dimanche 25 mai 2025

L'Algérie : on ne laisse pas partir la poule aux oeufs d'or

Il y a quelques semaines, le journaliste Jean-Michel Aphatie a été écarté de l’antenne de RTL après avoir rappelé un fait historique méconnu : les enfumades perpétrées par l’armée française en Algérie.

Les enfumades de 1844 et de 1845 dans le massif du Dahra consistaient à asphyxier, par des feux allumés à l’entrée des grottes, les populations civiles qui s’y étaient réfugiées. Il s'agissait notamment des tribus Beni Sebih et Ouled Riah, réprimées pour leur soutien à la résistance algérienne menée par Abd El-Kader et Boumaza. Des centaines de civils, parmi lesquels des femmes, des enfants et des vieillards, périrent ainsi dans des conditions atroces.

À cela s'ajoutait une autre méthode : l'emmurement des réfugiés dans les grottes, les condamnant à mourir de soif et de faim. Ce fut le cas pour la tribu des Beni Sebih, que le général Achille Leroy de Saint-Arnaud fit emmurer, causant la mort d’environ 500 personnes.

Ces meurtres de masse furent perpétrés sous la responsabilité du lieutenant-colonel Aimable Pélissier, du colonel Eugène Cavaignac, du lieutenant-colonel François Certain de Canrobert et du colonel Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud.


Le tollé que ces crimes auraient dû susciter fut cependant étouffé par le gouvernement de l'époque. Ainsi, le ministre de la Guerre, Jean-de-Dieu Soult, écrivit pour couvrir les actes de ses officiers et justifier leur brutalité au nom de la pacification.


Non seulement les responsables militaires ne furent pas sanctionnés, mais ils furent au contraire promus. Aimable Pélissier fut nommé maréchal de France en 1855, puis titré duc de Malakoff. Eugène Cavaignac devint gouverneur général de l’Algérie en 1848, puis chef du pouvoir exécutif de la Deuxième République la même année. Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud fut promu général de division, puis ministre de la Guerre en 1851.

La polémique liée aux propos de Jean-Michel Aphatie éclata lorsqu’il compara les enfumades (ayant causé environ 3 200 morts) au massacre d’Oradour-sur-Glane (643 morts). Le massacre d'Oradour, aussi tragique soit-il, resta un événement isolé, tandis que les enfumades furent une pratique systématique et institutionnalisée par l’armée française, visant délibérément des populations civiles. 

Là où les SS furent, après-guerre, au moins partiellement jugés pour leurs crimes, les officiers français impliqués dans les enfumades furent, eux, récompensés et honorés par l'État français.

Des tensions croissantes

Depuis plusieurs années, les relations entre l’Algérie et la France traversent une phase de tensions croissantes.

En  septembre 2021, en réponse au refus de l’Algérie de rapatrier ses ressortissants en situation irrégulière la France réduisait ses visas de 50 %.

En octobre 2021, Emmanuel Macron déclenche une vive polémique en remettant en cause l'existence d'une nation algérienne avant la colonisation française, accusant le régime algérien d’entretenir une "rente mémorielle". 



La réaction d’Alger est immédiate : l’ambassadeur est rappelé et l’espace aérien algérien est fermé aux avions militaires français.

Effectivement à la même période, dans le mouvement de l'Hirak, plusieurs intellectuels algériens sont arrêtés pour "atteinte à l’unité nationale" et "propagation de fausses informations", nourrissant un climat de répression et d'indignation. Ainsi, Fodil Boumala a été arrêté en 2019 puis en 2020, mais aussi Ihsane El KadiKadour ChouichaAnouar RahmaniAmira BouraouiSamir Ben LarbiSlimane HamitoucheFethi GharesLouisa Hanoune.

L’écrivain Boualem Sansal n'a pas été le seul a subir ce type d'arrestation, pour les chefs d'inculpation "atteinte à l’unité nationale, outrage à corps constitué, pratiques de nature à nuire à l’économie nationale et détention de vidéos et de publications menaçant la sécurité et la stabilité du pays"

En 2024, le soutien d’Emmanuel Macron à la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental est perçu en Algérie comme un acte de trahison diplomatique, creusant encore un peu plus le fossé entre les deux pays. 

Dans ce contexte délétère, des influenceurs algériens multiplient sur les réseaux sociaux des appels prônant ouvertement des violences contre des intérêts français. En 2025, l’Algérie refuse à nouveau de délivrer les laissez-passer consulaires nécessaires au retour de plusieurs de ses ressortissants expulsés de France, aggravant la crise migratoire.

Ainsi, loin de se refermer avec le temps, la fracture entre la France et l’Algérie s’approfondit, alimentée par un passé colonial non apaisé, des rivalités diplomatiques contemporaines et une mémoire historique encore douloureusement active de part et d’autre de la Méditerranée.

Bref historique

La colonisation française en Algérie a commencé en 1830 avec la prise d'Alger et s'est terminée en 1962 avec l'indépendance du pays, après une guerre particulièrement violente. Cette colonisation doit être analysée dans le contexte plus large de l’expansion coloniale française, qui se développe dès la fin du XVIIIᵉ siècle et s'accélère au XIXᵉ siècle. Ainsi :

Les Antilles sont conquises entre 1635 et 1664. La Guyane en 1664. La Réunion à partir de 1665. Le Sénégal  à partir de 1659. Les Indes françaises entre 1673 et 1750.

L'Algérie dont la conquête débute en 1830. La Nouvelle-Calédonie à partir de 1853. La Tunisie en 1881. L'Indochine française 1858 et 1893. Madagascar à partir de 1896.

L'Afrique occidentale française et l'Afrique équatoriale française entre 1895 et 1910.

Ceci nous permet d'analyser l'argumentaire souvent utilisé par l'extrême droite nationaliste "la colonisation en Algérie a servi a arrêter l'esclavage qui avait court sur ce territoire". 

Il n'y avait pas d'esclavage sur le territoire américain ou asiatique cela n'a pas empêché la France de prendre ces territoires. 

En 1830, la France possède encore des colonies esclavagistes aux Antilles en Martinique, Guadeloupe, Guyane et la Réunion. Ce n’est qu’en 1848 que l’esclavage est à nouveau aboli dans tout l’Empire français. 

C'est à dire après la fin de la Restauration où la royauté s'est encore avérée incapable de gérer ses finances en laissant des dettes dégénérer en conflit impérialiste.

Capitalisme, impérialisme, colonisation

Dans les écrits de Marx ou de Lénine, l’impérialisme est une phase du capitalisme où les puissances européennes cherchent à s’approprier des ressources, des terres et une main-d’œuvre bon marché pour alimenter l’accumulation du capital. 

Dans Le Capital, Marx décrit l’accumulation primitive comme le processus par lequel le capitalisme s’étend en s’appropriant des ressources et en exploitant les populations. Les colonies jouent un rôle clé dans ce processus.

Dans un article écrit pour le New-York Herald Tribune "The Britsih rule in IndiaMarx voit l’expansion coloniale comme un moyen pour le capitalisme de détruire les modes de production précapitalistes, d’exproprier les terres et d’intégrer les colonies dans le marché mondial pour l’accumulation du capital.


Avant la colonisation européenne, l’agriculture sur les terres algériennes était fondée sur des structures communautaires : les terres étaient détenues collectivement par les tribus selon des droits coutumiers, et exploitées selon des formes de solidarité familiale et villageoise. Ce système reposait  surtout sur les terres arch, c'est à dire une propriété collective tribale.

Les lois foncières Sénatus-consulte de 1863 et Warnier de 1873, ont commencé par reconnaître la propriété des tribus, pour ensuite les individualiser. Ce qui par la suite a facilité leur appropriation par l'État ou leur cession aux colons. La loi Warnier allait plus loin en forçant l’enregistrement de toutes les terres selon le droit français, ce qui invalidait de facto les droits coutumiers et permettait la confiscation légale de millions d’hectares.

S'en est suivi une vaste expropriation des paysans algériens. Ceux-ci ont donc été contraints de devenir ouvriers agricoles dans les grandes exploitations coloniales. Dans "Histoire de l'Algérie contemporaine" de Charles-Robert Ageron on apprend que les colons européens détenaient plus de 2,5 millions d’hectares des meilleures terres, alors que les Algériens étaient relégués sur des sols pauvres et souvent incultivables.

"Histoire de l'Algérie contemporaine" - Charles-Robert Ageron

Presque inexistantes avant 1830, les grandes exploitations coloniales représentaient à la fin du siècle plus de 30 % des terres agricoles les plus fertiles, avec des domaines de plusieurs centaines, voire milliers d’hectares. Les petites exploitations autochtones se fragmentaient, passant souvent en dessous de 5 hectares par famille.

Les lois Sénatus-consulte et Warnier constituent donc une adaptation coloniale des enclosures anglaises, participant à l’accumulation primitive du capitalisme. En détruisant les structures communautaires algériennes pour imposer des rapports de production capitalistes, elles s’inscrivent dans la logique impérialiste, caractérisée par l’expropriation violente des terres et des populations, comme en Inde sous la domination britannique ou dans les Amériques lors de la colonisation européenne. 

Le phénomène de captation décrit par Marx.

Le prolétariat algérien s’est donc constitué d’ouvriers agricoles, mais aussi d’ouvriers industriels dans les huileries, les minoteries, les chantiers navals, et de dockers dans les ports de Bône, Oran ou Alger. À cette classe laborieuse s’ajoutait une masse d’Algériens déracinés, souvent chassés de leurs terres par les expropriations coloniales, vivant dans les marges des villes (notamment dans la Casbah d’Alger qui deviendra le foyer de la révolte nationaliste) ou dans les bidonvilles périphériques.

Cette population précaire, privée de moyens de production et d'organisation politique propre, servait fréquemment de réservoir de main-d’œuvre pour les tâches les plus ingrates du système colonial. 

Mieux encore : elle était parfois instrumentalisée par l’administration ou les forces coloniales pour briser les grèves, jouer le rôle de supplétif, ou détourner les colères sociales vers des conflits intercommunautaires. Elle remplissait ainsi la fonction que Karl Marx désignait comme celle du lumpenprolétariat : une classe flottante, déconnectée de l’organisation ouvrière, susceptible d’être retournée contre le mouvement révolutionnaire lui-même. 

On pensera de prime abord aux Harkis recrutés par l'armée dans un rappel de Frantz Fanon.

On pensera aussi à la grève des dockers à Alger et Oran : les autorités coloniales utilisent des travailleurs précaires ou des provocateurs pour briser les grèves organisées par la CGT, en attisant les rivalités entre ouvriers algériens et européens (+50% de salaire pour les ouvriers européens à qualification égale).


Voir le site : https://www.socialgerie.net/

On pensera enfin aux émeutes antisémites de Constantine en 1934. Des groupes d’Algériens, majoritairement issus des classes précaires, attaquent des commerces juifs. Le bilan est de 28 morts et des dizaines de blessés. Joshua Cole nous apprend qu'elles sont le fait du militaire français Mohamed el-Maadi membre de la Cagoule et membre du Rassemblement National Populaire. Ce militaire fut décoré de la légion d'honneur en 1940.

D'un rapport social de classes médiéval à un rapport social capitaliste

Cette modification de l'appareil productif a remodelé les classes sociales et leurs rapports.

La bourgeoisie coloniale était formée par des colons européens propriétaires de divers moyens de production, mais également par les grandes compagnies françaises : la Compagnie algérienne, la Société générale algérienne, et la Compagnie française des chemins de fer de l’Algérie. Ils formaient une bourgeoisie dominante, profitant de l’exploitation des ressources et de la main-d’œuvre algérienne.

L'installation de cette bourgeoisie a transformé et redirigé l'économie communautaire (terres arch) basée sur l'agriculture de subsistance et le pastoralisme nomade vers une économie coloniale s'appuyant sur l’exportation : vins, céréales, minerais. 

Elle a également transformé les structures sociales traditionnelles de l’Algérie. Benjamin Stora nous apprend que les tribus étaient les unités sociales et économiques de base. Elles pratiquaient une gestion collective des ressources, avec une répartition des terres selon les besoins communautaires. 

Les lois foncières, en fragmentant les terres collectives ont démantelé les structures tribales, et imposé la propriété privée. Les paysans qui géraient leur société en conseils villageois sont devenus des prolétaires agricoles au service d’une économie coloniale d’exportation. Cette rupture a remplacé la solidarité communautaire par des rapports capitalistes qui ont bouleversé et dégradé les rapports sociaux initiaux.

Ces exportations étaient au profit de la métropole, transformant l’Algérie en un marché captif et une source de matières premières. L’Algérie est devenue un débouché économique pour les produits français : textile, machines, produits alimentaires. Les barrières douanières ont limité l'arrivée des produits concurrents à la France en Algérie.

La métropole pouvait ainsi écouler plus facilement ses stocks. L'Algérie devenue marché captif exportait des matières premières peu rémunératrices, et importait des produits finis plus chers. Nous sommes ici dans le cadre de ce que Marx appelle l'échange inégal.

Ainsi, la colonisation de l’Algérie ne s’est pas limitée à une domination politique ou militaire : elle a imposé une refonte complète des rapports sociaux, économiques et fonciers, transformant une société rurale solidaire en une périphérie dominée, intégrée de force dans le capitalisme métropolitain. Ces logiques d’échange inégal existaient aussi en Afrique Occidentale Française, en Indochine, mais pas avec la même intensité ni la même structure sociale puisqu'absence de colons massifs.

Le flux monétaire et humain entre les colonies et la métropole

Pour tenter de comprendre les relations économiques entre les colonies françaises et la métropole, il est essentiel d’examiner les importations et exportations spécifiques des colonies françaises.

Les grands propriétaires terriens, les industriels, les compagnies de transport et les banques (telles que la Banque d’Algérie ou le Crédit foncier) ont constitué une classe bourgeoise coloniale qui a accumulé du capital grâce à l’exploitation des ressources et des populations colonisées. Cette accumulation primitive du capital, caractéristique du capitalisme impérialiste, s’est réalisée au détriment des classes populaires tant en métropole qu’en colonies.

L’estimation des investissements des différents gouvernements français dans l’administration, les guerres et les subventions  se montent à environ 50 milliards de francs 1914 entre 1830 et 1962, selon Denis Cogneau. 

Ces dépenses incluent les coûts de la conquête (1830-1871), l’administration coloniale (budget spécial de l’Algérie dès 1900), les infrastructures (3 000 km de voies ferrées en Algérie avant 1914), et les guerres d’Indochine et d’Algérie (2,5 % du PIB annuel de 1946 à 1962). Les subventions civiles, notamment pour les colonies agricoles, atteignaient 0,5 % du PIB après 1945.

Sous la plume de Paul Leroy-Beaulieu, le journal libéral "L’Économiste français" portait une ligne pro-colonisation n'hésitant pas à aller à contre courant de sa pensée libérale pour prôner l’interventionnisme dans les colonies. 

L'Économiste français, 30 août 1884, p. 3/32

Le prolétariat en métropole a subi la concurrence de ces nouveaux travailleurs dans le marché français. Les entreprises coloniales, comme les domaines viticoles algériens ou les manufactures textiles en Indochine, n’embauchaient plus en métropole, préférant une main-d’œuvre coloniale sous-payée. Un ouvrier agricole algérien gagnait environ 1 à 2 francs par jour dans les années 1900, contre 4 à 6 francs pour un ouvrier français. Cette division raciale et géographique du travail permet une extraction accrue de plus-value, au cœur de la dynamique capitaliste.

Les produits agricoles algériens concurrençaient les produits métropolitains, notamment dans le sud de la France, où les viticulteurs languedociens protestaient contre les importations de vin algérien.


Le prolétariat métropolitain devait aussi verser des impôts indirects pour financer l’installation des colonies. Ainsi, la taxe de 1917 sur les importations venant des colonies était centrée sur les produits de base ( café, sucre, bananes). C'était donc surtout les ouvriers qui la finançaient. Cette taxe a permis de transformer l'origine des importations. En 1930, un ouvrier français payait 20% de taxe sur le sucre martiniquais, alors que les actionnaires des plantations touchaient des subventions.


L’octroi de mer mise en place dès 1670 dans la colonie martiniquaise était aussi applique en Algérie. Elle consistait en une taxe sur tous les biens importés dans les colonies, même ceux venant de France. Elle servit surtout à financer les communes. Et elle pesait surtout sur le prolétariat Algérien. Selon  Charles-Robert Ageron, en 1925, l’octroi de mer représentait 40% des recettes fiscales en Algérie.

Sans oublier l’enrôlement militaire, où de nombreuses familles ont perdu des fils : environ 1,5 million de conscrits français furent mobilisés en Algérie entre 1830 et 1962, avec des pics lors de la conquête entre 1830 et 1848, de la guerre d’indépendance à partir de 1954. Les pertes sont estimées à 70 000 morts (25 000 lors de la conquête, 30 000 pendant la guerre de 1954-1962), touchant lourdement les classes populaires.

Selon Jacques Marseille, historien spécialiste de l’économie coloniale, la France n’a pas gagné d’argent dans la colonisation de l’Algérie. Au contraire, elle en aurait perdu. Dans son ouvrage Empire colonial et capitalisme français, il démontre que le coût de la mise en valeur et de la répression en Algérie (1830-1962) a dépassé les profits tirés des exportations. Les subventions publiques aux colons, les dépenses militaires et les infrastructures non rentables ont créé un déficit structurel.



Daniel Lefeuvre, dans Chère Algérie : La France et sa colonie, abonde dans le même sens, soulignant que l’Algérie a constitué un fardeau financier pour la métropole. Il estime que les transferts publics nets, incluant l’administration, les infrastructures (ports, chemins de fer), et la guerre d’indépendance, atteignaient 3 000 milliards de francs anciens par an entre 1930 et 1962, contre 2 500 milliards de revenus commerciaux (exportations de vins, céréales, minerais). Ce déficit, aggravé par les 4 000 milliards de francs annuels dépensés pendant la guerre d’indépendance (1954-1962), confirme que la colonisation algérienne a drainé les ressources publiques au profit d’une minorité bourgeoise.

Ils sont nuancés par Denis Cogneau en 2023 qui reprend ces chiffres pour les contextualiser entre dépenses civiles et dépenses militaires. Entre 1833 et 1962, l’Empire colonial français aurait représenté en moyenne un coût annuel équivalent à un peu plus de 1 % du PIB de la métropole, dont environ 80 % relevaient des dépenses militaires et seulement 20 % des subventions civiles nettes.



L’historienne Annie Lacroix-Riz insiste sur le fait que, malgré le coût financier élevé, la bourgeoisie française a choisi de poursuivre la colonisation, notamment en raison des intérêts stratégiques liés aux ressources naturelles comme le pétrole. La guerre d’Algérie s’est prolongée pour garantir ces intérêts économiques, illustrant la collusion entre capital financier et impérialisme.

La justification bourgeoise de la colonisation : entre discours civilisateurs et réalités économiques

La maxime marxiste "la base économique façonne la superstructure, et la superstructure façonne la base" illustre la dialectique entre les rapports économiques et les institutions culturelles, juridiques et religieuses qui légitiment ces rapports. Dans le contexte colonial, cette dialectique se manifeste dans les discours et justifications idéologiques qui accompagnent l’expansion impériale.


À cela, Georges Clemenceau répondit sans ambages.


Ces échanges montrent que les justifications bourgeoises ne faisaient pas l’unanimité, particulièrement à gauche. 

Contrairement au discours nationaliste qui accuse la gauche d’avoir soutenu la colonisation, les faits historiques révèlent une gauche divisée. 

Dans les années 1890, Jaurès, alors républicain modéré puis socialiste naissant, soutient une vision réformiste de la colonisation, influencée par l’idéal républicain et l’idée d’une "mission civilisatrice" humaniste. Il ne prône pas l’impérialisme agressif de Ferry, mais accepte la présence coloniale française à condition qu’elle soit éducative et respectueuse des populations locales. 


Dès 1895 il écrit "nous avons été les tuteurs infidèles du peuple arabe".  En adoptant une analyse marxiste, Jaurès identifie la colonisation comme un outil du capitalisme impérialiste. Ses critiques des abus en Algérie et au Maroc dénoncent la superstructure idéologique que fut la mission civilisatrice qui légitime l’exploitation.


Paul Lafargue, critiquait l’impérialisme comme une extension du capitalisme dans une analyse des écrits de M. Beaulieu, s’opposait fermement à la colonisation.



La CGT condamnait également les guerres coloniales, comme en 1925 contre le Rif marocain. 




Cependant, des socialistes, comme Léon Blum, soutenaient une colonisation "humaniste" dans les années 1920, illustrant les tensions au sein de la gauche. Ce même Blum en 1931 dénonçait les violences de l'exposition coloniale sans aller au bout de la démarche d'analyse du phénomène colonial.



En revanche, les forces de droite, qu’elles soient monarchistes, bonapartistes ou républicaines conservatrices, soutenaient presque toutes la colonisation, voyant dans l’empire une source de prestige et de profits. Cette position perdure chez certains courants, comme en témoigne la loi du 23 février 2005, dont l’article 4 abrogé en 2006 après controverses vantait les "aspects positifs" de la colonisation. 


Il faut dire que parallèlement à cela l'Assemblée Populaire Nationale en Algérie a également travaillé depuis plusieurs années sur un texte.


Toutefois, quelques libéraux de droite, comme Frédéric Passy, s’opposaient à l’interventionnisme colonial, non seulement pour des raisons économiques (coût exorbitant supporté par le prolétariat), mais aussi par humanisme bourgeois, dénonçant l’injustice et l’hypocrisie de la "mission civilisatrice". Cette opposition reflète une contradiction interne au capitalisme, critiquant l’inefficacité impérialiste sans remettre en cause l’exploitation systémique.

DISCOURS CONTRE LA COLONISATION FRANÇAISE AU TONKIN

La justification et l'argumentaire bourgeois a évolué tout au long de la période de la colonisation. 

La première étape fut l'installation : l’État et les élites ont d’abord invoqué des raisons stratégiques, religieuses ou humanitaires (protection des chrétiens, lutte contre l’esclavage) pour légitimer les premières conquêtes.

La deuxième étape fut l'expropriation : via les lois foncières citées précédemment et le Code de l’Indigénat ont servi de leviers pour organiser le transfert massif des ressources aux mains d’une bourgeoisie coloniale.

La troisième fut la dénonciation des révoltes : toute contestation fut disqualifiée comme fanatisme, barbarie ou insoumission. La violence d’État s’exerça alors sans retenue, souvent couverte par la presse bourgeoise ou l’Église.

Le rôle du Vatican dans la colonisation de l'Afrique (1920-1938) - Annie lacroix Riz

C'est ce qui semble être une constante puisque l'historien Daniel N Paul relève le même principe pour les anglais durant la colonisation canadienne.

"Ce n'était pas nous les sauvages" de Daniel N Paul

Ainsi, la superstructure idéologique n’a cessé d’évoluer pour légitimer la domination économique : l’argument religieux, l’argument de la mission civilisatrice sous la IIIe République, puis celui de la modernisation économique.

Les contradictions internes sont moteurs des résistances

La colonisation française en Algérie a engendré de profondes contradictions économiques, sociales et politiques qui ont alimenté les résistances locales.

Le développement des infrastructures illustre bien ces contradictions. Le colonisateur agit comme un employeur ayant besoin du travail vivant des colonisés, mais refuse de reconnaître leur existence concrète, car cela impliquerait d’admettre leur exploitation. Selon une étude, l'investissement colonial total dans les infrastructures ferroviaires en Algérie s'élevait à 633 millions de francs, sans inclure les 367 millions de francs d'intérêts versés aux actionnaires .


Ainsi, le réseau ferroviaire, routier et portuaire algérien a été conçu principalement pour exporter les produits agricoles et miniers vers la métropole. Selon Charles-Robert Ageron, le port de Bône et ses infrastructures ferroviaires électriques furent développés pour faciliter l’extraction et l’exportation rapide des ressources minières, sans répondre prioritairement aux besoins des populations locales.

Le Code de l'indigénat, instauré en 1881 et généralisé à toutes les colonies françaises en 1887, établissait un régime juridique discriminatoire pour les populations indigènes . Ce système justifiait l'exclusion des Algériens des droits civiques et sociaux, contredisant ainsi les principes proclamés de civilisation et de progrès. En pratique, l'alphabétisation restait marginale, les soins hospitaliers insuffisants et la mobilité sociale quasi inexistante pour les indigènes. S'il fallait apporter la civilisation alors l'alphabétisation, les soins hospitaliers, la mobilité sociale aurait été au cœur du programme français. Il n'en fut rien.

Dans les faits, malgré les discours officiels, moins de 10 % de la population autochtone algérienne était alphabétisée à la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’accès aux soins hospitaliers restait très limité, notamment en milieu rural, et la mobilité sociale était quasi inexistante en raison des barrières juridiques et sociales imposées par le système colonial.

Les fonds publics français, issus des impôts des colons et des subventions de l’État, furent détournés pour enrichir l’élite coloniale via des infrastructures et la spoliation foncière. Ces tensions, révélées par des révoltes de petits colons, comme les manifestations contre le décret Crémieux (1871) ou les protestations viticoles des années 1930, illustrent les contradictions du capitalisme colonial.

Ces contradictions ont alimenté la lutte des classes et donc des résistances. Bien que parfois spontanées ou fragmentées au départ, ces résistances ont évolué vers une lutte anticoloniale structurée. Les premières résistances débutent dès 1830 avec la révolte de l’émir Abdelkader dans l’Ouest algérien. L'historien Alain Ruscio qualifie cette période de "première guerre d'Algérie", soulignant l'ampleur et la durée des affrontements entre 1830 et 1852. 

Puis les insurrections kabyles en 1857. Selon l’historien Charles-Robert Ageron, on compte plus de 250 révoltes locales entre 1830 et 1914.

La plus grande contradiction de l'impérialisme consiste à vouloir perpétuer ce système alors qu'il n'est plus avantageux dans le ratio coût / apport. S'engage alors un combat entre différentes forces :

La bourgeoisie coloniale qui continue à s'enrichir et a donc tout intérêt à maintenir la colonisation. M. Galland, un des principaux propriétaires de Guyotville, près d'Alger, acquiert des terres pour 2 000 francs et en tire un revenu annuel de 50 000 francs. Henri Borgeaud (dit "le roi du vin"), propriétaire de 12 000 hectares en Algérie, finançant l’OAS en 1961. 

- "l'aristocratie ouvrière"  terme utilisé par Lénine pour désigner la couche supérieure de la classe ouvrière bénéficiant de meilleures conditions grâce aux profits coloniaux. Cette classe se sent flouée lorsque les bénéfices de la colonisation ne compensent plus les sacrifices demandés. Les ouvriers des Compagnie des chemins de fer algériens, principalement pieds-noirs, occupaient des postes qualifiés de mécaniciens ou conducteurs dans les années 50 et  60. Basés à Alger, Constantine, ou Oran, ils géraient des lignes clés, essentielles à l’économie coloniale. Certains dockers rejoignent l’OAS en 1961, ils soutiennent les journées insurrectionnelles à Bab El Oued en bloquant les activités portuaires.

L'État français, qui évalue les coûts et bénéfices de la colonisation. En 1961, l'Algérie achète pour 421 milliards de francs de marchandises à la métropole, qui lui en verse 638 pour équilibrer son budget. Selon Jacques Marseille, l’Algérie a coûté 3 000 milliards de francs par an entre 1930 et 1962 pour seulement 2 500 milliards de recettes.

- Les indépendantistes locaux, parmi lesquels on compte des figures comme Messali Hadj, Ferhat, Abbas,Ahmed Ben Bella, et les fondateurs du FLN tels que Krim Belkacem.

Des révoltes à la guerre

Le mouvement indépendantiste algérien s'est structuré autour de deux organisations majeures : le PPA-MTLD de Messali Hadj (marxisant et ouvriériste) et le FLN, qui émerge en 1954 comme organisation de rupture, prônant l’action armée immédiate. Ces mouvements ont su fédérer une alliance inédite entre paysans dépossédés, ouvriers sous-payés des usines coloniales, et intellectuels formés à l’occidentale. Cette coalition sociale, malgré ses tensions internes, a permis de donner à la lutte une base populaire.

Si le FLN affichait un discours essentiellement nationaliste, sa pratique révolutionnaire intégrait cependant des éléments clairs de lutte des classes, comme en témoigne son appel du 1er novembre 1954


Avec ces mots, le FLN désignait à la fois le capitalisme colonial et les structures sociales traditionnelles qui s’en accommodaient, notamment les notables locaux cooptés par le pouvoir français.

Cependant, le FLN n’a jamais officiellement adopté une ligne marxiste, mais a su reprendre et adapter certains de ses points d'analyse : l’exploitation économique et la nécessité de la violence politique. De fait, les conditions sociales de la colonisation que furent la  surpopulation rurale, la misère urbaine et la surexploitation de la main-d'œuvre algérienne ont produit un terreau favorable à une lecture de classe du conflit.

La marginalisation du Parti Communiste Algérien par le FLN interroge la sincérité révolutionnaire de ce dernier.

Dès les premières années de la lutte armée, le FLN a œuvré à l'exclusion ou à la subordination des autres forces politiques anticoloniales, notamment le Parti Communiste Algérien, pourtant implanté dans la classe ouvrière et porteur d'une analyse de lutte des classes structurée. Cette mise à l’écart n’est pas anecdotique : elle révèle les tensions entre  le PCA qui prônait une lutte anticoloniale articulée à la lutte des classes (alliance ouvriers / paysans), tandis que le FLN priorisait l'unité nationale y compris avec la petite bourgeoisie algérienne, quitte à gommer les antagonismes sociaux.

Le PCA en 1956 - Alain Ruscio

Certains cadres du FLN, influencés par le Nasserisme ou l'islam politique, voyaient le PCA comme un "corps étranger" lié à Moscou malgré leur intérêt à être soutenus par les pays socialistes. Une rencontre a ainsi eu lieu entre deux envoyés du GPRA et Fidel Castro et Che Guevara en 1961.

La révolution algérienne et le bloc communiste - Pierre Asselin

Le PCA, après des débats internes, décide en juin 1955 de participer à la lutte armée aux côtés du FLN, intégrant les Combattants de la libération, à l’Armée de libération nationale du FLN à partir de juillet 1956. Cependant, le FLN, soucieux de marginaliser toute influence communiste pour préserver son image nationaliste et obtenir le soutien de pays non communistes, insiste pour limiter l’autonomie politique du PCA. 

Guerre d’Algérie. Communistes et nationalistes, le grand malentendu - Jean-Pierre Sereni 

L'historien Benjamin Stora rajoute que le FLN a toujours considéré le PCA comme un rival à éliminer, pas comme un allié.

Une analyse dialectique de la guerre comme instrument de décolonisation révèle que le projet révolutionnaire et la conscience nationale s’articulent dans un processus contradictoire, unifiant les opprimés tout en révélant des tensions internes. Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, souligne que la violence coloniale engendre une contre-violence libératrice, catalysant une prise de conscience collective.

En Algérie, cette lutte anticoloniale fut incarnée par le FLN. Elle réunissait le combat contre la domination française avec l’auto-affirmation d’un peuple fragmenté par le colonialisme entre classes sociales, régions, et statuts juridiques.

Le Congrès de la Soummam  a permis de structurer le FLN et l’ALN, en centralisant la lutte armée et en définissant une stratégie politique claire, affirmant la primauté du politique sur le militaire. 

Mais il a également précisé la trahison idéologique théorisée par Fanon : durant le congrès le FLN coopte les communistes tout en les neutralisant politiquement au sein de l'organisation. Le massacre de Melouza en mai 1957 315 villageois furent tués par le FLN pour leur soutien présumé au MNA marxiste.

La guerre d’indépendance, comme processus historique, est traversée de conflits internes sur la nature même de l’émancipation à construire. Pour comprendre celle qui a prévalu en Algérie, analysons d'abord trois pays ; la France, la Chine, le Vietnam.

France : La première Révolution française a vu naître le concept moderne de Nation, entendu comme communauté politique de citoyens égaux. Durant la guerre contre les coalitions monarchiques européennes, les sans-culottes et soldats républicains criaient "Vive la Nation !", signifiant par là la souveraineté populaire contre le despotisme royal. L'exécution de Louis Capet en janvier 1793 s'inscrit dans cette logique : il fut reconnu coupable de trahison pour avoir conspiré avec des puissances étrangères afin de rétablir l’absolutisme. L’unité nationale se forge donc ici dans une dynamique populaire, révolutionnaire et juridique, contre l’ordre féodal et les privilèges.

Chine : La Révolte de mai 1919, souvent considérée comme le point de départ du mouvement national moderne chinois, fut portée par des étudiants, des intellectuels et des ouvriers, indignés par les conditions humiliantes imposées à la Chine au traité de Versailles, notamment la cession du Shandong au Japon. Ce mouvement dénonçait à la fois l’impérialisme étranger et l’incapacité du gouvernement chinois à défendre la souveraineté nationale. Il a nourri les fondations idéologiques et sociales qui ont permis la naissance du Parti Communiste Chinois (PCC) en 1921. Le projet d’émancipation chinoise s’est structuré autour de l’union nationale et de la lutte anti-impérialiste, avec une orientation sociale marquée. 誓死力争 signifie "Jurer de lutter jusqu'à la mort." Cela renvoie à notre devise complète : liberté, égalité, fraternité ou la mort.

Vietnam : Le mouvement indépendantiste vietnamien s’est structuré autour du Việt Minh, fondé en 1941 par Hô Chi Minh (un des fondateurs du PCF). Inspiré à la fois du marxisme-léninisme et des luttes anticoloniales, le Việt Minh a su articuler la lutte contre le colonialisme français avec une réforme sociale radicale : redistribution des terres aux paysans, organisation populaire, création d’écoles, hôpitaux, etc. La déclaration d’indépendance de 1945 s’inspire à la fois de la Déclaration des Droits de l’Homme et de celle des États-Unis, affirmant que "tous les peuples ont le droit de vivre libres et indépendants". L’indépendance vietnamienne s’est appuyée sur une conscience nationale forte, mais aussi sur un programme révolutionnaire structuré. Độc lập, Tự do, Hạnh phúc signifie "Indépendance, Liberté, Bonheur".

Le cas algérien présente une dynamique complexe. Le projet du FLN a réussi à unifier une grande partie de la population autour de la cause de l’indépendance. Il portait à la fois une aspiration nationale pour expulser le colonisateur, et une composante sociale dans son appel de novembre 1954. 

Cependant, à la différence du Vietnam ou de la Chine, le FLN ne s’est pas doté d’un projet de transformation sociale aussi explicite ni d’une structure idéologique homogène. Si des éléments marxistes sont perceptibles dans les discours, le parti n’a jamais officiellement assumé une ligne révolutionnaire de classe. La marginalisation du PCA,  le massacre de Mélouza, la centralisation autoritaire du pouvoir montrent que l’unité nationale a été construite au prix de conflits idéologiques internes.

Cette dynamique de trahison s’accentue après l’indépendance : en 1962, le FLN impose le parti unique, marginalise ses anciens alliés et interdit dès novembre 1962 le PCA, pourtant engagé dans la lutte contre le colonialisme. Cette interdiction marque une rupture nette avec l’idéal révolutionnaire. 

Dans les mois qui suivent, les opposants internes sont écartés, torturés ou réduits au silence, tandis que le nouveau pouvoir centralise les ressources et verrouille les institutions. 



La paysannerie et le monde ouvrier, moteurs de la révolution, sont peu à peu mis à l’écart des cercles de décision, remplacés par une technocratie nationaliste qui n'a que faire de transformation sociale réelle. La centralisation des ressources est justifiée par le FLN comme nécessaire pour reconstruire un pays dévasté. Mais au contraire du Vietnam, où les coopératives augmentent la production de riz et impliquent les paysans dans la gestion, le FLN bureaucratise l’autogestion, plaçant les comités sous contrôle étatique. 

Les revenus pétroliers sont également centralisés par l’État et profitent à une élite technocratique et militaire dans la période Boumediene. Ces revenus ne sont pas redistribués aux masses. 

Ainsi en février 1971, Boumediene nationalise les actifs pétroliers et gaziers français, plaçant Sonatrach comme opérateur exclusif. Les revenus pétroliers (environ 4 milliards en 1974) sont gérés par le Conseil de la Révolution et le ministère de l’Énergie. Belaid Abdessalam, ministre de l’Industrie et de l’Énergie de 1965 à 1977 centralise les projets pétrochimiques favorisant une élite urbaine


Les investissements privilégient donc l’industrialisation urbaine et négligent l’agriculture paysanne. Ils reproduisent la gestion des richesses par les colons français, cette période se rapproche également de la privatisation des profits publics de l'URSS dans les années 90.

Cette confiscation du pouvoir populaire par une nouvelle élite bureaucratique confirme que l’unité nationale proclamée a servi, en dernière instance, à instaurer un État autoritaire plutôt qu’à réaliser les promesses d’émancipation sociale portées par la lutte.

Malgré des ressources naturelles limitées, le Vietnam a investi efficacement dans l'éducation et la santé, ce qui se traduit par des taux d'alphabétisation élevés et une infrastructure hospitalière robuste. En revanche, l'Algérie, bien que disposant de ressources pétrolières importantes, présente des indicateurs sociaux moins performants, notamment en matière d'alphabétisation et de droits des femmes.

Ce qui amène à considérer au final le rôle parasitaire de la bourgeoisie, qu'elle fut française durant la colonisation ou algérienne de nos jours. 

La poule aux oeufs d'or noir

Dans les deux cas, les bourgeoisies françaises ou algériennes ont su exploiter les richesses et le travail des masses populaires pour leur seul profit, perpétuant un système d’accumulation fondé sur la spoliation et l’injustice.

La bourgeoisie coloniale française a bâti sa richesse sur la dépossession violente des terres, l'exploitation systématique du travail indigène et la répression militaire permanente. Loin d’apporter développement ou progrès, elle a structuré l’économie algérienne autour de l’exportation de matières premières au service exclusif du capital métropolitain. Elle a utilisé l’appareil d’État pour privatiser les profits et socialiser les coûts : routes, ports, infrastructures scolaires et médicales furent prioritairement conçus pour servir ses intérêts.

Ceci nous conduit à penser la discussion entre les écrits de Lefeuvre et Cogneau sur le thème "La France s'est elle enrichit durant cette période ?". Denis Cogneau tempérait les travaux de Lefeuvre en détaillant les dépenses militaires et civiles. Une analyse marxiste oblige à reconnaître que les dépenses militaires sont des dépenses publiques. Ces dépenses publiques visaient à maintenir un rapport de domination et un maintien des infrastructures construites par un prolétariat algérien sous payé. 

Ces infrastructures menaient à un flux et hub financier au profit de noms définis tels que : 

Bertrand Clauzel par spéculation foncière dans la Mitidja. Il a soutenu la création de centres de colonisation, notamment à Boufarik, où des terres étaient attribuées aux colons sans paiement initial, moyennant une redevance annuelle modique. Cette politique a permis à des investisseurs, dont Clauzel lui-même, de s'approprier des terres agricoles à faible coût, facilitant ainsi la spéculation foncière et l'accumulation de richesses.

La famille Borgeaud, a acquis en 1904 le Domaine de la Trappe à Staouéli, près d'Alger. Henri Borgeaud a développé une vaste exploitation viticole Il était également administrateur de la société "Chapeau de gendarme" dans la région de Miliana, produisant 45 000 hectolitres de vin par an. Sa fortune, estimée à plus d'un milliard d'anciens francs, faisait de lui l'un des hommes les plus riches d'Algérie. Il a également exercé des fonctions politiques, notamment en tant que sénateur d'Alger, consolidant ainsi son influence économique et politique.


La Compagnie des minerais de fer de Mokta El Hadid (via Paulin Talabot) a exploité des mines de fer en Algérie, notamment à Meboudja. Elle a été l'une des premières entreprises à construire un chemin de fer en Afrique du Nord pour transporter le minerai jusqu'au port. Les actionnaires de la compagnie comprenaient des familles influentes, telles que les Rothschild, qui ont tiré profit de l'exploitation des ressources naturelles algériennes.


La famille Germain a acquis d'importants domaines agricoles en Algérie, notamment le domaine de Kéroulis. En 1914, Robert Germain possédait ces terres initialement destinées à un centre de colonisation. La famille a développé des exploitations agricoles de grande envergure, contribuant à l'économie coloniale tout en consolidant sa propre richesse.

Le principe de famille étendant ses activités se retrouve aussi à Toronto où la famille Guggenheim a diversifié ses activités et progressivement étendu son pouvoir financier vers le pouvoir politique.

Ce maintien territorial s'est fait en levant des impôts prélevés sur le prolétariat français de la métropole. Entre 1850 et 1913, l’Algérie reçoit 50% des dépenses allouées aux colonies. François Bobrie estime les dépenses publiques coloniales (infrastructures incluses) à 519 millions de francs entre 1871 et 1900. 

Charles-Robert Ageron souligne qu'entre 1850 et 1900, l’Algérie était la seule colonie française dont les recettes fiscales étaient intégralement versées au budget métropolitain, avant d’être redistribuées partiellement. En 1887, l’Algérie a contribué à hauteur de 120 millions de francs au budget national (soit 1,5% du total), tandis que l’Indochine gardait 90% de ses recettes. 

Mais le prolétariat métropolitain n'a pas profité de ces fonds. Ils furent destinés à la subvention des colons via les prêts à taux zéro pour la Société Générale Algérienne, au financement des infrastructures coloniales et le maintien via les guerres et opérations militaires.
En 1890, 20% du budget algérien a servi à construire le port d'Alger, utilisé par les compagnies vinicoles françaises pour exporter leur production,  tandis que les ouvriers algériens souffraient de la faim dans les bidonvilles.

Les impôts métropolitains étaient composés par des taxes sur les produits coloniaux (café, sucre) qui pesaient surtout sur les classes populaires françaises. Ces investissements massifs atteignaient jusqu'à 2,5% du budget national dans les années 1930.  En 1952, 200 millions de francs d’impôts nouveaux sont votés pour combler la faillite algérienne.

Les profits réalisés sont donc allés dans les familles bourgeoises françaises, ces opportunités de marchés étaient financées à la fois par le prolétariat français via les impôts et le prolétariat algérien via l'exploitation. Seuls 2% des français détenaient des actions dans les entreprises coloniales. 

Après les accords d’Évian de 1962, la "poule aux œufs d’or" n’a pas été collectivisée au profit des classes populaires, mais s’est transférée d’une bourgeoisie coloniale à une nouvelle bourgeoisie d’État. Cette nouvelle classe dominante porte aussi des noms :

Chadli Bendjedid président de 79 à 92 a initié un virage libéral marquant la fin du modèle socialiste de Boumédiène. Sous son mandat, la libéralisation économique a permis à des proches du pouvoir de s'enrichir, notamment par la privatisation d'entreprises publiques et la redistribution de terres agricoles. Son fils est impliqué dans les Panama Papers.

Abdelhamid Brahimi, premier ministre de 1984 à 1988 a dénoncé après son départ du gouvernement une corruption massive au sommet de l'État, évoquant une affaire de 26 milliards de dollars de pots-de-vin. Il a critiqué le détournement des ressources issues des nationalisations, affirmant que les élites en place ont utilisé ces fonds pour leur enrichissement personnel, au détriment du développement national. Le général Khaled Nezzar a de son côté accusé Brahimi d’avoir dilapidé 14 milliards de dollars des réserves laissées par Boumédiène. Selon lui cette mauvaise gestion a contraint les gouvernements suivants à hypothéquer l’or algérien. 

Larbi Belkheir, a été directeur de cabinet de la présidence et ministre de l'Intérieur. Il a été accusé d'avoir détourné la rente pétrolière pour enrichir son clan, en exploitant les ressources nationales à des fins personnelles.


Mohamed Betchine a dirigé les services de sécurité et a été conseiller de plusieurs présidents. Il a été impliqué dans des circuits d'enrichissement et de corruption, utilisant sa position pour accéder à des ressources économiques et favoriser ses intérêts personnels.

Armée et nation en Algérie : l'irrémédiable divorce ? - François Gèze

Sous la présidence de Houari Boumédiène, la nationalisation majeure de l’industrie pétrolière en 1971 a marqué un tournant décisif. Le 24 février 1971, Boumédiène annonce la nationalisation des hydrocarbures, affirmant la volonté de "décoloniser" cette richesse stratégique. 

Cependant, loin de servir une transformation socialiste authentique, cette nationalisation a permis la formation d’une bourgeoisie bureaucratique d’État. Cette classe a rapidement converti son capital politique en capital économique, prenant le contrôle des entreprises publiques comme Sonatrach ou SN Métal, tout en nouant des alliances avec des entreprises étrangères pour maximiser ses profits personnels, tout en maintenant un discours socialiste officiel.

L’historien Pierre Vermeren et l’économiste Abdelkader Djeflat qualifient cette élite de "bourgeoisie rentière bureaucratique", qui, à partir des années 1970, a capté les rentes pétrolières sans les redistribuer aux classes populaires, exacerbant ainsi les inégalités sociales et consolidant un système clientéliste opaque. Ce phénomène s’inscrit dans une logique marxiste classique où la bourgeoisie d’État, issue de la bureaucratie et de l’armée, contrôle les moyens de production et exploite la rente économique, au détriment du prolétariat. Le directeur de recherche à Science Po Paris, Luis Martinez a conceptualisé la mauvaise gestion de la rente et cristallisé les craintes de ce que cette richesse serve de carburant à des mouvements idéologiques et radicaux qui menaceraient l’Etat national.

Violence de la rente pétrolière - Luis Martinez

Cette nouvelle bourgeoisie d’État s’est appuyée sur des institutions répressives et des réseaux de pouvoir militaro-politiques, incarnés par des généraux et hauts fonctionnaires tels que Larbi Belkheir, Mohamed Betchine et le général Toufik (Mohamed Médiène), qui ont contrôlé les services de sécurité et les organes de surveillance étatique, consolidant ainsi leur domination économique et politique. Ces acteurs ont joué un rôle clé dans la gestion opaque des richesses nationales et dans la répression des mouvements populaires, notamment lors des émeutes d’octobre 1988, qui ont été manipulées par ces élites pour maintenir leur pouvoir.



En résumé, la période post-indépendance algérienne illustre la reproduction d’une structure capitaliste de domination, où la bourgeoisie d’État a substitué la bourgeoisie coloniale, s’appropriant les ressources nationales et perpétuant l’exploitation des masses populaires, malgré les discours socialistes et les nationalisations formelles.

De nos jours

Le président Tebboune suit le même schéma de participant au système de corruption.

Dans le journal l'Opinion le président Algérien Tebboune s'est exprimé sur le cas Sansal.




Xavier Driencourt était ambassadeur de France en Algérie, c'est un proche du Front National, il conseille les cadres du parti. Xavier Driencourt bien qu'opposant à la bourgeoisie algérienne a lui-même été entaché par un scandale de corruption.


Dans une interview accordée à Sud Radio Xavier Driencourt analysait que l'Algérie était principalement axée sur la production de pétrole et de gaz, ce qui, selon lui, n'était pas suffisant pour créer des emplois significatifs. Il a affirmé que les visites du président Emmanuel Macron et de la Première ministre Élisabeth Borne en octobre 2022 n'étaient pas motivées par des intérêts gaziers, car selon lui la France dépend assez peu du gaz algérien. Analysons les données récentes.

Du côté français

En 2023, les importations françaises de pétrole algérien représentaient environ 4,4 millions de tonnes, soit près de 10% des importations totales de pétrole brut en France. En 2024 / 2025, la France a maintenu une moyenne d’environ 80 000 barils par jour, plaçant l’Algérie parmi ses trois principaux fournisseurs, derrière la Corée du Sud et l’Espagne.

En 2025, la France a connu une forte hausse de ses importations de GNL algérien, avec un triplement des volumes importés entre janvier et février 2025, atteignant 0,30 million de tonnes en février.

Du côté algérien

Le secteur des hydrocarbures représente environ 14% du PIB algérien entre 2019 et 2023. Les hydrocarbures sont la principale source de devises étrangères pour l’Algérie, fournissant 98% des revenus en devises du pays. Les importations sont passées de 9 milliards de dollars en 1990 à 60 milliards en 2016. L' industrie manufacturière est réduite à environ 5% du PIB. 

La production nationale d’hydrocarbures devrait augmenter de 2,5% en 2025 grâce à des investissements de Sonatrach pour accroître la production de gaz naturel à 160 milliards de m³/an d’ici 2030.

L'héritage français

Xavier Driencourt considère que la reconnaissance par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara Occidental a été un facteur déclencheur de la crise actuelle tout en rajoutant qu'un fond reste permanent et revient de manière cyclique.

Le "fond permanent" dont il parle est une structure conflictuelle sous-jacente, enracinée dans l’histoire coloniale et dans les rapports matériels de domination entre classes et États. Driencourt, sans le nommer, désigne ici la filiation structurelle du colonialisme français et ses retombées géopolitiques persistantes : frontières tracées arbitrairement, rivalités interétatiques nourries par les puissances coloniales, et dépendances économiques construites de manière asymétrique.

Le caractère cyclique évoqué par Driencourt traduit la reproduction périodique des contradictions non résolues du capitalisme périphérique (algérien) et impérialiste (français).  C'est l'expression d’un antagonisme de classe déguisé en tension diplomatique : les bourgeoisies nationales algérienne et française s’affrontent non pas pour des principes, mais pour le contrôle de l’espace, des ressources et des récits historiques. Ainsi dans ses messages Boualem Sansal moque le général Chengriha. Ce dernier est entaché de scandales de corruption et trafic de drogues à hauteur de 25 milliards de dollars.

Boualem Sansal sur les raisons des conflits géopolitiques entre le Maroc et l'Algérie. Il établit la responsabilité du colonialisme français.

Ce geste diplomatique n’est pas neutre : il s’inscrit dans une logique impérialiste où la France soutient le Maroc, allié stable, au détriment de l’Algérie, plus instable politiquement et moins alignée sur les intérêts occidentaux. 


Les propos de Tebboune de décembre 2024 montrent l'importance accordée au Sahara Occidental par le gouvernement algérien.

Xavier Driencourt semble donc dire que la libération de Boualem Sansal est conditionnée à un soutien de la France à l'Algérie en vue d'améliorer l'accord Ue-Algérie. Sur le site du gouvernement algérien on peut lire que "cet accord est important car c'est avec l'UE que l'Algérie réalise près de 60 % de son commerce extérieur."

Conclusion

Une décolonisation inachevée : la continuité des dominations de classe

L'Algérie a certes obtenu son indépendance politique en 1962, mais l'émancipation économique et sociale reste inachevée. La bourgeoisie d'État algérienne a pris le relais de la bourgeoisie coloniale française, perpétuant un système d'accaparement des richesses nationales, notamment la rente pétrolière, au détriment du peuple.

Malgré une révision officielle du taux de chômage à 9% fin 2024, les jeunes restent particulièrement touchés, avec un taux avoisinant les 29%Le système de santé algérien est confronté à de graves difficultés : grèves des médecins, pénurie de personnel et infrastructures dégradées.  


Le secteur éducatif est également en souffrance, avec des enseignants en grève pour protester contre des conditions de travail dégradées et des salaires insuffisants. Des affaires de corruption impliquent des hauts responsables, comme celle de Chakib Khelil condamné à 20 ans de prison par contumace. Parallèlement, des tentatives de rapatriement des avoirs mal acquis à l'étranger restent sans effet concret. La France a refusé d’extrader Abdessalem Bouchouareb.

Le mouvement Hirak de 2019, a montré le rejet massif du peuple envers le système en place, dénonçant la corruption, l'autoritarisme et l'absence de perspectives. Cependant la constitution de 2020 (très forte abstention lors du référendum) n'a pas résolu le problème, au contraire elle a affirmé la primauté du militaire et réduit la liberté d'expression. Le gouvernement français n’a pas publiquement condamné ces violations des droits humains sur les dizaines de prisonniers politiques,  jusqu'à ce qu'ils touchent Boualem Sansal.

Lors de l'élection présidentielle de 2024 le Parti Algérien pour la Démocratie et le Socialisme exhortait la population à ne pas s'abstenir.


Les deux bourgeoisies, algérienne et française, se rejoignent dans leur logique de classe : préserver leurs privilèges au prix du silence sur les droits démocratiques, des manipulations géopolitiques, et de la perpétuation d’un ordre économique inégalitaire. Elles s’opposent parfois dans le discours, mais collaborent en profondeur dans la gestion d’un système capitaliste postcolonial qui marginalise les peuples sahraoui, algérien et maghrébin dans leur ensemble.

La tâche historique reste donc toujours en cours: faire de la décolonisation une rupture avec toutes les formes de domination, non seulement nationale, mais surtout sociale. La décolonisation ne doit pas seulement libérer les nations, mais aussi les classes opprimées.

L'espérance est que les camarades algériens parviennent à reconstruire un appareil permettant de reprendre le combat.

lundi 21 avril 2025

L'intelligence artificielle : l'extension du travail mort, la précarisation du travail vivant

Les évolutions très rapides dans le domaine de l'intelligence artificielle vont très vraisemblablement bouleverser en profondeur les structures mêmes de nos sociétés actuelles.

Bref historique :

Le terme d'intelligence artificielle apparaît durant la conférence de Dartmouth en 1956. Un informaticien américain, John McCarthy, définit l’IA comme "la science et l’ingénierie de la création de machines intelligentes". Il dessine donc l’IA comme un moyen de simuler des processus cognitifs humains. D'autres rejoignent ce concept : Marvin Minsky pour la recherche sur les réseaux neuronaux artificiels, Allen Newell et Herbert Simon qui développent un programme capable de démontrer des théorèmes mathématiques le "Logic Theorist".

Un concept philosophique:

Dans ses travaux, le philosophe Michel Serres présentait les inventions humaines comme une extension de lui-même dans le monde qui l'entoure. Le marteau est une extension du bras et du poing permettant de frapper plus fort, la roue est une extension de nos propres articulations permettant de démultiplier nos capacités de transporter des choses. L'ordinateur est une extension de notre cerveau permettant d'exporter nos facultés cognitives : la mémoire, l'imagination, la raison. Pour lui la cognition est une réaction aux stimuli et à l'information, cela est maintenant une faculté partagée par le vivant (de la plus petite bactérie) aux machines.

Sa vision était assez optimiste puisque bien qu'il concevait que l'homme perdait des éléments à chaque étape de ses inventions (comme par exemple la mémoire post tradition orale), il gagnait en contrepartie de la créativité. Nous serions condamnés à devenir plus intelligents.

Un point de vue marxiste :

Ces extensions du corps de l'humain dans le monde qui l'entoure constituent une illustration du travail mort de Marx. 

Le travail mort est l'ensemble des moyens de production (machines, outils, infrastructures) qui ont été produits par le travail passé et qui sont utilisés dans le processus de production actuel. Le travail mort ne crée pas de nouvelle valeur. Il transfère simplement sa propre valeur au produit final au fur et à mesure de son usure.

Le travail vivant renvoie à l'activité humaine concrète, créatrice de valeur. C'est le travail actuel, celui des travailleurs qui transforment les matières premières en produits finis. Il est source de plus-value, car il ajoute de la valeur aux marchandises. Marx soutient que seul le travail vivant, c'est-à-dire le travail effectué par les travailleurs dans le processus de production, peut créer de la valeur nouvelle. Cela est dû au fait que les travailleurs produisent plus de valeur que ce qui est nécessaire pour reproduire leur propre force de travail (leur salaire). Les machines ne font que transférer leur coût de production au produit fini.

Le professeur canadien Nick Dyer-Witheford a publié un ouvrage ""Inhuman Power : Artificial Intelligence and the Future of Capitalism." Il soutient que l’IA est une forme particulièrement avancée de travail mort, des systèmes logiciels et matériels qui encapsulent l’ingéniosité humaine mais fonctionnent de manière autonome pour augmenter la production capitaliste.


Selon lui le développement de l’IA repose sur d’énormes quantités de travail vivant : programmeurs, annotateurs de données et assembleurs de matériel. Leurs efforts sont appropriés et transformés en travail mort qui ensuite remplace ou discipline d’autres travailleurs. Nous penserons ici aux travailleurs chez Amazon suivant les ordres codés et dont le rythme de travail est dicté par des ordinateurs. C'est une illustration du concept d'aliénation où le travailleur est un simple exécutant de tâches de plus en morcelées. Le travailleur ne décide de rien, il conçoit de moins en moins par lui-même.






L’élan du capital à remplacer le travail vivant par du travail mort comme l’IA intensifie la contradiction identifiée par Marx : bien que cela augmente la productivité, cela sape la source de la plus-value, la force de travail humaine, risquant de déstabiliser le système.


La précarisation des travailleurs : 

Ce dernier concept porte un nom : la baisse tendancielle du taux de profit. 

Au fur et à mesure que le capitalisme se développe, il y a une tendance à l'accumulation du capital. Cela signifie que les capitalistes investissent de plus en plus dans les moyens de production via les machines et les différentes technologies. La composition organique du capital est le rapport entre le capital constant (travail mort) et le capital variable (travail vivant). Une augmentation de ce rapport signifie que proportionnellement plus de capital est investi dans les moyens de production par rapport à la force de travail.

Le taux de profit est défini comme le rapport entre la plus-value et la totalité du capital avancé (capital constant + capital variable). Même si la productivité augmente grâce à l'utilisation accrue de machines, la part relative de la plus-value (qui provient uniquement du travail vivant) diminue, entraînant une baisse du taux de profit.

Cette baisse du taux de profit implique pour les travailleurs plusieurs conséquences : intensification de l'exploitation par une augmentation de la productivité sans augmentation des salaires, réduction des salaires (la survaleur produite en rallongement de temps de travail comme par exemple les trimestres supplémentaires avant la retraite en est un exemple), la dégradation des conditions de travail, l'augmentation du chômage et les licenciements, les innovations et crises économiques.

Ces conséquences pour les travailleurs (augmentation de l'exploitation, réduction des salaires, expansion des marchés, innovation technologique) sont autant de leviers pour les capitalistes qui permettent de corriger ou d'inverser temporairement la baisse du taux de profit.

L'intelligence artificielle comme capital constant :

L’IA suit la logique capitaliste d’augmentation de la composition organique du capital. Les entreprises investissant et utilisant les différentes intelligences artificielles accumulent plus de capital constant et moins de capital variable en salaires.  L'IA, en automatisant des tâches, réduit la quantité de travail vivant nécessaire dans le processus de production. Cela diminue la source de plus-value, car moins de travailleurs sont exploités pour générer du profit.

Le développement et l'implémentation de l'IA nécessitent des investissements massifs en capital constant (recherche, développement, infrastructure technologique). Ces investissements transfèrent simplement leur valeur aux marchandises produites, ce qui ne compense pas la diminution de la plus-value générée par le travail vivant.

Dans le cadre capitaliste l'IA est dans une position de contradiction fondamentale. Elle accentue la baisse tendancielle du taux de profit en augmentant la composition organique du capital et en réduisant la part du travail vivant. Ce faisant elle précipite le système vers son effondrement. 

Cependant, elle prolonge temporairement la survie du système en créant de nouveaux leviers permettant la correction de ses effets : intensification du travail vivant, création de nouveaux marchés, automatisation et délocalisations, financiarisation pour se détacher de la production matérielle, extraction de données gratuites (on pensera à la notion de techno féodalisme selon Cédric Durand ou Yanis Varoufakis ).

Le futur incertain :

Une étude de Goldman Sachs estime que l’IA pourrait perturber 300 millions d’emplois dans le monde d’ici une décennie, principalement dans les économies avancées (États-Unis, Europe). Cela inclut 25 % des tâches actuelles automatisées, notamment dans l’administration (46 %), le droit (44 %) et l’ingénierie (37 %). 

Dans son introduction générale à la critique de l'économie politique, Marx analyse comment la machine incarne la contradiction du capital. Elle augmente la productivité tout en aliénant le travailleur et en créant du chômage. De nos jours c'est bel et bien l’IA qui incarne la contradiction ultime du capital : elle est à la fois son fantasme d’émancipation du travail vivant... et son cauchemar, car sans exploitation de ce même travail, pas de plus-value. Derrière les robots 'autonomes' de Tesla se cachent des mineurs de lithium sous-payés et des ingénieurs surmenés. Le capital veut un prolétariat invisible, mais il ne peut s’en passer.

Le rôle des machines n’est pas de soulager les travailleurs, mais de les remplacer pour maximiser les profits.


Dans cet essai Marx décrit ce qu'il advient de nos jours.

Les travailleurs des entrepôts Amazon sont contrôlés par des systèmes algorithmiques, les chauffeurs Uber sont soumis à des logiciels. le "travail mort" de ChatGPT  repose sur du travail vivant invisible : des modérateurs payés 2$/heure au Kenya.

Les brevets, l’IA (OpenAI, Google DeepMind) et les data sont contrôlés par des firmes privées. Les travailleurs de la "knowledge economy" sont eux-mêmes aliénés ("Job à la con" de Graeber).

Une projection

Les grandes entreprises capables d’investir dans les I.A domineront les marchés, éliminant les plus petits.

La polarisation du travail s’accentuera : une minorité de travailleurs hautement qualifiés  contrôlera les systèmes. Face à cela une masse de travailleurs précarisés effectuera des tâches non automatisables (services, maintenance, "microwork" comme l’annotation de données pour l’IA). De plus, une partie croissante de la population pourrait être "inutile" pour le capital (chômage technologique structurel).

Le modèle dominant deviendra celui du capitalisme de plateforme (Uber, Amazon), où les travailleurs sont des "auto-entrepreneurs" précaires, sans protection sociale. C'est le retour aux "Canuts" et de la paye à la tâche. L’IA permettra un pilotage algorithmique des travailleurs (surveillance, évaluation en temps réel), renforçant l’exploitation.

La baisse tendancielle du taux de profit va s'aggraver. Si l'Etat capitaliste ne peut pas la gérer alors il rentrera dans une phase de barbarie (avec des illustrations dans les fictions existantes comme le film "Elysium"). 


S'il peut la gérer alors il valorisera les activités non marchandes (art, soin, éducation) avec une fibre de relations humaines, il peut également proposer de mettre en place un revenu universel pis aller pour répondre à la population devenue "inutile", ou encore proposer la socialisation de cette nouvelle production.

En résumé nous avons une bifurcation qui se dessine entre un capitalisme dystopique et un post capitalisme émancipateur.




dimanche 16 mars 2025

Le populisme une exacerbation des contradictions du capitalisme

La montée des populismes : la droite.

La question du populisme est prégnante tant à droite qu'à gauche. En avril 2011 Werner T. Bauer analysait déjà la montée des populismes de droite en Europe.

Il en donnait une méthodologie :

"Le populisme se nourrit du « scandale » (qu’il met souvent lui-même en scène) et de la « crise » permanente. Le populiste fournit les scandales ; en contrepartie, les médias lui apportent la célébrité."

Son analyse prédictive s'est révélée juste :

"Il est donc effectivement à craindre que le populisme de droite ne devienne le seul contrepoids aux convulsions productivistes d’une économie mondialisée et déréglementée."

Il rejoint en cela les écrits de Jacques Ellul sur le fascisme fils du libéralisme

"L’économie libérale était obsédée par la question de la production. Il fallait produire au maximum et par là développer ce qu’on appelait l’économie générale, et le libéralisme insistait sur le fait que la meilleure méthode de production était, sans contredit, la méthode de libre concurrence et de libre échange. [...] Les industriels ont cherché du fait de la libre concurrence à fausser l’équilibre à leur profit, mais du fait du laisser faire, ils n’ont pas essayé de le fausser dans l’économie, les portes leur étaient fermées ici. [...] En définitive, et c’est là le point marquant du développement extrême de l’économie libérale : multiplication des emplois et des dépenses improductives. Cette multiplication n’arrivait pas cependant à employer tous les ouvriers libérés. Chômage consécutif. Après l’abandon des techniques récentes, l’abandon des forces humaines de travail. [...] Mais au travers de ce stade d’économie dirigée (stade fatalement amené par le libéralisme comme nous l’avons vu) nous voyons apparaître le fascisme lui-même."

La montée des populismes : la gauche.

Le populisme, qu'il soit de droite ou de gauche, se caractérise par une opposition entre "le peuple" et "les élites". Cependant, ces deux formes de populisme se distinguent par leurs idéologies, leurs cibles et leurs propositions politiques. 

Le populisme de droite cible principalement les immigrants et les élites politiques, tandis que le populisme de gauche s'attaque aux élites économiques et aux structures qui maintiennent les inégalités. Justice sociale et économique, anti-élitisme et solidarité internationale sont les fondamentaux des populistes de gauche, cela diffère diamétralement des fondamentaux des populistes de droite. 

Le parallèle pouvant être fait se porte sur la présentation médiatique de ses objectifs politiques. Nous penserons aux méthodes de communication de La France Insoumise où la création de scandales est organisée parfois au détriment du sujet politique de base : par exemple les réformes destructrices du système de retraite français.

Thomas Portes, le pied sur un ballon sur lequel on distingue le visage du ministre du Travail, Olivier Dussopt.

Sophia Chikirou comparant Fabien Roussel à Jacques Doriot.
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Dans leur livre "Hégémonie et stratégie socialiste" daté de 1985, Ernesto Laclau et Chantal Mouffe rejettent le déterminisme économique marxiste et l'idée que la lutte des classes est l'antagonisme central de la société. À la place, ils proposent une approche centrée sur le "discours" et la contingence des relations sociales.

Laclau fonde sa pensée sur son expérience personnelle ayant vécu et analysé le péronisme argentin. Laclau a analysé comment, durant son exil, Perón a réussi à articuler un discours capable de fédérer diverses demandes sociales et politiques, créant ainsi une identité collective parmi des groupes hétérogènes. Cette capacité à unifier des revendications disparates autour d'un leader charismatique a été centrale dans la conception de Laclau du populisme en tant que stratégie politique.


En 2005, dans le livre "La raison populiste" il décrit le populisme comme une logique politique. Il y théorise les signifiants vides. L'utilisation stratégique des signifiants vides permet aux acteurs politiques de construire des discours hégémoniques, c'est-à-dire des récits dominants qui orientent les perceptions et les actions au sein de la société. En investissant des signifiants vides de significations spécifiques, les forces politiques cherchent à obtenir un soutien maximal pour leur vision du monde. Cette lutte pour le contrôle des signifiants vides est au cœur des dynamiques politiques et des processus de légitimation du pouvoir. 

Ce sont des termes ou symboles comme "égalité" ou "nation" suffisamment vagues pour fédérer des groupes divers autour d’une cause commune. Par exemple, un leader populiste peut incarner ce signifiant, cristallisant les espoirs et frustrations d’une population.

"JE SUIS LE BRUIT ET LA FUREUR, LE TUMULTE ET LE FRACAS"


Dans son essai "Les Institutions invisibles", Pierre Rosanvalon analyse la crise de défiance et l'érosion du lien social qui fragilisent les démocraties contemporaines, préparant le terrain aux populismes autoritaires et xénophobes. Cette érosion du lien social et la défiance généralisée envers les institutions formelles sont le signe d'une fragilisation de la légitimité politique. Cette situation, illustrée par des exemples comme la République de Weimar s'effondrant face au nazisme, prépare selon lui le terrain aux "mirages populistes" et à un "fatalisme résigné". La démocratie, bien que dotée d’institutions qui fonctionnent, devient politiquement impuissante si elle perd ces fondations invisibles.

Le philosophe Michaël Fœssel et le sociologue Etienne Ollion établissent eux aussi une critique du populisme. Dans leur ouvrage "Une étrange victoire. L'extrême droite contre la politique", ils analysent l'influence du langage de l'extrême droite dans le débat public et mettent en garde contre le risque pour la gauche de se laisser entraîner dans des dérives populistes


C'est une analyse également partagée par Bruno Karsenti.


Une analyse de la montée des populismes


Un décalage se créée entre l’évolution des technologies et l’inadaptation des rapports de production. L’automatisation, la mondialisation et la numérisation transforme profondément l’appareil productif, mais les rapports de production que sont la propriété privée des moyens de production et l’organisation du travail restent souvent figés dans un schéma de domination capitaliste.

Ce décalage entraîne non seulement une baisse tendancielle du taux de profit mais également une précarisation des travailleurs. L'intelligence artificielle et la robotique augmentent la composition organique du capital par le rapport entre capital constant et le capital variable. Cette évolution réduit la part du travail humain dans le processus de production, et affecte le taux de profit. 

En 2024, la Bourse américaine, notamment l’indice S&P 500, a enregistré des gains de plus de 28 %. Le Nasdaq a affiché une hausse similaire, autour de 30 %. Ces performances ont perduré malgré une croissance aux États-Unis estimée à environ 2 % en 2024.

Les secteurs de la construction, le commerce et l'automobile ont annoncé des plans sociaux, souvent liés à l'automatisation et à l'adoption de nouvelles technologies.  Les groupes Vinci et Bouygues investissent dans l’automatisation, mais les petites entreprises, qui dominent le secteur, n’ont pas les moyens de suivre, d’où des fermetures et des licenciements. 

L’automatisation des caisses, la robotisation des entrepôts, l’arrivée de l’IA pour la gestion des stocks remplacent progressivement les emplois traditionnels. Le commerce en ligne des plateformes comme Amazon ou Temu, concurrence les magasins physiques, rendant certains postes obsolètes. En novembre 2024, Michelin a annoncé un plan social visant 1 250 emplois en France, lié à une baisse des ventes de pneus pour véhicules thermiques et à une transition vers l’électrique. La nouvelle dynamique de production aboutit à une suraccumulation de capital et à la précarisation du travail, le fossé entre la majorité laborieuse et une minorité capitaliste s’élargit. Ce fossé se traduit par une colère collective que certains leaders populistes exploitent pour canaliser le mécontentement, en promettant une réappropriation du pouvoir et une rupture avec l’ordre établi.

La mondialisation et la délocalisation redistribuent la production à l’échelle mondiale et concentrent le pouvoir économique dans certains centres. Ceci créée un sentiment d’exclusion et d’aliénation. Marx analysait l'aliénation des travailleurs comme une conséquence de leur dépossession des moyens de production. Aujourd'hui, cette aliénation se manifeste par un sentiment d'impuissance face à la globalisation et à la technocratie, ce qui pousse certains à se tourner vers des discours populistes qui promettent de "rendre le pouvoir au peuple".

Ces discours populistes aboutissent au fractionnement de la classe ouvrière, divisée entre ceux qui bénéficient encore des restes de l'État-providence et ceux qui sont exclus du système. Cette division affaiblit la solidarité de classe et rend plus difficile l'émergence d'un mouvement anticapitaliste unifié.

La montée des populismes est une conséquence des contradictions et des crises générées par le capitalisme globalisé. 

Illustrations croisées : le cas Trump et Milei

Trump :

Les États-Unis ont subi une désindustrialisation massive depuis les années 1970, avec des usines fermées et des emplois délocalisés vers des pays à bas coûts de main-d'œuvre. Cela a particulièrement touché les régions industrielles du Midwest, autrefois prospères.

La financiarisation de l'économie américaine a accru les inégalités, avec une concentration des richesses entre les mains d'une petite élite, tandis que les classes ouvrières et moyennes ont vu leurs conditions de vie se dégrader.  Selon le Pew Research Center la part des richesses détenue par les ménages à hauts revenus (top 20 %) est passée de 29 % en 1970 à 48 % en 2018, tandis que celle des classes moyennes a chuté de 62 % à 43 %. Selon Yahoo Finance 81 % des actions du S&P 500 sont détenues par les 10 % les plus riches.

Les institutions politiques et médiatiques sont perçues comme étant au service des élites économiques, ce qui a alimenté un sentiment de trahison et de colère chez une partie de la population. Toujours selon le Pew Research Center, la confiance des Américains dans le gouvernement fédéral est tombée à 17 % en 2024, proche de son plus bas historique (15 % en 2011). Une enquête spécifique révèle que 74 % des Américains pensent que "les politiciens travaillent pour les intérêts des grandes entreprises et des riches" plutôt que pour le peuple.



Une étude Gallup/Knight Foundation montre que 55 % des Américains jugent les médias "biaisés" en 1999, contre 32 % en 2016. 


Donald Trump a su exploiter et canaliser cette colère en se présentant comme le défenseur des "oubliés" de la globalisation, promettant de "rendre sa grandeur à l'Amérique". Son discours anti-élites, anti-médias et anti-globalisation a résonné auprès des travailleurs précarisés. Cette canalisation s'est exprimée par la désignation de boucs émissaires : les immigrés, les élites "cosmopolites", et les accords commerciaux type ALENA.  Dans son premier mandat, Trump a poursuivi des politiques économiques néolibérales, comme la réduction des impôts pour les entreprises et les riches, tout en dérégulant davantage l'économie. 

La manipulation : Le vote de la catégorie ouvrière des électeurs de Trump, a permis la mise en place d'un programme qui ne répondait pas à leurs intérêts économiques réels. 

La Tax Cuts and Jobs Act de 2017 a permis des augmentations salariales. Cependant elles ont principalement profité aux hauts revenus, aux propriétaires et aux cadres, laissant les 90 % inférieurs des travailleurs inchangés. Les salaires médians ont augmenté de seulement 0,09 % de plus dans les deux ans suivant la réforme.

Trump a imposé des droits de douane sur des produits chinois (25 % sur 250 milliards de dollars d’importations), visant à protéger les emplois industriels américains. Les ouvriers industriels n’ont pas vu de retour massif d’emplois, tandis que les coûts des biens de consommation (électroménagers, vêtements) ont augmenté pour tous. Selon le Bureau of Labor Statistics, les emplois manufacturiers aux États-Unis sont passés de 12,4 millions en janvier 2017 (début du mandat de Trump) à 12,8 millions en février 2020 (avant la pandémie), soit une augmentation de seulement 400 000 emplois en trois ans.


Cela illustre le concept de "fausse conscience", où les travailleurs soutiennent des politiques qui renforcent leur propre exploitation.

Milei : 

L'Argentine était confrontée à une inflation galopante, à une dette publique insoutenable et à un chômage élevé. Ces problèmes sont en partie liés à la dépendance du pays aux capitaux étrangers et aux politiques d'ajustement structurel imposées par le FMI. Les crises économiques répétées ont appauvri une grande partie de la population, créant un terreau fertile pour les discours populistes. Les partis traditionnels péronistes et libéraux étaient perçus comme corrompus et incapables de résoudre les problèmes du pays.

Selon les données de la Banque mondiale et de l'INDEC, les inégalités de revenus se sont creusées au cours des dernières décennies. Les 10 % les plus riches de la population concentrent une part disproportionnée des richesses, tandis que les 40 % les plus pauvres voient leur situation se dégrader.


En Argentine, comme dans de nombreux autres pays, les médias sont largement contrôlés par un petit nombre de groupes puissants. Depuis les années 1990, sous les présidences de Carlos Menem et Fernando de la Rúa, les politiques de dérégulation ont favorisé la consolidation de grands groupes. 



Le groupe Clarín, possède des journaux (Clarín, le plus vendu), des chaînes de télévision (El Trece, TN), des radios (Mitre), et contrôle Cablevisión, un leader des télécoms. 

Une étude de l'Open Edition Journals note que 78 % du marché des médias était concentré entre les quatre premiers opérateurs en 2009 (Clarín, Uno, Vila-Manzano, Cadena 3). Paradoxalement la politique de dérégulation prônée par Milei via la Ley Omnibus a permis le renfort de ces grands groupes. En 2024, Clarín a renforcé sa position dans les télécoms via Cablevisión, profitant de la libéralisation des services internet et de la fin des régulations strictes sur les fusions. Ce qui conduit Milei a vouloir contrecarrer les effets de sa propre politique.

Cette concentration limite la diversité des opinions et renforce la perception que les médias servent les intérêts des élites. Le cabinet de conseil Zubán Córdoba y Asociados nous apprend que 80,5 % ont déclaré avoir une "méfiance" envers les médias, seulement 14,2 % ont déclaré avoir encore "confiance".

La manipulation médiatique: Les inégalités économiques et la défiance envers les médias se renforcent mutuellement. Cette défiance a ouvert la voie à des figures populistes comme Javier Milei, qui utilisent les réseaux sociaux et les médias alternatifs pour diffuser leur message. Milei, par exemple, a construit sa base électorale en critiquant violemment les médias traditionnels et en se présentant comme une voix alternative.


Javier Milei incarne un populisme libertarien qui prône une réduction drastique de l'État, une dérégulation massive de l'économie et une libéralisation totale des marchés. L
es travailleurs ont voté Milei en masse (40 % des 18-34 ans, selon Exit Polls 2023), séduits par son rejet de la "caste" et ses promesses de prospérité via le marché libre.

La DNU a conduit a la suppression des indemnités de licenciement, l'allongement de la période d’essai, la réduction des cotisations sociales.

Selon l’INDEC au 4e trimestre 2024, le chômage est resté stable à 7 %, mais le travail informel a grimpé à 47 % de la population active, et les salaires réels ont chuté de 20 % face à une inflation de 289 % en 2024. Les attentes d’emplois stables et bien rémunérés sont trahies au profit des profits patronaux.


Les hausses des tarifs ont amputé le pouvoir d’achat des couches populaires: en un an, le niveau général des prix a augmenté de 67 %, tandis que les services ont augmenté de 174 % et l’éducation de 150 %.  La plus forte augmentation concerne la facture de gaz, en hausse de 573 % par rapport à février 2024, et la facture d'eau, en hausse de 311 %. 

Les profits des entreprises privatisées comme Edenor explosent. Les attentes d’un meilleur niveau de vie sont sacrifiées pour les intérêts des capitalistes.

Selon l'analyse d'Ellul : Le Trumpisme est un enfant du néolibéralisme américain ayant conduit à la paupérisation des travailleurs des Etats Unis d'Amérique.

Milei est un enfant des contradictions du péronisme qui via la présidence de Carlos Menem (1989-1999), a adopté des politiques néolibérales (privatisations, dérégulation, ouverture aux capitaux étrangers), s'éloignant de ses principes originels de justice sociale.

Le deux ont pu canaliser les colères et prospérer sur les conséquences de politiques abaissant le niveau de vie des travailleurs tout en mettant eux-mêmes en place des politiques qui continuent cet abaissement.


Entre le continent Américain et l'Europe : 

L'analyse de Laclau sur le continent Sud Américain se calque sur une tradition caudilliste, une histoire coloniale favorisant une rhétorique anti-impérialiste et une moindre intégration supranationale. 

Les partis de gauche populistes européens n'ont pas rencontré de victoires majeures ou dans la durée. 

L’UE impose des cadres économiques rigides (règles budgétaires, Pacte de stabilité) qui limitent les marges de manœuvre des populistes de gauche. Syriza, par exemple, a dû céder à la Troïka en 2015 sous peine de Grexit, trahissant ses promesses radicales. 

Les systèmes parlementaires en Espagne ou au Portugal obligent souvent les partis populistes de gauche à s’allier avec des sociaux-démocrates modérés (PSOE, PS), diluant leur radicalité. Podemos n’a jamais gouverné seul.

Contrairement aux populismes de droite (RN, Fidesz), qui s’appuient sur des structures centralisées et un nationalisme unificateur, les partis populistes de gauche souffrent de divisions idéologiques (anarchistes vs socialistes, écologistes vs ouvriéristes). Podemos s’est fracturé après 2019 entre Iglesias et Díaz.

Le populisme de droite comme l'AfD en Allemagne capte mieux la colère anti-élite en Europe en jouant sur l’immigration et le souverainisme, thèmes plus mobilisateurs que l’anticapitalisme de gauche dans le contexte actuel.  Le BSW de Sahra Wagenknecht a obtenu 5 % aux dernières élections.

Le modèle de BSW se calquait sur celui de La France Insoumise



L'affaiblissement des communistes européens post effondrement de l'URSS a laissé un vide à gauche, mais il n'a pas été comblé par un populisme de gauche fort. Le populisme de gauche a remporté des victoires en Europe, mais elles ne sont ni importantes ni durables. La capitulation de Syriza face à l’austérité illustre les limites et renvoie aux mesures libérales prises en Argentine dans les années 90. 

Le populisme de droite, est mieux adapté aux angoisses identitaires actuelles, il domine davantage, sait créer un tempo et un agenda médiatique forçant le reste de la droite à suivre ce terrain. C'est une des théories politiques formulées par François Duprat.



Les classes populaires sont souvent divisées entre les travailleurs urbains, les travailleurs ruraux, les jeunes précaires et les retraités. Cette fragmentation rend difficile la construction d'une coalition électorale large autour d'un projet populiste de gauche. Pire cette fragmentation est parfois encouragée par les populistes de gauche, elle renforce alors la théorisation des populistes de droite notamment sous le vocable des "bobos déconnectés."

Le populisme de gauche, lorsqu'il fragmente trop son discours en multipliant les revendications spécifiques, peut involontairement renforcer le narratif du populisme de droite.

En fragmentant les électorats cette gauche participe à la destruction de la conscience de classe unifiée.  La gauche peine à mobiliser un large front populaire contre les inégalités économiques et le pouvoir du capital. Nous nous heurtons à un plafond de verre depuis plusieurs années. 

Comment faire ?

En recentrant le discours sur les antagonismes fondamentaux entre travailleurs et détenteurs du capital, plutôt que sur des oppositions culturelles et sociétales qui divisent plus qu'elles ne rassemblent. 

En adoptant une approche matérialiste et universaliste, la gauche pourra réaffirmer son rôle historique : être la force politique de l'émancipation collective et de la justice sociale.

Dans le cadre capitaliste européen le populisme vainqueur est celui de droite. En appliquant la méthode populiste certains partis de gauche ont involontairement validé des antagonismes qui ne sont pas de classe et donc ont contribué à l'effacement de cette conscience.

Nous devons arrêter cela.