne sauraient être détachés des structures sociales : ils sont indissociablement imprégnés des rapports de pouvoir et des hiérarchies inhérentes au capitalisme. Dans ce contexte, le rejet au cœur des attachements se transforme en une force propulsive vers une reconnaissance infinie, exposant une aliénation affective profondément enracinée dans la logique capitaliste. 

Cette soif inlassable de validation, nourrie de haine et de frustration, révèle comment les individus demeurent captifs d’un système qui détourne leurs émotions pour entretenir ses formes de domination. L’attachement toxique émerge ainsi comme un symptôme d’un ordre social où l’émancipation authentique est bloquée par l’idéologie dominante, qui impose le pouvoir et la soumission jusque dans les liens les plus personnels. 

L'analyse de Didier Eribon sur sa propre vie en tant que trans classe.

Appréhender cette emprise idéologique sur les affects permet de mettre au jour la dimension politique des relations humaines et d’axer une critique du capitalisme à travers le filtre de la psychologie sociale, notamment via la division du moi, comme l’analyse Eribon. 

La structure sociale enferme ainsi le migrant dans une quête perpétuelle d’acceptation, où l’espoir d’être validé ne fait qu’alimenter sa soumission. Loin d’une question morale ou individuelle, il s’agit d’un mécanisme systémique : une façon de contrôler à la fois la main-d’œuvre et les tensions sociales.  Tant que cet effet de rareté opère, tant que les uns s’imaginent devoir protéger leur part face aux autres, le capital peut sommeiller en paix.  

Le descendant de migrant, né dans le pays d’accueil, inverse souvent cette logique héritée. Loin de quémander une admission, il revendique son droit à la place, défie la relégation subalterne qu’on lui impose. Tandis que la première génération absorbe les exigences d’intégration au prix d’un silence ou d’une loyauté forcée, les suivantes affirment ouvertement leur rejet du mépris et leur soif d’égalité concrète. 

Cette rupture se traduit par une politisation accrue, des formes de radicalisation ou une réappropriation culturelle affirmée.  Les émeutes de 2005 et de 2023 en offrent un exemple saisissant (1 milliard d’euros de dégâts, 1000 blessés dont près de 800 policiers, 50 000 émeutiers dont un tiers de mineurs ; les destructions ont coûté quatre fois plus cher qu’en 2005). 

Ces soulèvements révèlent comment les interprétations classiques peinent à saisir les aliénations originelles. À chaque répétition de ces émeutes, les diverses fausses consciences se cristallisent un peu plus. 

La fausse conscience comme expression de l'aliénation 

En tant que telle, elle désigne la manière dont les représentations sociales, politiques ou morales sont inversées, mystifiées et déconnectées de la réalité des rapports sociaux. 

Elle opère à deux niveaux : chez les dominés, comme intériorisation de leur position subalterne ; chez les dominants, comme justification morale et naturalisation de leur pouvoir.

Dans les deux cas, elle bloque la conscience de classe c’est-à-dire la reconnaissance des intérêts communs aux exploités et la nécessité de renverser l’ordre établi.  Ses effets sont inégaux : pour les exploités, elle conditionne leur ancrage dans l’ordre capitaliste ; pour les dominants, elle offre une protection narcissique contre la dissonance morale, souvent sincère, parfois cynique.  


Lettre à F.Mehring - Friedrich Engels

Analysons deux exemples de fausse conscience :

1) La rage retournée : quand l’opprimé frappe son propre camp

Brûler des écoles et des bibliothèques, c’est en réalité s’attaquer à l’État et donc à soi-même. Beaucoup de jeunes des quartiers populaires ont canalisé leur colère sans la formuler explicitement contre les discriminations et la violence policière. En saccageant des infrastructures locales (écoles, commerces, centres sociaux), ils minent leur propre cadre de vie, aggravant du même coup leur relégation. Ainsi, ils perpétuent à leur insu le narratif qui les dépeint comme des "barbares".


Samar Antoun a été décorée des Palmes académiques pour avoir empêché des émeutiers de s’attaquer à un établissement scolaire.

2)  La fausse conscience compassionnelle de la social-démocratie

La social-démocratie européenne contemporaine incarne une contradiction majeure : elle se drape d’un discours humaniste et progressiste tout en déployant des politiques migratoires de plus en plus répressives. Cette contradiction n’est pas un simple décalage entre rhétorique et action : elle forme une fausse conscience structurée, légitimant des mesures sécuritaires et xénophobes au nom de la morale et des droits humains. 

Sous couvert de compassion, ce courant politique s’inscrit pleinement dans la gestion néolibérale et raciale des frontières.  Le double visage de la social-démocratie allie paternalisme et répression. D’un côté, elle se pose en championne des droits de l’homme et de l’hospitalité, bâtissant son récit sur un mythe : celui de "l’accueil humaniste". Mais cet accueil est conditionnel, théâtral, dépourvu de toute dimension politique.  

En 2015, l’Allemagne de Merkel est encensée par le HCR pour son ouverture aux réfugiés syriens. Pourtant, cette même politique s’accompagne d’un durcissement massif du droit d’asile, de renvois accélérés vers l’Afghanistan, et surtout d’une externalisation des contrôles frontaliers à des États tiers comme la Turquie ou la Libye.  

Angela Merkel et la politique des réfugiés 2015-2017 - Erik Vollman


Sur cette période, l’Allemagne a connu plusieurs attentats (à Würzburg, Reutlingen, Ansbach et Hambourg) et crimes notamment 1200 plaintes pour agressions sexuelles à Cologne, impliquant environ 500 suspects majoritairement marocains, algériens ou tunisiens (44%) perpétrés par une poignée d’entre eux sur le million de réfugiés arrivés, principalement d’Irak et de Syrie.  

De même, en France, les gouvernements de gauche n’ont pas rompu avec cette logique. Sous Lionel Jospin, la promesse de suppression de la double peine reste lettre morte. Sous François Hollande, les centres de rétention sont étendus (légalisation de la rétention de familles dès 2016), la "jungle" de Calais est évacuée par la force, et l’état d’urgence post-attentats de 2015 devient un outil de répression ciblée : assignations à résidence, perquisitions administratives sans contrôle judiciaire, restrictions à la liberté de réunion et fermetures de lieux publics. Le message implicite est limpide : "Nous compatissons, mais nous contrôlons."



Le cas du Danemark illustre la compatibilité entre État-providence et nationalisme autoritaire. Sous Mette Frederiksen (social-démocrate, au pouvoir depuis 2019), le pays conjugue un welfare state généreux (dans la santé, l'éducation, la redistribution) à des politiques migratoires restrictives. 

Ce nationalisme réserve les avantages sociaux aux citoyens danois, en limitant l’accès des étrangers au nom de la cohésion sociale et de la préservation du modèle social.  Depuis 2021, le Danemark retire le statut de protection à des réfugiés syriens, en affirmant que certaines zones notamment autour de Damas sont désormais sûres (p.60). 

Denmark strips Syrian refugees of residency permits and says it is safe to go home - The Guardian

Le gouvernement danois a signé une déclaration politique avec le Rwanda en 2022 pour externaliser les demandes d’asile. L’objectif : transférer les demandeurs dans un pays tiers avant tout examen de dossier, sur le modèle britannique. La "loi sur les bijoux" de 2016, maintenue sous Frederiksen, autorise la confiscation des biens de valeur des demandeurs d’asile (au-delà de 1340 €) pour financer leur hébergement.  

Le Parti social-démocrate a adopté une stratégie de recentrage sur les enjeux identitaires, traditionnellement portés par le Parti populaire danois. Ainsi, la gauche danoise conserve sa base ouvrière et populaire tout en imposant des mesures anti-immigration drastiques.  La social-démocratie opère dans l’hypocrisie : compassion d’un côté, violence de l’autre. Cette convergence humanitarisme-répression naît de sa dépolitisation de la question migratoire, traitée comme une urgence humanitaire (déléguée aux ONG) ou un problème technique (quotas, tri des "bons" et "mauvais" migrants). 

Elle esquive ainsi les causes structurelles des exodes : impérialisme, exploitation néocoloniale, destruction écologique. Telle est sa logique intrinsèque : adapter le capitalisme aux besoins sociaux sans jamais le contester.  Craignant de céder son électorat populaire à l’extrême droite, la gauche social-démocrate intègre progressivement ses thèmes. Au Danemark, elle emprunte ouvertement le lexique de la droite radicale pour s’accrocher au pouvoir. En France, le PS a pavé la voie aux lois répressives de Sarkozy, puis à celles de Macron.  

Enfin, l’humanitarisme sert d’alibi idéologique : il humanise des politiques inhumaines, détourne l’attention des responsabilités historiques de l’Europe dans la production des migrations. C’est une forme moderne de ce que Lénine dénonçait comme la pire idéologie : celle qui se pose au-dessus des idéologies. Ces contradictions alimentent inévitablement la montée de partis d’extrême droite comme l’AFD, porteurs eux-mêmes de fausses consciences que nous analyserons ci-dessous.  

 3) La fausse conscience nationaliste de l’extrême droite : inversion de classe et obsession identitaire

La fausse conscience de l’extrême droite s’appuie sur un procédé idéologique clé : l’inversion des rapports sociaux. Au lieu d’attribuer les conflits à l’exploitation capitaliste ou aux dynamiques impérialistes, elle cible des boucs émissaires ethniques ou culturels. Ce retournement permet à des couches précarisées de se sentir agressées par d’autres dominés, tout en sauvegardant souvent inconsciemment les privilèges des élites. 

L’ennemi n’est plus le capital, mais l’étranger, l’assisté, le musulman, l’intellectuel progressiste ou la jeunesse "décadente" qualifiés d'ennemi intérieur. La lutte contre l’exploitation cède la place à la défense d’une identité imaginaire, transformant une conscience de classe aliénée en ferveur raciale ou civilisationnelle.  

Le Front national cible les franges populaires touchées par la précarité, mais redirige leur colère vers les migrants plutôt que vers le patronat. Son discours vante la protection des travailleurs français, sans jamais contester la propriété privée ni les rouages du capitalisme. Il dresse les pauvres les uns contre les autres, convertissant les inégalités sociales en guerre ethnoculturelle : le chômage n’est pas dû aux délocalisations ou à la désindustrialisation, mais à un immigré qui "vole" la place. 

Avec Reconquête, cette dérive s’accentue. Le conflit se réduit à une pure querelle identitaire : la France n’est menacée ni par la désagrégation sociale, ni par les prénoms étrangers ou les quartiers "islamisés", mais bien plus par un "grand remplacement". Ce narratif flatte une petite-bourgeoisie réactionnaire qui se pose en résistante, tout en défendant un capitalisme rigide, illusoirement méritocratique et autoritaire

En 2022, Éric Zemmour niait tout problème social au profit d’une crise d’identité ; son programme ultralibéral attirait un électorat se voyant sauveur de la civilisation, alors qu’il perpétuait l’ordre en place.  

Un exemple récent illustre cette inversion : lors d’une manifestation patriotique à Paris le 12 octobre 2025, l’influenceur "Ben le Patriote" ouvre le cortège, exaltant une France unie et diverse "des Français de toutes les couleurs de peau, de toutes les religions" sous le drapeau tricolore. 



Pourtant, cette image d’un patriotisme "coloré" suscite des remous immédiats à droite. Marguerite Stern y répond avec ironie dans un tweet :  
Ce message, liké près de 1800 fois et provoquant 319 réponses souvent accusatrices de racisme, met en lumière la faille : l’extrême droite tolère les "divers" qui internalisent son discours comme Messiha ou Zemmour lui-même, mais s’affole devant une appropriation "impure". 

C’est l’aliénation à l’œuvre : une conscience raciale fantasmée, qui se pare d’inclusivité pour rallier et endoctriner les migrants ou descendants de migrants, mais trahit son essentialisme ethnique dès que le "peuple" s’élargit. Ainsi, la colère populaire est détournée non vers le capital, mais contre "l’intrus" infiltrant ses propres rangs.  




Ce type de message ci-dessus condense l’aliénation idéologique : il projette la paix, la normalité et la civilisation dans un entre-soi blanc fantasmé, associant la mixité à l’insécurité et au chaos. Ce n’est pas une critique du système, mais une mise en scène d’un ordre racial convoité. L’oppression réelle s’efface au profit d’un rêve de pureté ethnique, qui n’inquiète jamais le capital mais en perpétue la logique par d’autres moyens.

L’extrême droite devra trancher : soit la nationalité est un pacte politique et social  rendant logique la défense acharnée de Boualem Sansal, soit elle est purement ethnique, révélant alors son inversion fondamentale.  

En Allemagne, l’AfD suit une trajectoire parallèle. Fondé initialement sur une critique libérale de l’euro, le parti s’est vite radicalisé en outil de mobilisation identitaire. Dans l’ex-RDA, il siphonne une part des ex-électeurs sociaux-démocrates ou communistes, durement touchés par le déclassement. 

Mais plutôt que de pointer les multinationales ou la désintégration sociale, l’AfD redirige la colère vers les réfugiés, les minorités sexuelles ou les écologistes. Pendant que le capitalisme avance sa restructuration en douceur, le ressentiment populaire se mue en xénophobie. 

La fonction politique de l’extrême droite n’est donc pas de rompre avec l’ordre existant, mais de le sauvegarder en canalisant les tensions sociales vers des clivages raciaux ou culturels. Elle laisse ainsi des classes moyennes ou populaires se rêver défenseurs de la "nation", tout en participant à l’autoritarisation rampante du capitalisme. 

Cette conscience inversée s’imagine subversive alors qu’elle est foncièrement conservatrice. Elle représente l’une des formes les plus abouties de l’aliénation moderne. Comme l’écrivait Marx sur la religion, elle est à la fois le soupir de la créature opprimée et l’opium du peuple : un baume consolateur qui étouffe toute conscience de classe.  

Plusieurs auteurs ont décrypté ce basculement générationnel. Abdelmalek Sayad, dans "La double absence", montre comment les enfants d’immigrés, nés sur place, oscillent entre assignation exotique et effacement invisible. Stuart Hall souligne que l’identité diasporique n’est pas une copie servile de l’origine, mais une refonte conflictuelle. Enfin, Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs, dissèque les mécanismes psychiques et sociaux par lesquels le racisme formate le rapport au corps, à la langue, à la citoyenneté.  

Cette dynamique inverse ne guérit pas l’aliénation, mais la métamorphose : la quête de reconnaissance cède à l’affrontement systémique, à la politisation du stigmate. Le sujet post-migratoire ne mendie plus l’intégration ; il en réécrit les règles mêmes.  Briser cette mécanique s’impose. 

Non par des appels à la tolérance, mais en frappant à la racine : privatisation des ressources, ingénierie du manque, division orchestrée des travailleurs. Seule cette offensive permettra de faire émerger une conscience collective, une solidarité combative, un internationalisme des travailleurs face aux barrières dressées par les possesseurs.