Pour les classes dominantes, la double nationalité assure la libre mobilité du capital et la sécurisation des patrimoines ; pour les travailleurs, elle reste un privilège rare, loin de l’internationalisme réel du prolétariat. Ainsi, la binationalité n’abolit pas les frontières : elle les réorganise au profit de ceux qui peuvent les franchir. Dans ce cadre, elle devient un révélateur des inégalités structurelles du monde contemporain et du décalage croissant entre la citoyenneté formelle et la réalité matérielle des rapports de production.
1) Filiation historique en France : de l'ennemi à l'outil économique
En France, l’évolution du regard sur la binationalité n’exprime pas un progrès moral ou humaniste, mais suit les besoins historiques du capital et la fonction idéologique de la nation bourgeoise. Il s'agit de démontrer que la conception de la nationalité, loin d’être neutre, constitue un instrument de domination de classe au service de la reproduction du capital.
La tradition jacobine et l'État-nation bourgeois : La Révolution française marque le passage d’une souveraineté royale à une souveraineté populaire et nationale, posant le principe d’unité et d’indivisibilité de la République, proclamé notamment par le décret de la Convention nationale du 25 septembre 1792. Ce principe commande l’unicité du peuple français et interdit toute différenciation politique entre citoyens.
Le déplacement sémantique entre nation et patrie à la Révolution française, comme l’ont observé Jean-Yves Guiomar et François Brunel, est important pour comprendre cette époque. La patrie, avant d’être un concept lié à l’État ou à la nation, renvoie à une idée d’attachement affectif à la terre et à la communauté historique héritée des ancêtres. Ce terme porte une charge émotionnelle forte, liée à la terre natale et à un sentiment d’amour, ce qui facilite l’appropriation du pouvoir par la bourgeoisie montante.
Cette mystification sert à transformer ce qui est fondamentalement une lutte de classes en un discours d’unité nationale, unifiant les intérêts divergents sous la bannière patriotique. La Révolution invente ainsi une forme de patriotisme où cette patrie devient un idéal mobilisateur, incarnant la liberté, la vertu civique et l’appartenance collective, dépassant les fractures sociales pour justifier l’ordre nouveau. Ce déplacement sémantique fait passer la souveraineté d’un pouvoir royal à une volonté commune incarnée dans la patrie, et à travers elle, dans une nation républicaine fondée sur l’égalité politique, mais toujours sous la direction de la bourgeoisie.
Le Code civil et la consolidation juridique de la nation bourgeoise : Le Code civil napoléonien de 1804 marque un moment décisif dans la consolidation de l’État bourgeois. En fondant la nationalité sur le jus sanguinis, il inscrit dans le droit l’idée d’une communauté politique unifiée par la filiation, la propriété et l’allégeance à l’État.
Ce cadre juridique, présenté comme universel, traduit en réalité les besoins de la bourgeoisie montante :
Unifier le marché intérieur : Le Code a démantelé les barrières internes et créé un espace juridique unifié, condition préalable à la formation d'un marché national intégré, où les capitaux et les marchandises peuvent circuler sans entrave.
Stabiliser la main-d’œuvre : Le Code a créé un cadre juridique qui assure la disponibilité d'une main-d'œuvre docile, interdite de se syndiquer via la loi le Chapelier de 187, et qui sécurise la transmission des richesses via l'article 544, stabilisant ainsi les fondements de la société de classe.
Centraliser le pouvoir : Le Code Civil a été l'arme juridique confortant la centralisation. Il a fait de l'État le seul garant de l'ordre social et le seul créateur de normes, achevant de liquider les structures féodales et corporatistes qui contestaient son autorité.
La perte de la nationalité n’est pas pensée comme sanction morale, mais comme moyen de garantir la fidélité au nouvel ordre national et à ses intérêts de classe. Les dispositions concernant les femmes, notamment la perte automatique de la nationalité en cas de mariage avec un étranger, illustrent la dimension patriarcale et patrimoniale de cet ordre. Ainsi, le Code civil consacre juridiquement la nation comme instrument de la domination bourgeoise, où l’unité politique masque les divisions de classe.
| Le code de Napoléon sur Cours de droit.net |
La loi de 1889 : Le jus soli au service de l'impérialisme et de l'industrie
La défaite de 1870 face à la Prusse est un traumatisme national. La France, dont la natalité stagne, regarde avec anxiété la population croissante de son rival allemand. La Troisième République naissante a besoin d'une armée massive pour préparer la "revanche" et consolider son empire colonial. Le jus soli devient une machine à fabriquer des citoyens-soldats. En attribuant automatiquement la nationalité française aux enfants nés en France de parents étrangers, l'État s'assure du renouvellement quantitatif de son armée. La nationalité est ici un pacte implicite : la protection de l'État contre l'obligation de mourir pour lui.
| Loi du 26 juin 1889 sur la nationalité proposée par le sénateur Anselme Batbie en 1882 |
La loi de 1889 est bien l'acte de naissance d'une gouvernementalité libérale moderne : elle ne nie pas la mobilité, elle la régule. Elle utilise l'appareil d'État pour naturaliser (au double sens du terme) les flux humains nécessaires au capitalisme, en les canalisant dans le moule de la nation, garantissant ainsi la reproduction d'une force de travail docile et disponible, prête à servir tant l'usine que la caserne.
Alors que Robespierre concevait la citoyenneté comme un projet politique et moral fondé sur la vertu républicaine, les libéraux de 1889 en font un instrument pragmatique de gestion de l’État-nation.
| Dans son discours et écrits, Robespierre distingue les étrangers de l’intérieur, souvent perçus comme aristocrates ou conspirateurs contre-révolutionnaires, des patriotes français. |
Le droit du sol déplace la citoyenneté du terrain de l’engagement politique vers celui de la simple appartenance territoriale, dissociant ainsi la nationalité juridique de la citoyenneté réelle, désormais subordonnée aux besoins du capital et de l’État.
Une suite de lois utilisant la nationalité pour servir la reconstitution puis la régulation
La réforme de 1927 visait explicitement à combler le déficit démographique causé par la saignée de 14-18, reconstituant par la loi la force de travail masculine decimée. Elle facilitait l’accès à la nationalité française en réduisant le délai de résidence nécessaire pour la naturalisation de 10 à 3 ans. Elle permettait aussi aux enfants nés d’une mère française et d’un père étranger d’être automatiquement français, et donne à la femme française le droit de conserver sa nationalité même en épousant un étranger. Les naturalisations montent rapidement après 1927, témoignant de l’importance donnée à l’intégration accélérée des étrangers pour répondre aux besoins du pays.
| L’Alliance nationale, reconnue d’utilité publique par Poincaré, séduit la bourgeoisie cultivée : juristes, écrivains, professions libérales et s’impose comme relais idéologique du pouvoir bourgeois dans les milieux parlementaires. |
L’ordonnance du 19 octobre 1945, répond aux besoins matériels du capital en reconstruction. En facilitant la naturalisation, elle transforme une main-d’œuvre étrangère en force de travail nationale, stabilisée et contrôlable. Sous couvert d’universalité républicaine, elle codifie une intégration différenciée, maintenant des distinctions de genre et d’origine. Ce dispositif organise une stratification ethnique du prolétariat, assignant les travailleurs coloniaux et immigrés aux emplois les plus précaires. Derrière le discours d’assimilation, l’État rationalise la division du travail au profit de la bourgeoisie. L’ordonnance devient ainsi un instrument central de la reconstruction capitaliste, conciliant intégration juridique et hiérarchisation sociale.
Cette logique s’oppose radicalement au projet fédéral porté par Henri Lozeray au nom du PCF. Alors que l’ordonnance perpétue sous une forme modernisée le modèle assimilationniste, Lozeray défendait une libre fédération où chaque peuple manifesterait "son plein gré" d’y adhérer. Sa proposition aurait permis une citoyenneté plurielle, reconnaissant politiquement les spécificités culturelles que l’ordonnance nie tout en les instrumentalisant économiquement.
Les députés communistes, cohérents avec cette vision, défendaient une intégration pleine et entière des populations coloniales. Mais leur opposition à la stratification ethnique dépassait le cadre étroit de l’ordonnance de 1945 : elle s’inscrivait dans un projet de dépassement de l’empire par une libre association des peuples. Leur échec à imposer cette vision laissa le champ libre à une gestion capitaliste des populations qui, tout en accordant des droits individuels, verrouillait toute reconnaissance collective et perpétuait les rapports de domination coloniaux sous de nouvelles formes.
Ainsi, le contraste entre l’ordonnance de 1945 et la proposition Lozeray révèle l’alternative historique devant laquelle se trouvait la France : entre une fédération fondée sur le consentement des peuples, ouvrant la voie à des appartenances plurielles, et un assimilationnisme modernisé qui, sous couvert d’universalité, ne faisait que réorganiser l’exploitation coloniale au service de la reconstruction capitaliste.
| Henri Lozeray était membre de la commission de la constitution |
En cette année 2025, l'Insee commence une étude de recensement qui comptera les binationaux. Cependant l'Ined dans une publication de 2012 nous apprend que les doubles nationaux constituent environ 5 % de la population française métropolitaine âgée de 18 à 50 ans, dont près de 90 % sont des immigrés ou descendants d’immigrés. Près de la moitié des immigrés naturalisés conservent leur nationalité d’origine. La proportion varie fortement selon les régions d’origine : la binationalité est marginale chez les originaires d’Asie du Sud-Est (moins de 10 %), mais atteint plus des deux tiers parmi les immigrés du Maghreb, 55 % chez ceux de Turquie et 43 % parmi les Portugais. À l’inverse, si les anciennes vagues italiennes ou espagnoles y recouraient peu, les ressortissants des autres pays de l’UE27 optent aujourd’hui majoritairement pour la double nationalité lorsqu’ils deviennent Français.
A cela doit s'ajouter une analyse de classe selon les données disponibles.
| Seconde nationalité | % estimé parmi les binationaux | Analyse de classe sociale générale |
|---|---|---|
| Algérienne | 30% | Majoritairement issue des classes populaires et ouvrières, avec des poches de précarité importante, souvent concentrée dans les grandes zones urbaines et les secteurs manuels ou peu qualifiés. |
| Marocaine | 15% | Classe populaire et ouvrière, parfois dans les secteurs du commerce et des services, avec une mobilité sociale limitée mais réelle. |
| Tunisienne | 5% | Profil similaire aux binationaux algériens et marocains, avec une présence plus marquée dans le secteur tertiaire. |
| Européenne (Italie, Portugal, Espagne, autres pays UE) | 20% | Plus répartie dans les classes moyennes, souvent avec une meilleure mobilité sociale, présence dans l’artisanat, professions intermédiaires, et petite entreprise. |
| Américaine/Canadienne | 5% | Majoritairement classe moyenne à supérieure, souvent composée d’expatriés, universitaires, cadres et entrepreneurs. |
| Chinoise | 3% | Présence notable parmi les étudiants, professions libérales, et entrepreneuriat, insertion majoritairement dans le commerce et services. |
| Afrique subsaharienne | 10% | Population en croissance, avec beaucoup de jeunes migrants, souvent en situation précaire, mais aussi une présence croissante dans les études et professions libérales. |
Ce tableau des binationalités révèle une géographie de classe qui reflète l'histoire impériale française et la division internationale du travail. La prédominance écrasante des nationalités maghrébines représentant 50% du total illustre la continuité de l'exploitation post-coloniale : ces populations issues de l'ancien empire français constituent un prolétariat racialisé concentré dans les secteurs précaires de l'économie française.
La corrélation entre l'origine et la position de classe n'est pas un hasard :
Les binationalités européennes, héritées des vagues d'immigration de travail des Trente Glorieuses, montrent une mobilité sociale partielle vers les classes moyennes, reflet de leur meilleure intégration au marché du travail fordiste.
Les binationalités américaines et canadiennes représentent typiquement la bourgeoisie transnationale, dont la mobilité sert l'accumulation du capital à l'échelle globale.
Les binationalités chinoises et subsahariennes incarnent deux faces du capitalisme contemporain : une petite-bourgeoisie commerçante d'un côté, un prolétariat précaire en formation de l'autre.
Les données statistiques françaises révèlent comment la binationalité cristallise la division ethnique du travail : 50% des binationaux sont originaires du Maghreb et concentrés dans les classes populaires, tandis que les binationaux nord-américains appartiennent majoritairement aux classes supérieures.
2) La position des pays communistes actuels : la dialectique du marxisme léninisme face au capitalisme mondial
Il convient d'analyser comment les pays communistes actuels se positionnent face au concept de binationalité.
Cuba : La réforme constitutionnelle cubaine de 2019 adoptée par une majorité de cubains marque une évolution significative en reconnaissant que l'acquisition d'une nationalité étrangère n'entraîne plus automatiquement la perte de la citoyenneté cubaine. Cependant, cette ouverture théorique s'accompagne dans la pratique d'un principe rigoureux de citoyenneté effective qui maintient un contrôle étatique étroit.
Le Vietnam : maintient le principe d'une nationalité unique, comme l'atteste la disposition légale stipulant que les citoyens vietnamiens "ont uniquement la nationalité vietnamienne". Cette position de principe, héritée du modèle soviétique, reflète une conception classique de la souveraineté étatique où la loyauté nationale ne saurait être partagée.
Cependant, une évolution significative s'annonce avec la réforme effective dès juillet 2025, qui assouplit certaines conditions et autorisera dans certains cas précis la conservation d'une nationalité étrangère lors de l'acquisition ou de la restauration de la nationalité vietnamienne. Cette réforme manifeste un pragmatisme économique croissant, visant à favoriser le retour et l'investissement de la diaspora vietnamienne à l'étranger.
| Nouvelle loi sur la nationalité vietnamienne : plus d’ouverture et de simplification |
Cette ouverture reste néanmoins strictement encadrée. L'exclusion des binationaux de certains postes clés (hauts fonctionnaires, dirigeants, militaires) établit une distinction nette entre les droits civiques et les droits politiques. Elle crée une citoyenneté à deux vitesses : une citoyenneté pleine et entière pour les nationaux historiques, et une citoyenneté limitée, notamment dans l'accès à la souveraineté de l'État, pour les binationaux.
Le Laos : La législation laotienne incarne une application rigoureuse du principe d'unicité nationalitaire, caractéristique des États se réclamant du marxisme-léninisme. L'article 2 de la loi de 2008 établit une prohibition absolue de la binationalité, tandis que l'article 7 impose la renonciation préalable à la nationalité laotienne comme condition à toute naturalisation à l'étranger.
| Loi sur la nationalité laotienne |
Ce dispositif juridique répond à trois impératifs politiques fondamentaux :
Renforcement de l'État-nation unitaire : Dans un contexte pluriethnique (Lao Loum environ 70%, Lao Theung 20%, Lao Soung 10% répartis sur 160 groupes ethniques) l'interdiction de la double allégeance sert d'outil d'intégration forcée, subordonnant les identités particulières à l'identité nationale définie par l'État-Parti.
Contrôle des mobilités transnationales : En conditionnant la ré acquisition de la nationalité (article 18), l'État conserve un moyen de pression sur sa diaspora et filtre les retours selon des critères politiques et économiques.
Maintien de la souveraineté étatique : Le refus de la binationalité s'inscrit dans une conception absolutiste de la souveraineté, où la loyauté citoyenne ne saurait être fragmentée entre plusieurs entités politiques.
Cette orientation traduit la dialectique entre l’internationalisme prolétarien et les impératifs de la construction étatique : au Laos, comme dans d’autres États se réclamant du socialisme, la priorité donnée à la consolidation nationale relègue l’idéal cosmopolite au second plan. La nationalité y apparaît moins comme un droit individuel que comme un instrument de gouvernementalité, garantissant la cohésion et la reproduction du système politique.
La Biélorussie : rejette la double nationalité conformément à la Loi sur la citoyenneté de 2002, qui n’accorde aucune reconnaissance formelle à ce statut. Selon son article 4, tous les citoyens sont égaux devant la loi, mais ne peuvent se prévaloir d’aucune autre allégeance : l’État ne reconnaît que la nationalité biélorusse, même en cas de double passeport.
En pratique, toute personne possédant une autre nationalité est considérée uniquement comme citoyenne biélorusse sur le territoire national. Les révisions récentes de la loi ont renforcé la possibilité de déchéance de citoyenneté pour faits d’« extrémisme » ou engagement dans une armée étrangère.
Cette conception exclusive s’inscrit dans la continuité du modèle étatique soviétique, où la citoyenneté fonctionne avant tout comme un instrument de loyauté politique et d’intégration idéologique au service du pouvoir central.
Il est a noter qu'à la période du torpillage de l'URSS (par les élites corrompues contre la volonté des populations) la nationalité fut un simple découpage territorial : on prenait la nationalité du pays où on se trouvait à ce moment-là. Ce qui explique qu'aujourd'hui certains généraux ukrainiens soient ethniquement russes.
La Chine : La prohibition absolue de la double nationalité par la Chine montre la persistance d'une superstructure juridique héritée de l'ère maoïste, où la citoyenneté constitue un rapport politique d'allégeance exclusive à L'Etat. Cette conception rigide, formalisée par la loi de 1980, semble contredire l'intégration croissante de la Chine dans le capitalisme mondial. Cependant, l'analyse révèle une adaptation dialectique de cet appareil d'État aux exigences de l'accumulation du capital.
L’article 5 de la loi de 1980 réserve la nationalité chinoise aux enfants nés à l’étranger dont l’allégeance est jugée fiable, excluant ceux déjà détenteurs d’une nationalité étrangère. Cette distinction reflète la priorité donnée au contrôle politique et idéologique du Parti après la Révolution culturelle. Elle permet de préserver la souveraineté nationale tout en laissant la porte ouverte à une mobilisation économique sélective de la diaspora. La nationalité devient un instrument de gouvernementalité : elle lie droits civiques et loyauté politique, intégrant les ressources transnationales au service du capitalisme dirigé par l’État. Ce dispositif illustre la dialectique entre ouverture économique et centralisation politique.
Le développement des "cartes vertes" et autres visas spécialisés pour la diaspora représente l'émergence d'une citoyenneté économique différentielle, soigneusement distinguée de la citoyenneté politique. Ce dualisme permet à la bureaucratie dirigeante de résoudre la contradiction entre son besoin de contrôle politique absolu et son impératif de capter les capitaux, technologies et compétences de la bourgeoisie chinoise transnationale.
| En Chine, la course à la carte verte pour les étrangers - Le Point |
Ce système produit une stratification fonctionnelle des sujets. Ainsi selon une analyse de classe :
La masse laborieuse nationale, soumise au régime général de la citoyenneté unique.
La bourgeoisie compradore, bénéficiant de privilèges économiques sans droits politiques.
L'appareil d'État-Parti, qui conserve le monopole de la souveraineté politique.
La nationalité est l'instrument central d'une gouvernementalité socialiste de marché, où l'idéologie souverainiste légitime l'extraction de valeur depuis la diaspora tout en contenant les influences politiques étrangères.
Lors du congrès de 2017 Xi Jinping annonce que "la direction du Parti est le garant fondamental du socialisme à la chinoise". Cette affirmation résume la fonction idéologique du dispositif : maintenir l’unité politique tout en permettant la circulation du capital. La nationalité devient alors un outil de gouvernementalité socialiste de marché, légitimant la captation de valeur issue de la diaspora tout en neutralisant les influences étrangères.
| Texte intégral du rapport de Xi Jinping au 19e Congrès national du PCC |
La dédollarisation, encouragée par les BRICS vise à réduire la dépendance au dollar américain et à diversifier les monnaies utilisées dans le commerce et l’investissement internationaux. Elle s’inscrit dans une stratégie globale de souveraineté économique et monétaire, qui complète la politique stricte de contrôle sur la nationalité.
La Chine y combine ouverture sélective aux capitaux et talents étrangers avec un refus catégorique de la double nationalité, garantissant ainsi la circulation économique et technologique nécessaire à l’accumulation capitaliste dirigée par l’État tout en préservant son monopole politique et idéologique.
C'est une forme de mondialisation souveraine où l'ouverture économique ne rime pas avec libéralisation politique, mais au contraire, vise à renforcer l'autonomie et le contrôle du Parti-État. Cette autonomie et ce contrôle sont les conditions nécessaires au parti pour réaliser les objectifs qu'il s'est fixé.
3) L'adaptation des pays capitalistes face à l'impérialisme : diaspora et binationalité
Face aux exigences de la mondialisation, les États capitalistes déploient des stratégies différenciées pour réguler les flux de populations, de diasporas et de capitaux. Ces politiques sont structurées par une double logique : faciliter l’accumulation du capital tout en renforçant les mécanismes de contrôle politique. Le statut de binational, reconnu ou interdit, fonctionne comme une variable pour concilier mobilité économique et allégeance politique, tout en reconfigurant les rapports de classe et les formes contemporaines de l’exploitation. Analysons quatre pays capitalistes : la Hongrie,
La Hongrie : La Hongrie mobilise la diaspora ethnique hongroise vivant dans les pays voisins en leur octroyant la nationalité hongroise, leur permettant de conserver leur citoyenneté d’origine. Cette politique vise à renforcer les liens avec les Hongrois outre-frontières, notamment ceux issus des modifications frontalières après le Traité de Trianon, et à construire un ensemble national élargi sans revendications territoriales directes, mais avec une dimension idéologique forte.
| Orbán et les minorités hongroises - Lucie Deffenain |
L'élite hongroise profite de cette diaspora pour attirer capitaux et investissements, consolidant ainsi la bourgeoisie nationale et ses relais politiques. Selon la Banque centrale hongroise, le stock d’investissements hongrois à l’étranger a atteint 45,4 milliards de dollars en 2023. Parallèlement, la population locale non-migrante subit une pression idéologique nationaliste alors même que le gouvernement fait l'inverse de ce qu'il prône (voir le scandale Bunchum), avec un accès restreint aux ressources et aux circuits d’influence transnationaux.
La diaspora elle-même est intégrée de façon sélective, selon des critères ethniques et économiques, fonctionnant comme un outil économique et politique.
Cette politique de binationalité sélective sert à canaliser la loyauté politique et à renforcer le capital national, tout en maintenant les divisions ethniques et sociales. Le vote des Hongrois de l’étranger, majoritairement favorable à Orbán, illustre cette instrumentalisation politique. Cela s’accompagne d’aides culturelles et éducatives pour maintenir un sentiment d’unité nationale mythifiée.
Les binationaux hongrois sont principalement répartis dans les pays voisins avec d'importantes communautés en Roumanie, Slovaquie, Serbie, et Ukraine. Ils vivent aussi en Autriche, en Allemagne, et dans d’autres pays de l’Union européenne où la Hongrie entretient des échanges économiques et migratoires intenses. Ces diasporas engagées économiquement et politiquement constituent un levier important pour la Hongrie, notamment pour attirer des capitaux et renforcer l’influence nationale transnationale.
| Les investissements directs étrangers en Hongrie - Direction générale du Trésor |
| Tesla, WhatsApp eBay, Apple: ces patrons venus d'ailleurs |
La classe moyenne qualifiée et migrante constitue un réservoir stratégique de capital humain pour l'économie américaine. Son accès au territoire est toutefois conditionné par des instruments de contrôle temporaires, tels que le visa H-1B, qui lient strictement son droit de séjour à un emploi spécifique. Les détenteurs d'une double citoyenneté jouissent d'une sécurité juridique accrue, mais leur mobilité professionnelle reste entravée par ce même statut migratoire précaire. Ce dispositif crée une relation de dépendance structurelle : les compétences de ces individus sont activement recherchées et valorisées, tandis que leur précarité administrative les empêche de négocier pleinement leur valeur sur le marché du travail ou de contester les conditions d'emploi. La reconnaissance de la double nationalité n'y change rien : elle offre une stabilité identitaire de long terme, mais ne remet pas en cause le contrôle économique et spatial immédiat exercé via le système de visas. Cette gestion différenciée permet à l'État de maximiser l'exploitation de ce capital humain tout en en minimisant les coûts sociaux et politiques.
| What the data says about immigrants in the U.S - Pew Research Center |
| Qatar, le petit émirat devenu un Grand |
| Les hommes en âge de travailler sont surreprésentés dans la répartition de la population. |
| Statistiques démographiques du Qatar 2025 - Global Media Insight |
| Le Qatar stimule le développement de la main-d'œuvre locale grâce à de nouvelles réglementations |
Qatar Energy et ses filiales liées aux hydrocarbures sont responsables de la majeure partie de la production de richesse nationale, constituant le pilier économique et financier fondamental du pays, avec une contribution supérieure à 60% du PIB et environ 70% des revenus étatiques.
| Les siloviki : la poigne de fer de Poutine |
La classe moyenne exilée : L'émigration massive de l'élite technologique et de la classe moyenne éduquée représente une ponction massive sur le capital humain national. En 2022, environ 100 000 employés du secteur IT ont émigré, soit près de 10% du total du secteur en Russie. Parmi eux, 80% poursuivent un lien professionnel avec la Russie, alimentant un transfert de compétences et de capitaux à distance, ce que l’État cherche à valoriser malgré la fuite de ces talents.
| La nouvelle diaspora russe en Europe, bien intégrée et partie pour rester - Le Monde |
| Russie : à qui profite l’exode de talents IT ? - Silicon |
Le prolétariat captif : La grande majorité de la population, dépourvue des moyens d'émigrer, constitue la base matérielle et humaine de l'économie nationale. Sa mobilité entravée et sa vulnérabilité économique la rendent plus facilement contrôlable par la répression et la propagande, formant le socle du consensus politique forcé.
| La Russie autorise-t-elle la double citoyenneté? - Russia Beyond |
4) L'évolution d'un modèle et ses répercussions, le cas de la France
| L’occupation américaine du Japon après la Seconde Guerre Mondiale - Chloé CAPARROS |
C'est dans cet objectif géopolitique que l'administration d'occupation américaine, après avoir initialement démantelé les zaibatsu accusés d'avoir soutenu l'effort de guerre japonais, a ensuite toléré puis favorisé l'émergence des keiretsu. Ces nouveaux conglomérats, bien qu'officiellement plus décentralisés, ont reconstitué des réseaux d'influence et de capitaux étroitement liés. Ainsi, l'alliance entre la haute bureaucratie et ces groupes industriels et financiers a été activement encouragée pour rebâtir une économie capitaliste japonaise forte, capable de servir de rempart à l'influence soviétique et chinoise dans la région.
| Les Etats-Unis et le Japon de l’après-guerre - Adrien TORDJEMAN |
Les Keireitsu sont donc un réseau d’entreprises qui s’entraident financièrement et industriellement, ce qui leur permet d’être plus solides face à la concurrence. Elles contrôlent ensemble une grande partie de l’économie japonaise (30 % du PNB), notamment dans l’industrie, la finance et le commerce.
| Bernard Bernier |
| Loi sur la nationalité (Loi n° 147 de 1950) |
| “Industrial citizenship” and social inequality in Japan: the dynamics of contract and status in shaping inequalities - Jun Imai |
| Classement des travailleurs étrangers par pays - 外国人採用 |
Bien qu'essentiels au fonctionnement de secteurs clés tels que l'industrie légère, le BTP ou les services, ces travailleurs sont structurellement exclus de la citoyenneté et, par conséquent, de toute possibilité de binationalité. Cette marginalisation est logique dans l'architecture économique japonaise, n'étant pas intégrés au cœur du système (les keiretsu et leurs réseaux d'emploi à vie), ils demeurent une main-d'œuvre externe et jetable. Leur statut est défini par des visas temporaires strictement liés à un emploi spécifique, créant une dépendance absolue envers l'employeur.
| Discours de politique générale de la Première ministre TAKAICHI |
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