lundi 13 octobre 2025

Fuis-moi, je te suis : comment la xénophobie piège les migrants dans la rareté (lecture : 30 min)

Nous avions vu dans un précédent billet que la migration, dans le cadre du capitalisme, ne relève jamais du simple mouvement de populations. Elle répond à des logiques bien plus profondes, enracinées dans les contradictions du mode de production. Le capital a besoin de migrants : main-d’œuvre mobile, corvéable, souvent sans droits, faisant pression sur l’ensemble des salaires.  

Parallèlement, il organise le rejet des migrants qu'il importe. Il les rend indésirables. Il les désigne comme menace, comme intrus, comme concurrents. Ainsi, il permet de diviser les travailleurs, de les monter les uns contre les autres, pour empêcher qu’ils s’unissent contre leur véritable adversaire : le capital lui-même. On se souviendra du cas du député du FN Grégoire de Fournas, qui s’est écrié "qu’il retourne en Afrique !" à l’encontre du député Carlos Martens Bilongo alors même que, dans son exploitation viticole, des travailleurs étrangers lui permettaient d’extraire de la plus-value sans leur offrir le minimum décent pour la reproduction de leur force de travail.  

La qualité d'accueil des travailleurs détachés de Grégoire De Fournas alors qu'il assurait ne jamais en utiliser.

On se souviendra aussi des agriculteurs du syndicat Coordination rurale, historiquement proche du Front national. Ces agriculteurs demandaient au parti d’extrême droite la possibilité d’utiliser des migrants : "on a besoin de bras marocains et polonais".  

Une autre illustration que le système concurrentiel amène à ce genre de situations.

 L’emprise idéologique du capital jusque dans les affects, ici l'aliénation de l'employeur pris dans le système concurrentiel. 

Ces extraits révèlent deux formes d’aliénation à l’œuvre dans le phénomène migratoire. 
1) La fausse conscience : Il y a d’abord celle des populations qui accueillent, prises dans la peur de perdre ce qu’on leur présente comme rare que ce soit l’emploi, la sécurité ou l’identité. Sous l’effet de discours politiques et médiatiques anxiogènes, les sociétés d’accueil en viennent à percevoir le migrant non comme un sujet social, un travailleur ou un semblable, mais comme une menace existentielle. L’étranger est présenté comme un voleur d’emplois, un danger pour la culture, un poids pour les services publics. Cette représentation n’est pas spontanée : elle relève d’une construction idéologique. C’est une manifestation de la fausse conscience. La peur de l’autre est instrumentalisée pour masquer les causes réelles de la précarité, de l’insécurité économique et du mal-être social qui résident dans le fonctionnement même du capitalisme et dans les politiques néolibérales.

Dans Réflexions sur la question juive, Sartre démontre que l’antisémite n’est pas seulement celui qui hait : il est aussi celui qui s’abîme dans sa propre haine, qui refuse la complexité du monde pour s’accrocher à une figure imaginaire de l’ennemi. En faisant de l’Autre un bouc émissaire, il s’enferme lui-même dans une posture de déni, de peur et de dépendance. La xénophobie fonctionne sur le même mode. Elle aliène autant celui qui la subit que celui qui la porte.


Jean-Paul Sartre - Réflexions Sur La Question Juive - posant les termes de l'aliénation.

2) La quête aliénée ou comment le désir peut être toxique : Et puis il y a l’aliénation des migrants et de leurs descendants, enfermés dans une quête de reconnaissance auprès d’une société qui les maintient à distance. Cette tension produit des dynamiques ambivalentes : tantôt identification et volonté d’assimilation, tantôt rejet violent, retourné contre la société elle-même. (Cf. un des textes de Tandem) : "Je baiserai la France jusqu’à ce qu’elle m’aime."


Polémiques crées par Jean Messiha sur la question de son identité


Jean-Paul Sartre avait décrit les phénomènes illustrés par la polémique de Jean Messiha.

La xénophobie n’est pas un accident ou une simple "peur de l’autre". Elle cristallise un effet bien précis : celui de la rareté. Une rareté artificielle, produite par le système concurrentiel capitaliste. Rareté d’emplois stables, de logements abordables, de services publics dignes. Et dans cette pénurie organisée, les dominants désignent les boucs émissaires : les migrants. On leur fait porter la responsabilité d’un manque que le capital a lui-même créé. Ainsi, la colère populaire est détournée. Elle s’abat sur ceux qui subissent, jamais sur ceux qui décident. C’est ainsi que naissent les populismes.  

Une relation de dépendance toxique

Cette logique n’affecte pas que les "natifs" ou les "nationaux". Elle travaille aussi les subjectivités des migrants. Elle façonne une relation ambivalente au pays d’accueil. Car plus celui-ci rejette, plus il devient objet de désir. Plus il nie, plus il fascine.

C’est une mécanique du mépris intériorisé.  Le migrant nouveau arrivant n’abandonne pas face à l’exclusion. Il persévère. Il redouble d’efforts pour "prouver qu’il mérite", pour s’insérer, pour se rendre acceptable. On entre ici dans une dynamique étrange, presque masochiste :" fuis-moi je te suis". 

Le rejet devient moteur de l’attachement. La haine ne détruit pas le lien : elle le rend toxique. Elle pousse à courir après une reconnaissance sans cesse refusée.  Cette poursuite est une forme d’aliénation. Elle traduit l’emprise idéologique du capital jusque dans les affects. 

Frantz Fanon nous dit que l'homme de couleur veut être aimé. Mais il est trop tard. Il a déjà été rejeté. Il aspire à l'assimilation, à la reconnaissance par le Blanc, mais cela n'est qu'un masque qui cache son aliénation profonde.

Didier Eribon insiste sur le fait que les affects ne sauraient être détachés des structures sociales : ils sont indissociablement imprégnés des rapports de pouvoir et des hiérarchies inhérentes au capitalisme. Dans ce contexte, le rejet au cœur des attachements se transforme en une force propulsive vers une reconnaissance infinie, exposant une aliénation affective profondément enracinée dans la logique capitaliste. 

Cette soif inlassable de validation, nourrie de haine et de frustration, révèle comment les individus demeurent captifs d’un système qui détourne leurs émotions pour entretenir ses formes de domination. L’attachement toxique émerge ainsi comme un symptôme d’un ordre social où l’émancipation authentique est bloquée par l’idéologie dominante, qui impose le pouvoir et la soumission jusque dans les liens les plus personnels. 

L'analyse de Didier Eribon sur sa propre vie en tant que trans classe.

Appréhender cette emprise idéologique sur les affects permet de mettre au jour la dimension politique des relations humaines et d’axer une critique du capitalisme à travers le filtre de la psychologie sociale, notamment via la division du moi, comme l’analyse Eribon. 

La structure sociale enferme ainsi le migrant dans une quête perpétuelle d’acceptation, où l’espoir d’être validé ne fait qu’alimenter sa soumission. Loin d’une question morale ou individuelle, il s’agit d’un mécanisme systémique : une façon de contrôler à la fois la main-d’œuvre et les tensions sociales.  Tant que cet effet de rareté opère, tant que les uns s’imaginent devoir protéger leur part face aux autres, le capital peut sommeiller en paix.  

Le descendant de migrant, né dans le pays d’accueil, inverse souvent cette logique héritée. Loin de quémander une admission, il revendique son droit à la place, défie la relégation subalterne qu’on lui impose. Tandis que la première génération absorbe les exigences d’intégration au prix d’un silence ou d’une loyauté forcée, les suivantes affirment ouvertement leur rejet du mépris et leur soif d’égalité concrète. 

Cette rupture se traduit par une politisation accrue, des formes de radicalisation ou une réappropriation culturelle affirmée.  Les émeutes de 2005 et de 2023 en offrent un exemple saisissant (1 milliard d’euros de dégâts, 1000 blessés dont près de 800 policiers, 50 000 émeutiers dont un tiers de mineurs ; les destructions ont coûté quatre fois plus cher qu’en 2005). 

Ces soulèvements révèlent comment les interprétations classiques peinent à saisir les aliénations originelles. À chaque répétition de ces émeutes, les diverses fausses consciences se cristallisent un peu plus. 

La fausse conscience comme expression de l'aliénation 

En tant que telle, elle désigne la manière dont les représentations sociales, politiques ou morales sont inversées, mystifiées et déconnectées de la réalité des rapports sociaux. 

Elle opère à deux niveaux : chez les dominés, comme intériorisation de leur position subalterne ; chez les dominants, comme justification morale et naturalisation de leur pouvoir.

Dans les deux cas, elle bloque la conscience de classe c’est-à-dire la reconnaissance des intérêts communs aux exploités et la nécessité de renverser l’ordre établi.  Ses effets sont inégaux : pour les exploités, elle conditionne leur ancrage dans l’ordre capitaliste ; pour les dominants, elle offre une protection narcissique contre la dissonance morale, souvent sincère, parfois cynique.  


Lettre à F.Mehring - Friedrich Engels

Analysons deux exemples de fausse conscience :

1) La rage retournée : quand l’opprimé frappe son propre camp

Brûler des écoles et des bibliothèques, c’est en réalité s’attaquer à l’État et donc à soi-même. Beaucoup de jeunes des quartiers populaires ont canalisé leur colère sans la formuler explicitement contre les discriminations et la violence policière. En saccageant des infrastructures locales (écoles, commerces, centres sociaux), ils minent leur propre cadre de vie, aggravant du même coup leur relégation. Ainsi, ils perpétuent à leur insu le narratif qui les dépeint comme des "barbares".


Samar Antoun a été décorée des Palmes académiques pour avoir empêché des émeutiers de s’attaquer à un établissement scolaire.

2)  La fausse conscience compassionnelle de la social-démocratie

La social-démocratie européenne contemporaine incarne une contradiction majeure : elle se drape d’un discours humaniste et progressiste tout en déployant des politiques migratoires de plus en plus répressives. Cette contradiction n’est pas un simple décalage entre rhétorique et action : elle forme une fausse conscience structurée, légitimant des mesures sécuritaires et xénophobes au nom de la morale et des droits humains. 

Sous couvert de compassion, ce courant politique s’inscrit pleinement dans la gestion néolibérale et raciale des frontières.  Le double visage de la social-démocratie allie paternalisme et répression. D’un côté, elle se pose en championne des droits de l’homme et de l’hospitalité, bâtissant son récit sur un mythe : celui de "l’accueil humaniste". Mais cet accueil est conditionnel, théâtral, dépourvu de toute dimension politique.  

En 2015, l’Allemagne de Merkel est encensée par le HCR pour son ouverture aux réfugiés syriens. Pourtant, cette même politique s’accompagne d’un durcissement massif du droit d’asile, de renvois accélérés vers l’Afghanistan, et surtout d’une externalisation des contrôles frontaliers à des États tiers comme la Turquie ou la Libye.  

Angela Merkel et la politique des réfugiés 2015-2017 - Erik Vollman


Sur cette période, l’Allemagne a connu plusieurs attentats (à Würzburg, Reutlingen, Ansbach et Hambourg) et crimes notamment 1200 plaintes pour agressions sexuelles à Cologne, impliquant environ 500 suspects majoritairement marocains, algériens ou tunisiens (44%) perpétrés par une poignée d’entre eux sur le million de réfugiés arrivés, principalement d’Irak et de Syrie.  

De même, en France, les gouvernements de gauche n’ont pas rompu avec cette logique. Sous Lionel Jospin, la promesse de suppression de la double peine reste lettre morte. Sous François Hollande, les centres de rétention sont étendus (légalisation de la rétention de familles dès 2016), la "jungle" de Calais est évacuée par la force, et l’état d’urgence post-attentats de 2015 devient un outil de répression ciblée : assignations à résidence, perquisitions administratives sans contrôle judiciaire, restrictions à la liberté de réunion et fermetures de lieux publics. Le message implicite est limpide : "Nous compatissons, mais nous contrôlons."



Le cas du Danemark illustre la compatibilité entre État-providence et nationalisme autoritaire. Sous Mette Frederiksen (social-démocrate, au pouvoir depuis 2019), le pays conjugue un welfare state généreux (dans la santé, l'éducation, la redistribution) à des politiques migratoires restrictives. 

Ce nationalisme réserve les avantages sociaux aux citoyens danois, en limitant l’accès des étrangers au nom de la cohésion sociale et de la préservation du modèle social.  Depuis 2021, le Danemark retire le statut de protection à des réfugiés syriens, en affirmant que certaines zones notamment autour de Damas sont désormais sûres (p.60). 

Denmark strips Syrian refugees of residency permits and says it is safe to go home - The Guardian

Le gouvernement danois a signé une déclaration politique avec le Rwanda en 2022 pour externaliser les demandes d’asile. L’objectif : transférer les demandeurs dans un pays tiers avant tout examen de dossier, sur le modèle britannique. La "loi sur les bijoux" de 2016, maintenue sous Frederiksen, autorise la confiscation des biens de valeur des demandeurs d’asile (au-delà de 1340 €) pour financer leur hébergement.  

Le Parti social-démocrate a adopté une stratégie de recentrage sur les enjeux identitaires, traditionnellement portés par le Parti populaire danois. Ainsi, la gauche danoise conserve sa base ouvrière et populaire tout en imposant des mesures anti-immigration drastiques.  La social-démocratie opère dans l’hypocrisie : compassion d’un côté, violence de l’autre. Cette convergence humanitarisme-répression naît de sa dépolitisation de la question migratoire, traitée comme une urgence humanitaire (déléguée aux ONG) ou un problème technique (quotas, tri des "bons" et "mauvais" migrants). 

Elle esquive ainsi les causes structurelles des exodes : impérialisme, exploitation néocoloniale, destruction écologique. Telle est sa logique intrinsèque : adapter le capitalisme aux besoins sociaux sans jamais le contester.  Craignant de céder son électorat populaire à l’extrême droite, la gauche social-démocrate intègre progressivement ses thèmes. Au Danemark, elle emprunte ouvertement le lexique de la droite radicale pour s’accrocher au pouvoir. En France, le PS a pavé la voie aux lois répressives de Sarkozy, puis à celles de Macron.  

Enfin, l’humanitarisme sert d’alibi idéologique : il humanise des politiques inhumaines, détourne l’attention des responsabilités historiques de l’Europe dans la production des migrations. C’est une forme moderne de ce que Lénine dénonçait comme la pire idéologie : celle qui se pose au-dessus des idéologies. Ces contradictions alimentent inévitablement la montée de partis d’extrême droite comme l’AFD, porteurs eux-mêmes de fausses consciences que nous analyserons ci-dessous.  

 3) La fausse conscience nationaliste de l’extrême droite : inversion de classe et obsession identitaire

La fausse conscience de l’extrême droite s’appuie sur un procédé idéologique clé : l’inversion des rapports sociaux. Au lieu d’attribuer les conflits à l’exploitation capitaliste ou aux dynamiques impérialistes, elle cible des boucs émissaires ethniques ou culturels. Ce retournement permet à des couches précarisées de se sentir agressées par d’autres dominés, tout en sauvegardant souvent inconsciemment les privilèges des élites. 

L’ennemi n’est plus le capital, mais l’étranger, l’assisté, le musulman, l’intellectuel progressiste ou la jeunesse "décadente" qualifiés d'ennemi intérieur. La lutte contre l’exploitation cède la place à la défense d’une identité imaginaire, transformant une conscience de classe aliénée en ferveur raciale ou civilisationnelle.  

Le Front national cible les franges populaires touchées par la précarité, mais redirige leur colère vers les migrants plutôt que vers le patronat. Son discours vante la protection des travailleurs français, sans jamais contester la propriété privée ni les rouages du capitalisme. Il dresse les pauvres les uns contre les autres, convertissant les inégalités sociales en guerre ethnoculturelle : le chômage n’est pas dû aux délocalisations ou à la désindustrialisation, mais à un immigré qui "vole" la place. 

Avec Reconquête, cette dérive s’accentue. Le conflit se réduit à une pure querelle identitaire : la France n’est menacée ni par la désagrégation sociale, ni par les prénoms étrangers ou les quartiers "islamisés", mais bien plus par un "grand remplacement". Ce narratif flatte une petite-bourgeoisie réactionnaire qui se pose en résistante, tout en défendant un capitalisme rigide, illusoirement méritocratique et autoritaire

En 2022, Éric Zemmour niait tout problème social au profit d’une crise d’identité ; son programme ultralibéral attirait un électorat se voyant sauveur de la civilisation, alors qu’il perpétuait l’ordre en place.  

Un exemple récent illustre cette inversion : lors d’une manifestation patriotique à Paris le 12 octobre 2025, l’influenceur "Ben le Patriote" ouvre le cortège, exaltant une France unie et diverse "des Français de toutes les couleurs de peau, de toutes les religions" sous le drapeau tricolore. 



Pourtant, cette image d’un patriotisme "coloré" suscite des remous immédiats à droite. Marguerite Stern y répond avec ironie dans un tweet :  
Ce message, liké près de 1800 fois et provoquant 319 réponses souvent accusatrices de racisme, met en lumière la faille : l’extrême droite tolère les "divers" qui internalisent son discours comme Messiha ou Zemmour lui-même, mais s’affole devant une appropriation "impure". 

C’est l’aliénation à l’œuvre : une conscience raciale fantasmée, qui se pare d’inclusivité pour rallier et endoctriner les migrants ou descendants de migrants, mais trahit son essentialisme ethnique dès que le "peuple" s’élargit. Ainsi, la colère populaire est détournée non vers le capital, mais contre "l’intrus" infiltrant ses propres rangs.  




Ce type de message ci-dessus condense l’aliénation idéologique : il projette la paix, la normalité et la civilisation dans un entre-soi blanc fantasmé, associant la mixité à l’insécurité et au chaos. Ce n’est pas une critique du système, mais une mise en scène d’un ordre racial convoité. L’oppression réelle s’efface au profit d’un rêve de pureté ethnique, qui n’inquiète jamais le capital mais en perpétue la logique par d’autres moyens.

L’extrême droite devra trancher : soit la nationalité est un pacte politique et social  rendant logique la défense acharnée de Boualem Sansal, soit elle est purement ethnique, révélant alors son inversion fondamentale.  

En Allemagne, l’AfD suit une trajectoire parallèle. Fondé initialement sur une critique libérale de l’euro, le parti s’est vite radicalisé en outil de mobilisation identitaire. Dans l’ex-RDA, il siphonne une part des ex-électeurs sociaux-démocrates ou communistes, durement touchés par le déclassement. 

Mais plutôt que de pointer les multinationales ou la désintégration sociale, l’AfD redirige la colère vers les réfugiés, les minorités sexuelles ou les écologistes. Pendant que le capitalisme avance sa restructuration en douceur, le ressentiment populaire se mue en xénophobie. 

La fonction politique de l’extrême droite n’est donc pas de rompre avec l’ordre existant, mais de le sauvegarder en canalisant les tensions sociales vers des clivages raciaux ou culturels. Elle laisse ainsi des classes moyennes ou populaires se rêver défenseurs de la "nation", tout en participant à l’autoritarisation rampante du capitalisme. 

Cette conscience inversée s’imagine subversive alors qu’elle est foncièrement conservatrice. Elle représente l’une des formes les plus abouties de l’aliénation moderne. Comme l’écrivait Marx sur la religion, elle est à la fois le soupir de la créature opprimée et l’opium du peuple : un baume consolateur qui étouffe toute conscience de classe.  

Plusieurs auteurs ont décrypté ce basculement générationnel. Abdelmalek Sayad, dans "La double absence", montre comment les enfants d’immigrés, nés sur place, oscillent entre assignation exotique et effacement invisible. Stuart Hall souligne que l’identité diasporique n’est pas une copie servile de l’origine, mais une refonte conflictuelle. Enfin, Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs, dissèque les mécanismes psychiques et sociaux par lesquels le racisme formate le rapport au corps, à la langue, à la citoyenneté.  

Cette dynamique inverse ne guérit pas l’aliénation, mais la métamorphose : la quête de reconnaissance cède à l’affrontement systémique, à la politisation du stigmate. Le sujet post-migratoire ne mendie plus l’intégration ; il en réécrit les règles mêmes.  Briser cette mécanique s’impose. 

Non par des appels à la tolérance, mais en frappant à la racine : privatisation des ressources, ingénierie du manque, division orchestrée des travailleurs. Seule cette offensive permettra de faire émerger une conscience collective, une solidarité combative, un internationalisme des travailleurs face aux barrières dressées par les possesseurs.  

dimanche 29 juin 2025

Le libéralisme Argentin : scier la branche sur laquelle on est assis. (lecture: 20 min)

 


Plusieurs libéraux crient victoire concernant les résultats économiques de l'Argentine. Il convient d'en analyser les résultats bruts.

Les données brutes

1) L'inflation : a connu une baisse significative, passant de 25,5% en décembre 2023 à 1,5% en mai 2025. Cette amélioration résulte de la levée des contrôles des changes, de la suppression des subventions énergétiques et de la réduction des dépenses publiques. Cependant, l'inflation annuelle reste élevée, à environ 43,5% en mai 2025 .

2) Le taux de pauvreté : a diminué, passant de 57,4% en janvier 2024 à 38,1% au troisième trimestre 2024. Cette baisse est attribuée à la réduction de l'inflation et à des réformes économiques. Cependant, certains observateurs estiment que la pauvreté reste élevée, notamment en raison de la réduction des aides sociales et de l'augmentation du coût des services de base .

3) Le PIB : s'est contracté de 2,1% au premier trimestre 2024, l'économie a rebondi avec une croissance de 3,9% au quatrième trimestre, soutenue par une reprise agricole de 80,2% après une sécheresse sévère. Les prévisions pour 2025 varient entre 3,5% et 5,5%, selon les institutions financières 

4) L'excédent budgétaire : le gouvernement a entrepris des réformes visant à réduire la taille de l'État, notamment par la suppression de milliers de postes dans la fonction publique et la fermeture de ministères. Ces mesures ont permis un excédent budgétaire pour la première fois depuis 14 ans, mais ont également entraîné une réduction des services publics, affectant particulièrement les secteurs de la santé et de l'éducation .

L'Argentine a conclu un accord avec le FMI pour un prêt de 20 milliards de dollars sur 48 mois, visant à soutenir les réformes économiques et à renforcer les réserves de change. Cet accord a permis de lever les contrôles des changes et d'attirer des investissements étrangers.

Ce type de politique a déjà été appliqué : sous Thatcher, le chômage a atteint 12 %; sous Reagan, la dette publique a triplé ; sous Pinochet, elle a provoqué des inégalités extrêmes et un pic de chômage à 30 %; sous Menem, elle a conduit à l’effondrement du peso et à la crise de 2001.

Un regard marxiste sur ces données brutes

1) L’inflation : structurellement élevée en Argentine, elle reflète les contradictions du capitalisme dépendant dans un contexte de domination impérialiste. La monnaie nationale y est systématiquement dévalorisée sous la pression des marchés financiers internationaux. Les multinationales, qui réalisent des super-profits en dollars, alimentent la fuite des capitaux et la dépréciation du peso, aggravant ainsi une instabilité monétaire devenue chronique.


María Álvarez en 2022

La baisse brutale de l’inflation sous Milei, obtenue par la suppression des subventions, la réduction des dépenses publiques et la libéralisation totale des changes, ne résulte pas d’un progrès structurel mais d’un transfert brutal du coût de l’ajustement sur les classes populaires. Cette politique vise à restaurer la rentabilité du capital, au détriment du pouvoir d’achat du prolétariat.

Environ 50 % des travailleurs argentins gagnent moins de 300 000 ARS par mois (soit moins de 330 dollars US), majoritairement dans l’informel ou dans des emplois précaires. Le secteur de la construction est emblématique de cette informalité : 70 % des travailleurs n’y sont pas déclarés. Chez les employées de maison, ce chiffre atteint 76 %. 

Le décret 874/2024 a institutionnalisé cette précarité en créant la catégorie des "collaborateurs ", employés sans lien de subordination salariale, ce qui permet aux employeurs d’échapper à toute sanction en cas de non-déclaration.

Les ouvriers représentent 30 à 35 % de la population active, avec un salaire mensuel d’environ 500 000 ARS, incluant la majorité des travailleurs formels. La classe moyenne inférieure (10 à 15 %) perçoit autour de 370 000 ARS, tandis que les cadres (5 à 8 %) et la bourgeoisie locale (environ 3 % de la population) concentrent l’essentiel des revenus élevés.

Par ailleurs, plus d’un tiers des salariés ne cotisent pas pour la retraite, ce qui les prive de protections sociales élémentaires : sécurité sociale, congés payés, indemnités de licenciement.

En juin 2025, Clarín rapporte une hausse du chômage à Buenos Aires : 132 000 personnes sans emploi au premier trimestre 2025, contre 113 500 au trimestre précédent.

Cette politique déflationniste accroît donc la pression sur le prolétariat et les classes populaires, qui voient leur niveau de vie se détériorer, pendant que la bourgeoisie locale et les multinationales bénéficient d’une stabilisation des marges et d’un environnement économique plus favorable à l’accumulation.

2) Le taux de pauvreté comme indicateur de la lutte des classes : la baisse du taux de pauvreté, telle qu’affichée par les statistiques officielles, ne traduit pas un progrès social réel, mais masque une transformation des formes de pauvreté et une intensification de la précarité.

Une famille peut être considérée comme sortie de la pauvreté parce que ses revenus dépassent marginalement le seuil officiel. Pourtant, avec la suppression des subventions, elle doit désormais assumer le coût réel de l’électricité, du gaz ou des transports ce qui dégrade concrètement ses conditions de vie.

Dans les provinces du Nord (Chaco, Formosa, Corrientes, Misiones), de nombreux ménages échappent aux indicateurs statistiques grâce à l'emploi informel ou à la solidarité familiale. Mais leur quotidien reste marqué par l’absence d’accès à l’eau potable, à des soins de santé publics opérationnels ou à une éducation de qualité.




Cette recomposition de la pauvreté ne signifie pas son recul, mais son déplacement hors des radars statistiques ce qui sert à légitimer une politique de réduction des aides sociales au nom d’un prétendu redressement.

Le dernier rapport de l’INDEC indique que le coefficient de Gini est passé de 0,467 à 0,435, ce qui suggère une réduction apparente des inégalités. Pourtant, cette évolution coexiste avec un niveau d’informalité très élevé : 44,5 % des travailleurs n’ont pas de contrat formel et perçoivent, en moyenne, un revenu deux fois inférieur à celui des salariés déclarés.

La masse totale des revenus individuels a atteint 16 153 milliards de pesos, en hausse de 133,6 % sur un an. Mais cette croissance est extrêmement inégalement répartie : les 20 % les plus riches captent plus de 48 % du revenu total, tandis que les 20 % les plus pauvres n’en perçoivent que 4,8 %.

Cette précarité structurelle du travail informel n’est pas prise en compte dans les indicateurs de pauvreté basés uniquement sur les revenus. Or, comme nous l’avons vu, le décret 874/2024 facilite le transfert de salariés formels vers l’informel, en flexibilisant les obligations patronales. En d'autres termes, face à une équation sociale qui lui est défavorable, le gouvernement Milei supprime l’inconnue plutôt que de changer les variables.

Cette baisse relative du taux de pauvreté ne reflète donc aucun progrès réel. Elle accompagne, en réalité, une polarisation sociale accrue : les secteurs populaires et la classe ouvrière s’appauvrissent, tandis que la bourgeoisie (notamment financière) et la frange supérieure de la classe moyenne renforcent leur position.

3) Le PIB > croissance économique et choix du mode de production : la reprise économique apparente est largement portée par un rééquilibrage favorable aux secteurs capitalistes agricoles et financiers. Cette dynamique repose sur une forte dépendance aux exportations de matières premières, sans transformation industrielle significative.

L’Argentine est le premier exportateur mondial de produits dérivés du soja, et un acteur majeur pour le bœuf, le maïs, le blé, le citron. Si l’agriculture ne représente qu’environ 5,9 % du PIB, elle constitue un pilier des exportations, générant plus de 30,5 milliards de dollars par an.

L’agrobusiness représente environ 75 % des exportations du pays. Ce secteur est largement dominé par quelques multinationales, dont Cargill et Bunge, qui figurent parmi les quatre géants mondiaux du commerce agricole, contrôlant à eux seuls entre 50 et 60 % du commerce international des céréales et oléagineux.

À l’échelle nationale, la Sociedad Rural Argentina incarne les intérêts de la grande bourgeoisie terrienne. Elle joue un rôle déterminant dans l’orientation des politiques agricoles (fiscalité, droits de douane, régulation des exportations, accès à la terre) souvent en alliance stratégique avec les multinationales de l’agro-exportation. Cette hégémonie conjointe renforce un modèle de production tourné vers l’extérieur, au détriment du marché intérieur et des besoins sociaux.

Base de données des Perspectives de l'économie mondiale - FMI

Volume des exportations : entre illusion de compétitivité et logique prédatrice

La dévaluation brutale du peso argentin (–50 % sous Milei) a mécaniquement rendu les exportations plus compétitives en prix, sans gain réel de productivité. Cette dynamique a provoqué une hausse spectaculaire du volume des exportations (+27,8 % en 2024), en particulier dans l’agro-industrie.

Mais cette croissance est trompeuse car elle repose sur une logique prédatrice. Elle s’accompagne d’une baisse de 30 % des salaires réels, d’une intensification de l’exploitation des travailleurs ruraux (notamment les journaliers sous-payés) et d’un appauvrissement du marché intérieur. De plus, la compétitivité-prix ainsi obtenue s’épuise rapidement, d’autant que la demande chinoise (qui absorbe près de 30 % des exportations argentines) montre des signes de saturation.

Le gouvernement Milei a renforcé cette orientation en supprimant ou réduisant drastiquement les droits de douane sur les exportations agricoles (soja, maïs, blé), favorisant les grandes firmes comme Cargill ou Bunge. Celles-ci ont vu leurs revenus bruts en pesos augmenter, non grâce à une création de valeur accrue, mais par effet de change et d’effet volume.

Derrière ce boom conjoncturel se cache une réalité plus sombre : les marges bénéficiaires s’effondrent, estimées en recul de près de 50 %. Ce paradoxe illustre trois logiques fondamentales du capitalisme périphérique :

La baisse tendancielle du taux de profit pousse les agro-exportateurs à compenser la chute de rentabilité par une surexploitation accrue du travail.

La spécialisation extractiviste typique des économies dépendantes, expose le pays à une dégradation des termes de l’échange : les prix des matières premières stagnent ou baissent, tandis que les biens industriels importés deviennent plus chers.

L’érosion du marché intérieur conséquence des bas salaires et de la désindustrialisation, limite toute perspective de développement autocentré.

Cette analyse rejoint celle de Martín Rappallini, président de l’Union industrielle argentine, qui alerte sur les déséquilibres structurels : "Il faut exporter toujours plus pour importer la même quantité de biens." Autrement dit, l’Argentine exporte sa force de travail agricole à bas prix pour importer des biens industriels à haute valeur ajoutée perpétuant ainsi le cycle de dépendance.

"L'industrie doit être reconnue comme un pilier pour générer des devises étrangères" Martín Rappallini

Cette dynamique nourrit un cercle vicieux typique du capitalisme dépendant : la compression des salaires notamment via la généralisation de l'emploi informel affaiblit le marché intérieur, réduisant la demande de biens produits localement. Cette contraction alimente la dépendance aux exportations, ce qui accroît la pression à la baisse sur les prix, et incite à intensifier encore l’exploitation.

Dans ce schéma, les capitalistes locaux et transnationaux tels que Cargill ou BlackRock voient leurs profits croître, tandis que les travailleurs s’appauvrissent à mesure que leurs conditions d’existence se dégradent.

À rebours de la perspective défendue par Martín Rappallini, président de l’Union industrielle argentine, qui appelle à faire de l’industrie un levier central de génération de devises, le gouvernement Milei oriente délibérément l’économie vers les secteurs extractifs (agriculture, mines, énergie). Son objectif prioritaire est d'accroître les réserves de change, non de développer une base industrielle nationale.

4) Dette publique et souveraineté nationale : un mécanisme de domination impérialiste

Le niveau élevé de la dette publique argentine est l’expression directe de sa dépendance structurelle au capital impérialiste et à l’ingérence du FMI. Cette dépendance historique enferme le pays dans un cycle récurrent de surendettement, de plans d’austérité et de réformes néolibérales dictées de l’extérieur.

Depuis les années 70, l’Argentine a connu neuf défauts de paiement, dont celui de 2001, particulièrement grave, avec une dette de 100 milliards de dollars. En décembre 2024, la dette publique s’élève à environ 80 % du PIB, un taux élevé, bien qu'inférieur à celui de pays impérialistes comme la France ou les États-Unis. Mais l’élément central réside dans la qualité de cette dette : une part importante est libellée en devises étrangères, contractée auprès d’institutions internationales ou de créanciers privés, donc soumise à des conditions extraterritoriales.

En 2018, sous le gouvernement néolibéral de Mauricio Macri, un prêt massif de 44 milliards de dollars est accordé par le FMI. Ce prêt, obtenu avec l’appui explicite de l’administration Trump, alourdit considérablement la dette extérieure. En 2024, environ 26 % de la dette publique est détenue par le FMI, faisant de ce dernier le principal créancier du pays et donc un acteur politique de premier plan dans les décisions économiques argentines.



Depuis 1956, le FMI a conclu 23 programmes avec l’Argentine, faisant de ce pays son principal débiteur au niveau mondial. Ces prêts sont systématiquement conditionnés à l’adoption de réformes structurelles typiques du néolibéralisme : austérité budgétaire, privatisations massives, déréglementations. Elles pèsent lourdement sur les classes populaires.

Ces politiques ont été mises en œuvre sous le gouvernement péroniste d’Alberto Fernández en 2022, puis poursuivies et accentuées sous l’administration Milei. Le FMI n’a d’ailleurs pas manqué de saluer la "rapidité et la détermination" de ce dernier à restaurer la stabilité macroéconomique, au prix d’un effacement des protections sociales.

Cependant, dans un rapport critique relayé par Reuters, le FMI a reconnu ses propres faiblesses dans sa relation avec l’Argentine, admettant que ses politiques n’ont pas permis d’atteindre les objectifs économiques annoncés.

Le Conseil d'administration du FMI examine l'évaluation ex post de l'accès exceptionnel de l'Argentine au Mécanisme élargi de crédit de 2022

L’accord conclu avec le FMI sous le gouvernement Milei illustre la soumission du capital national aux diktats du capital financier international, lequel impose les conditions de reproduction et d’accumulation du capital local.

Au 25 juin 2025, Buenos Aires n’a pas réussi à atteindre l’objectif fixé pour la reconstitution des réserves en devises étrangères. Pourtant, le FMI s’est montré prêt à accorder une dérogation afin de poursuivre les décaissements, témoignant d’une volonté de maintenir le contrôle sur l’économie argentine malgré les manquements aux objectifs.

IMF mission to travel to Argentina to review $20 bln program - Reuters

Le FMI a imposé une plus grande flexibilité du taux de change, abandonnant la dévaluation contrôlée à 1 % par mois au profit d’une bande de fluctuation plus large. Cette mesure expose davantage le peso à des pressions dévaluatrices, accentuant son instabilité.

Les marchés financiers ont salué cet accord, avec une hausse de 4,5 % du MERV suite à son approbation par le Congrès en mars 2025.

La levée partielle des contrôles de change facilite l’accès des entreprises nationales aux dollars. Toutefois, ce sont surtout les multinationales, telles que Cargill ou Bunge, qui en tirent profit, puisqu’elles peuvent rapatrier leurs profits à partir de 2025 en échangeant leurs dettes contre des obligations en dollars.

Par ailleurs, la déréglementation et l’ouverture aux importations, avec la suppression des droits de douane sur 88 % des produits industriels en avril 2025, exposent les PME argentines à une concurrence étrangère accrue, fragilisant le capital national, en particulier dans l’industrie manufacturière.

La dévaluation de 54 % du peso en décembre 2023 a aussi fait grimper le coût des importations, notamment pour les engrais et les machines, posant un défi majeur aux entreprises locales, tandis que les multinationales, grâce à leur accès direct aux marchés internationaux, en sont moins affectées.

Selon Bloomberg, la relation personnelle entre Milei et Donald Trump a joué un rôle décisif dans l’obtention de ce prêt, malgré les inquiétudes exprimées par la moitié du conseil d’administration du FMI, qui dénonçait un "traitement préférentiel" motivé par des raisons politiques.

La moitié du conseil d'administration du FMI a exprimé sa « préoccupation » concernant le prêt à l'Argentine - El Païs

Le journal El País rapporte qu’au cours de la première administration Trump, les États-Unis ont accordé un prêt massif au gouvernement libéral argentin de Mauricio Macri. Cette aide financière s’est révélée un échec cuisant : en l’espace d’un an, l’Argentine a subi une fuite massive des capitaux, une crise économique dévastatrice et une dévaluation incontrôlable du peso. Ces conséquences ont précipité la chute politique de Macri, battu lors des élections suivantes.

Malgré son apparence multilatérale, le FMI agit en réalité comme un instrument stratégique de l’hégémonie américaine. Bien que les États-Unis ne détiennent que 16,5 % des quotes-parts, leur droit de veto (puisque les décisions majeures requièrent 85 % des voix) leur permet de bloquer toute réforme contraire à leurs intérêts. Cette asymétrie de pouvoir fait du FMI une institution "internationale" de façade, mais structurellement dominée par Washington.

Joseph Stiglitz résume cette réalité en dénonçant un FMI qui "impose des politiques servant Wall Street, et non les pays emprunteurs".

Cette mainmise du capital financier sur la souveraineté argentine signifie que les règles économiques lui sont dictées, même en cas de non-respect par les autorités locales. Le Guardian soulignait dans un éditorial d’avril 2025 que l’accord FMI sous Milei représente une soumission politique au pouvoir américain, dépassant le cadre économique pour s’immiscer dans la stratégie électorale argentine.

Cette dette perpétue un cercle vicieux d’endettement et d’austérité, transformant les masses populaires en garantes des profits capitalistes étrangers. Les préconisations du FMI dans l’accord de 2025 ne visent pas à renforcer l’industrialisation, mais à stabiliser la macroéconomie et à libéraliser l’économie, favorisant les secteurs extractifs (agriculture, mines) et les multinationales, au détriment du capital national et de l’industrie locale.

Ces conditions renforcent la dépendance périphérique de l’Argentine, subordonnant son économie aux intérêts du capital financier international dominé par les États-Unis. La désindustrialisation, la concurrence accrue liée à l’ouverture commerciale et la faiblesse de la demande intérieure contredisent tout objectif d’industrialisation réelle. L’appel de l’Union Industrielle Argentine à faire de l’industrie un "pilier" contraste avec les priorités du FMI, qui confortent un modèle extractif et néolibéral.

CADENAS PRODUCTIVAS EN LOS MUNICIPIOS DE LA PROVINCIA DE BUENOS AIRES. AÑO 2024

Or, la souveraineté nationale repose sur la maîtrise de l’appareil productif, notamment via une politique industrielle capable de répondre aux besoins sociaux tout en limitant la vulnérabilité face aux chocs géopolitiques et climatiques.

Le gouvernement Milei a choisi la voie inverse : démantèlement de l’État productif, ouverture commerciale sans protections, recentrage sur un modèle extractiviste et financier qui expose l’Argentine aux aléas du marché mondial. Cette politique constitue une dépossession nationale au profit du capital international.

Perspectives économiques de l'Argentine - Deloitte

Conclusion : une offensive de classe contre l’économie productive et les travailleurs

Les "réformes" engagées par le gouvernement Milei se traduisent par des coupes budgétaires brutales, des licenciements massifs dans la fonction publique et le démantèlement des ministères sociaux. Elles ne sont pas un simple plan rationnel de redressement économique. Elles incarnent, au contraire, la fonction historique de l’État bourgeois : organiser les conditions de l’accumulation capitaliste, en imposant aux classes populaires la discipline sociale et économique nécessaire à la restauration de la rentabilité des monopoles.

En détruisant les services publics, en réduisant les protections sociales et en flexibilisant brutalement le marché du travail, ce pouvoir libéral-autoritaire accélère la précarisation structurelle de la force de travail. Il comprime les salaires, dévalorise les emplois publics, intensifie les rythmes de production, au seul profit des fractions dominantes du capital : financier, bancaire et agro-exportateur. Loin de renforcer l’économie productive, ces mesures désorganisent le tissu industriel, pourtant réclamé par l’Union industrielle argentine, et renforcent la dépendance aux marchés extérieurs et aux capitaux spéculatifs.

Face à cette offensive de classe, les grèves, manifestations contre l’austérité et mobilisations locales ne sont pas des phénomènes conjoncturels. Elles expriment la contradiction fondamentale du capitalisme : une bourgeoisie qui cherche à accroître l’exploitation pour restaurer ses marges de profit, et un prolétariat qui résiste pour préserver sa dignité, ses droits et les conditions de sa reproduction sociale. Ces affrontements ne relèvent pas du hasard : ils révèlent les limites historiques du capitalisme argentin dans sa version néolibérale, dépendante et autoritaire. Ils mettent en lumière l’épuisement d’un modèle incapable de garantir la souveraineté économique et la justice sociale.

Cette souveraineté ne peut reposer que sur une base productive nationale solide, capable de réduire la dépendance aux exportations agricoles, aux matières premières et aux aléas géopolitiques. C’est précisément ce que le gouvernement Milei est en train de démanteler.

Marcelo Bonelli - Journaliste économique

Cette orientation rompt radicalement avec l’héritage politique du mouvement ouvrier argentin, notamment celui porté historiquement par le Parti communiste. Dès les années 1930, le Parti communiste argentin défendait une politique de développement national fondée sur la planification économique, le protectionnisme industriel et la modernisation productive, afin de rompre avec la dépendance aux monopoles agro-exportateurs et de poser les bases d’une souveraineté économique réelle.

Cet héritage reste d’une brûlante actualité. En janvier 2025, Marcelo Rodríguez, président de la commission des affaires étrangères du PCA, saluait les efforts du Parti communiste vietnamien pour promouvoir une industrialisation planifiée, lutter contre la corruption et renforcer l’unité nationale. Il rappelait que le Vietnam, bien qu’ayant encore un potentiel industriel à déployer, a su préserver sa souveraineté économique en s’appuyant sur une stratégie de développement de long terme, centrée sur les besoins de sa population.

C’est cette branche que doit développer l'Argentine : celle d’un développement productif orienté vers la satisfaction des besoins sociaux et le renforcement de la capacité nationale, et non vers la rentabilité immédiate exigée par les marchés financiers. 

Mais ce sont précisément les racines que sont l’industrie nationale, l’autonomie productive et les services publics que le gouvernement actuel s’emploie à tronçonner méthodiquement, au nom d’une politique d’ouverture qui tourne le dos à toute perspective de développement autonome.

dimanche 22 juin 2025

La baisse tendancielle du taux de profit : moteur des contradictions du capitalisme et de l’exploitation migratoire

Dans le cadre du capitalisme, la baisse tendancielle du taux de profit  agit comme un moteur puissant de l’exploitation, notamment à travers le recours à une main-d’œuvre migrante. 

Ce phénomène, théorisé par Marx, repose sur une contradiction fondamentale du mode de production capitaliste : l’augmentation de la composition organique du capital, c’est-à-dire une part croissante de capital constant (machines, infrastructures) par rapport au capital variable (force de travail humaine), réduit la part de plus-value générée, puisque seule la main-d’œuvre vivante produit de la valeur nouvelle. 


Cette dynamique pousse les entreprises, de la petite TPE à la multinationale, à chercher des moyens de compenser cette baisse, souvent au détriment des travailleurs les plus vulnérables. Au départ l'élargissement à la famille du travailleur, puis au travailleur migrant considéré par un capitaliste nationaliste comme un clandestin.

Livre III - 1865




Le marché du travail se négocie au bénéfice de la bourgeoisie via l'automatisation, les contrats précaires et l'utilisation stratégique de l'immigration. Cela confirme la vision de Marx : le capitalisme exige une main-d'œuvre flexible, prête à être mobilisée ou licenciée selon les "caprices du marché". 

Ces pratiques maintiennent une réserve de travailleurs précaires, utilisés pour maximiser les profits tout en limitant les protections sociales. Cette exploitation se retrouve dans toutes les strates des capitalistes, de la plus petite à la plus grande entreprise.

Les TPE : une dépendance au travail vivant et à l’exploitation informelle


Les très petites entreprises dans les secteurs de la restauration, du BTP ou de l’agriculture saisonnière, dépendent fortement du travail vivant, car elles investissent peu dans les machines. Cependant, elles subissent une pression concurrentielle intense qui réduit leurs marges. Pour contrer la baisse tendancielle du taux de profit, elles se tournent souvent vers une main-d’œuvre migrante précaire, comme des travailleurs sans-papiers ou des saisonniers, payés en dessous des minima légaux ou "au noir".

Selon un rapport de l’INSEE 40 % des employés de l’hôtellerie et de la restauration sont étrangers et 50 % des cuisiniers. Sur l’ensemble de la France, ils représentent respectivement 19,3 % et 22 % de ces métiers, selon la Dares. Le journal Le Monde nous apprend que 700 000 travailleurs seraient en situation irrégulière. La situation créant même un trafic d'identité.



Les PME : entre mécanisation et précarisation


Les petites et moyennes entreprises, comme celles du textile, de la logistique ou de l’agroalimentaire, adoptent une stratégie différente. Elles investissent davantage dans des machines, ce qui augmente leur capital constant, mais elles restent dépendantes d’une main-d’œuvre nombreuse. Pour compenser la baisse de leurs profits, elles recourent à deux pratiques principales : la flexibilisation de l’emploi et la délocalisation partielle.

Les PME investissent dans des machines ce qui augmente leur capital constant, mais restent dépendantes d’une main-d’œuvre nombreuse. Les PME textiles investissent dans des machines à coudre automatisées (brodeuses numériques), mais la coupe, l’assemblage et la finition restent manuels. L’investissement dans des brodeuses numériques augmente le capital constant, réduisant la part du capital variable (main-d’œuvre) et contribuant à la baisse tendancielle du taux de profit. Les PME contrebalancent cela en maintenant une main-d’œuvre manuelle flexible pour les tâches non automatisées, réduisant ainsi les coûts salariaux.
Les abattoirs ou les conserveries utilisent des machines de tri (robots de découpe), mais dépendent d’ouvriers pour l’emballage et le contrôle qualité. Ces tâches nécessitent une main-d’œuvre humaine pour leur précision et leur flexibilité, surtout dans les PME car l’investissement dans des machines ultra-spécialisées est limité. Ainsi, le journal Le Parisien nous apprend qu'en 2013 les abattoirs Gad à Josselin employaient du personnel Roumain en faisant du dumping social.

L'automatisation des entrepôts de PME permet d’accroître la productivité et la sécurité, notamment grâce à l’usage de transstockeurs ou de chariots automatisés, mais la préparation des commandes est encore souvent réalisée manuellement, car elle demande une adaptation rapide aux variations de la demande. Une étude de Lucas Tranchant nous apprend que jusqu'à 70% des travailleurs sont sous statut d'intérimaire. Cette étude confirme que les employés intérimaires immigrés sont souvent déclassés par rapport à leurs collègues.

"L'intérim agit comme un vecteur de disqualification professionnelle"

Dans ces secteurs le travail humain reste donc important. Pour tenter de corriger la baisse tendancielle du taux de profit, les PME ont par conséquent deux recours : la flexibilisation de l'emploi via les contrats d'intérim ou les CDD proposés à une main-d’œuvre migrante.

Ou encore la délocalisation partielle via une sous-traitance à des ateliers qui exploitent une main-d’œuvre à bas coût. Si l'entreprise ne peut pas profiter de la migration humaine alors elle profitera de la migration des capitaux.


Les grandes entreprises : mécanisation et délocalisation


Les grandes entreprises, fortement mécanisées, ont une composition organique du capital élevée, avec des chaînes de production automatisées et une robotisation poussée. Cela réduit la part de travail vivant, et donc la production directe de plus-value.

Pour contrer la baisse tendancielle du taux de profit, elles adoptent deux stratégies principales :
- la délocalisation vers des pays à bas coûts : en transférant une partie de la production dans des pays où les salaires sont très bas, la valeur de la force de travail est réduite, ce qui permet d’augmenter la plus-value relative extraite.

- la sous-traitance : en externalisant certaines activités vers des sous-traitants souvent moins réglementés, les grandes entreprises peuvent se décharger des responsabilités sociales et salariales, tout en maintenant une pression forte sur les coûts.

Un exemple frappant est celui de VINCI, une entreprise française de construction, accusée d’exploiter des travailleurs immigrés sur les chantiers au Qatar pour la Coupe du monde de 2022. Ces travailleurs, selon un rapport d’Amnesty International, étaient soumis à des journées de 12 heures avec des salaires impayés et des conditions de vie indignes).


Il est à noter que le Qatar a appliqué la politique de remigration chère à Renaud Camus pour ces travailleurs exploités dont il a extrait la plus value. 

La surpopulation relative est une masse de travailleurs excédentaires, produits par l’accumulation capitaliste, qui ne sont pas immédiatement absorbés par le processus de production. Cette population "flottante" est maintenue dans une précarité structurelle, servant à discipliner la classe ouvrière en maintenant les salaires bas et en assurant une main-d’œuvre disponible pour le capital. Renaud Camus légitime donc un phénomène structurel du capitalisme en le reformulant dans un cadre identitaire et nationaliste.




Les grandes entreprises comme Levi’s, Zara ou H&M externalisent une grande partie de leur production textile au Bangladesh, où les usines emploient majoritairement des travailleurs (migrants des campagnes vers les villes) dans des conditions précaires. Malgré les scandales liés aux effondrements d’usines, ces marques continuent de profiter de la main-d’œuvre bon marché pour maximiser ses profits.

En 2005 l'entreprise Irish Ferries a tenté de remplacer ses employés irlandais par des travailleurs est-européens moins bien payés, ce qui a déclenché des manifestations massives de 100 000 travailleurs à Dublin. 



Les grandes entreprises profitent donc de la vulnérabilité des migrants pour maximiser leurs profits, leur installation dans un pays crée des déracinements entre pays, parfois même au sein du pays.

Les multinationales : une exploitation transnationale


Les multinationales, disposant d’un capital financier colossal, opèrent à une échelle transnationale et font face à des formes de concurrence variées : concurrence par les coûts, par l’innovation, ou encore par la formation de monopoles.

Grâce à leur dimension transnationale, elles disposent d’un pouvoir économique qui dépasse celui de nombreux États. En 2024, le chiffre d’affaires d’Apple (391 milliards de dollars) dépasse le PIB de pays comme la Colombie (363 milliards). Le chiffres d'affaire d'Amazon était de 637 milliards, soit plus que le PIB de la Belgique ou du Danemark. Les dépenses de lobbying des GAFAM atteignent 100 millions d'euros. C'est le premier groupe d'influence à Bruxelles.

Pour compenser la baisse tendancielle du taux de profit, elles adoptent des pratiques comme l’évasion fiscale, la compression salariale, ou la précarisation accrue des conditions de travail.

En Allemagne, Tesla emploie des travailleurs détachés polonais ou roumains dans son usine de Berlin, payés 30% de moins que les salariés allemands.


Une enquête du
Guardian en 2024 a révélé qu’Amazon UK sous-traite à des sociétés écrans qui exploitent des livreurs migrants espagnols, sous payés, en collaboration avec des réseaux mafieux.

Une autre enquête du Telegraph de mai 2025 montre comment les travailleurs illégaux sont embauchés par les plateformes de livraison. 


Le marché du travail évolue en un marché de traite humaine où les migrants deviennent un rouage du marché. Ce rouage s'actionne entre les plateformes de livraison et les gangs criminels.


En finançant l'hébergement des migrants exploités par les plateformes, le gouvernement anglais valide le circuit d'exploitation migratoire et illustre le concept de "privatisation des profits". C’est un subventionnement indirect du capital par l’État, dans un contexte de capitalisme néolibéral.

Le minimum de subsistance est encore réduit puisque ces travailleurs n'ont pas a payer leur hébergement, les plateformes de livraison n'ont donc pas à augmenter les salaires et tirent leur plus value de l'exploitation des travailleurs irréguliers. Le statut irrégulier ou précaire des migrants joue ici un rôle central : il permet leur exploitation en dehors des normes légales du salariat.


Les multinationales exercent également une pression sur les États pour obtenir des politiques migratoires favorables. Un exemple notable est l’initiative FWD.us, soutenue par Mark Zuckerberg et Bill Gates depuis 2013, qui milite pour l’élargissement des visas H-1B aux États-Unis afin de garantir un accès à une main-d’œuvre qualifiée à moindre coût . La logique capitaliste d'entreprises en quête de profit perpétuel pour leur survie, continue d'instrumentaliser les migrations en 2025.

C'est cette logique qui a conduit a une dispute interne entre les soutiens de Donald Trump, d'un côté la volonté Bannon de fermer les frontières et d'appliquer la remigration et de l'autre la tendance Musk dans la politique d'immigration choisie.