lundi 13 octobre 2025

Fuis-moi, je te suis : comment la xénophobie piège les migrants dans la rareté (lecture : 30 min)

Nous avions vu dans un précédent billet que la migration, dans le cadre du capitalisme, ne relève jamais du simple mouvement de populations. Elle répond à des logiques bien plus profondes, enracinées dans les contradictions du mode de production. Le capital a besoin de migrants : main-d’œuvre mobile, corvéable, souvent sans droits, faisant pression sur l’ensemble des salaires.  

Parallèlement, il organise le rejet des migrants qu'il importe. Il les rend indésirables. Il les désigne comme menace, comme intrus, comme concurrents. Ainsi, il permet de diviser les travailleurs, de les monter les uns contre les autres, pour empêcher qu’ils s’unissent contre leur véritable adversaire : le capital lui-même. On se souviendra du cas du député du FN Grégoire de Fournas, qui s’est écrié "qu’il retourne en Afrique !" à l’encontre du député Carlos Martens Bilongo alors même que, dans son exploitation viticole, des travailleurs étrangers lui permettaient d’extraire de la plus-value sans leur offrir le minimum décent pour la reproduction de leur force de travail.  

La qualité d'accueil des travailleurs détachés de Grégoire De Fournas alors qu'il assurait ne jamais en utiliser.

On se souviendra aussi des agriculteurs du syndicat Coordination rurale, historiquement proche du Front national. Ces agriculteurs demandaient au parti d’extrême droite la possibilité d’utiliser des migrants : "on a besoin de bras marocains et polonais".  

Une autre illustration que le système concurrentiel amène à ce genre de situations.

 L’emprise idéologique du capital jusque dans les affects, ici l'aliénation de l'employeur pris dans le système concurrentiel. 

Ces extraits révèlent deux formes d’aliénation à l’œuvre dans le phénomène migratoire. 
1) La fausse conscience : Il y a d’abord celle des populations qui accueillent, prises dans la peur de perdre ce qu’on leur présente comme rare que ce soit l’emploi, la sécurité ou l’identité. Sous l’effet de discours politiques et médiatiques anxiogènes, les sociétés d’accueil en viennent à percevoir le migrant non comme un sujet social, un travailleur ou un semblable, mais comme une menace existentielle. L’étranger est présenté comme un voleur d’emplois, un danger pour la culture, un poids pour les services publics. Cette représentation n’est pas spontanée : elle relève d’une construction idéologique. C’est une manifestation de la fausse conscience. La peur de l’autre est instrumentalisée pour masquer les causes réelles de la précarité, de l’insécurité économique et du mal-être social qui résident dans le fonctionnement même du capitalisme et dans les politiques néolibérales.

Dans Réflexions sur la question juive, Sartre démontre que l’antisémite n’est pas seulement celui qui hait : il est aussi celui qui s’abîme dans sa propre haine, qui refuse la complexité du monde pour s’accrocher à une figure imaginaire de l’ennemi. En faisant de l’Autre un bouc émissaire, il s’enferme lui-même dans une posture de déni, de peur et de dépendance. La xénophobie fonctionne sur le même mode. Elle aliène autant celui qui la subit que celui qui la porte.


Jean-Paul Sartre - Réflexions Sur La Question Juive - posant les termes de l'aliénation.

2) La quête aliénée ou comment le désir peut être toxique : Et puis il y a l’aliénation des migrants et de leurs descendants, enfermés dans une quête de reconnaissance auprès d’une société qui les maintient à distance. Cette tension produit des dynamiques ambivalentes : tantôt identification et volonté d’assimilation, tantôt rejet violent, retourné contre la société elle-même. (Cf. un des textes de Tandem) : "Je baiserai la France jusqu’à ce qu’elle m’aime."


Polémiques crées par Jean Messiha sur la question de son identité


Jean-Paul Sartre avait décrit les phénomènes illustrés par la polémique de Jean Messiha.

La xénophobie n’est pas un accident ou une simple "peur de l’autre". Elle cristallise un effet bien précis : celui de la rareté. Une rareté artificielle, produite par le système concurrentiel capitaliste. Rareté d’emplois stables, de logements abordables, de services publics dignes. Et dans cette pénurie organisée, les dominants désignent les boucs émissaires : les migrants. On leur fait porter la responsabilité d’un manque que le capital a lui-même créé. Ainsi, la colère populaire est détournée. Elle s’abat sur ceux qui subissent, jamais sur ceux qui décident. C’est ainsi que naissent les populismes.  

Une relation de dépendance toxique

Cette logique n’affecte pas que les "natifs" ou les "nationaux". Elle travaille aussi les subjectivités des migrants. Elle façonne une relation ambivalente au pays d’accueil. Car plus celui-ci rejette, plus il devient objet de désir. Plus il nie, plus il fascine.

C’est une mécanique du mépris intériorisé.  Le migrant nouveau arrivant n’abandonne pas face à l’exclusion. Il persévère. Il redouble d’efforts pour "prouver qu’il mérite", pour s’insérer, pour se rendre acceptable. On entre ici dans une dynamique étrange, presque masochiste :" fuis-moi je te suis". 

Le rejet devient moteur de l’attachement. La haine ne détruit pas le lien : elle le rend toxique. Elle pousse à courir après une reconnaissance sans cesse refusée.  Cette poursuite est une forme d’aliénation. Elle traduit l’emprise idéologique du capital jusque dans les affects. 

Frantz Fanon nous dit que l'homme de couleur veut être aimé. Mais il est trop tard. Il a déjà été rejeté. Il aspire à l'assimilation, à la reconnaissance par le Blanc, mais cela n'est qu'un masque qui cache son aliénation profonde.

Didier Eribon insiste sur le fait que les affects ne sauraient être détachés des structures sociales : ils sont indissociablement imprégnés des rapports de pouvoir et des hiérarchies inhérentes au capitalisme. Dans ce contexte, le rejet au cœur des attachements se transforme en une force propulsive vers une reconnaissance infinie, exposant une aliénation affective profondément enracinée dans la logique capitaliste. 

Cette soif inlassable de validation, nourrie de haine et de frustration, révèle comment les individus demeurent captifs d’un système qui détourne leurs émotions pour entretenir ses formes de domination. L’attachement toxique émerge ainsi comme un symptôme d’un ordre social où l’émancipation authentique est bloquée par l’idéologie dominante, qui impose le pouvoir et la soumission jusque dans les liens les plus personnels. 

L'analyse de Didier Eribon sur sa propre vie en tant que trans classe.

Appréhender cette emprise idéologique sur les affects permet de mettre au jour la dimension politique des relations humaines et d’axer une critique du capitalisme à travers le filtre de la psychologie sociale, notamment via la division du moi, comme l’analyse Eribon. 

La structure sociale enferme ainsi le migrant dans une quête perpétuelle d’acceptation, où l’espoir d’être validé ne fait qu’alimenter sa soumission. Loin d’une question morale ou individuelle, il s’agit d’un mécanisme systémique : une façon de contrôler à la fois la main-d’œuvre et les tensions sociales.  Tant que cet effet de rareté opère, tant que les uns s’imaginent devoir protéger leur part face aux autres, le capital peut sommeiller en paix.  

Le descendant de migrant, né dans le pays d’accueil, inverse souvent cette logique héritée. Loin de quémander une admission, il revendique son droit à la place, défie la relégation subalterne qu’on lui impose. Tandis que la première génération absorbe les exigences d’intégration au prix d’un silence ou d’une loyauté forcée, les suivantes affirment ouvertement leur rejet du mépris et leur soif d’égalité concrète. 

Cette rupture se traduit par une politisation accrue, des formes de radicalisation ou une réappropriation culturelle affirmée.  Les émeutes de 2005 et de 2023 en offrent un exemple saisissant (1 milliard d’euros de dégâts, 1000 blessés dont près de 800 policiers, 50 000 émeutiers dont un tiers de mineurs ; les destructions ont coûté quatre fois plus cher qu’en 2005). 

Ces soulèvements révèlent comment les interprétations classiques peinent à saisir les aliénations originelles. À chaque répétition de ces émeutes, les diverses fausses consciences se cristallisent un peu plus. 

La fausse conscience comme expression de l'aliénation 

En tant que telle, elle désigne la manière dont les représentations sociales, politiques ou morales sont inversées, mystifiées et déconnectées de la réalité des rapports sociaux. 

Elle opère à deux niveaux : chez les dominés, comme intériorisation de leur position subalterne ; chez les dominants, comme justification morale et naturalisation de leur pouvoir.

Dans les deux cas, elle bloque la conscience de classe c’est-à-dire la reconnaissance des intérêts communs aux exploités et la nécessité de renverser l’ordre établi.  Ses effets sont inégaux : pour les exploités, elle conditionne leur ancrage dans l’ordre capitaliste ; pour les dominants, elle offre une protection narcissique contre la dissonance morale, souvent sincère, parfois cynique.  


Lettre à F.Mehring - Friedrich Engels

Analysons deux exemples de fausse conscience :

1) La rage retournée : quand l’opprimé frappe son propre camp

Brûler des écoles et des bibliothèques, c’est en réalité s’attaquer à l’État et donc à soi-même. Beaucoup de jeunes des quartiers populaires ont canalisé leur colère sans la formuler explicitement contre les discriminations et la violence policière. En saccageant des infrastructures locales (écoles, commerces, centres sociaux), ils minent leur propre cadre de vie, aggravant du même coup leur relégation. Ainsi, ils perpétuent à leur insu le narratif qui les dépeint comme des "barbares".


Samar Antoun a été décorée des Palmes académiques pour avoir empêché des émeutiers de s’attaquer à un établissement scolaire.

2)  La fausse conscience compassionnelle de la social-démocratie

La social-démocratie européenne contemporaine incarne une contradiction majeure : elle se drape d’un discours humaniste et progressiste tout en déployant des politiques migratoires de plus en plus répressives. Cette contradiction n’est pas un simple décalage entre rhétorique et action : elle forme une fausse conscience structurée, légitimant des mesures sécuritaires et xénophobes au nom de la morale et des droits humains. 

Sous couvert de compassion, ce courant politique s’inscrit pleinement dans la gestion néolibérale et raciale des frontières.  Le double visage de la social-démocratie allie paternalisme et répression. D’un côté, elle se pose en championne des droits de l’homme et de l’hospitalité, bâtissant son récit sur un mythe : celui de "l’accueil humaniste". Mais cet accueil est conditionnel, théâtral, dépourvu de toute dimension politique.  

En 2015, l’Allemagne de Merkel est encensée par le HCR pour son ouverture aux réfugiés syriens. Pourtant, cette même politique s’accompagne d’un durcissement massif du droit d’asile, de renvois accélérés vers l’Afghanistan, et surtout d’une externalisation des contrôles frontaliers à des États tiers comme la Turquie ou la Libye.  

Angela Merkel et la politique des réfugiés 2015-2017 - Erik Vollman


Sur cette période, l’Allemagne a connu plusieurs attentats (à Würzburg, Reutlingen, Ansbach et Hambourg) et crimes notamment 1200 plaintes pour agressions sexuelles à Cologne, impliquant environ 500 suspects majoritairement marocains, algériens ou tunisiens (44%) perpétrés par une poignée d’entre eux sur le million de réfugiés arrivés, principalement d’Irak et de Syrie.  

De même, en France, les gouvernements de gauche n’ont pas rompu avec cette logique. Sous Lionel Jospin, la promesse de suppression de la double peine reste lettre morte. Sous François Hollande, les centres de rétention sont étendus (légalisation de la rétention de familles dès 2016), la "jungle" de Calais est évacuée par la force, et l’état d’urgence post-attentats de 2015 devient un outil de répression ciblée : assignations à résidence, perquisitions administratives sans contrôle judiciaire, restrictions à la liberté de réunion et fermetures de lieux publics. Le message implicite est limpide : "Nous compatissons, mais nous contrôlons."



Le cas du Danemark illustre la compatibilité entre État-providence et nationalisme autoritaire. Sous Mette Frederiksen (social-démocrate, au pouvoir depuis 2019), le pays conjugue un welfare state généreux (dans la santé, l'éducation, la redistribution) à des politiques migratoires restrictives. 

Ce nationalisme réserve les avantages sociaux aux citoyens danois, en limitant l’accès des étrangers au nom de la cohésion sociale et de la préservation du modèle social.  Depuis 2021, le Danemark retire le statut de protection à des réfugiés syriens, en affirmant que certaines zones notamment autour de Damas sont désormais sûres (p.60). 

Denmark strips Syrian refugees of residency permits and says it is safe to go home - The Guardian

Le gouvernement danois a signé une déclaration politique avec le Rwanda en 2022 pour externaliser les demandes d’asile. L’objectif : transférer les demandeurs dans un pays tiers avant tout examen de dossier, sur le modèle britannique. La "loi sur les bijoux" de 2016, maintenue sous Frederiksen, autorise la confiscation des biens de valeur des demandeurs d’asile (au-delà de 1340 €) pour financer leur hébergement.  

Le Parti social-démocrate a adopté une stratégie de recentrage sur les enjeux identitaires, traditionnellement portés par le Parti populaire danois. Ainsi, la gauche danoise conserve sa base ouvrière et populaire tout en imposant des mesures anti-immigration drastiques.  La social-démocratie opère dans l’hypocrisie : compassion d’un côté, violence de l’autre. Cette convergence humanitarisme-répression naît de sa dépolitisation de la question migratoire, traitée comme une urgence humanitaire (déléguée aux ONG) ou un problème technique (quotas, tri des "bons" et "mauvais" migrants). 

Elle esquive ainsi les causes structurelles des exodes : impérialisme, exploitation néocoloniale, destruction écologique. Telle est sa logique intrinsèque : adapter le capitalisme aux besoins sociaux sans jamais le contester.  Craignant de céder son électorat populaire à l’extrême droite, la gauche social-démocrate intègre progressivement ses thèmes. Au Danemark, elle emprunte ouvertement le lexique de la droite radicale pour s’accrocher au pouvoir. En France, le PS a pavé la voie aux lois répressives de Sarkozy, puis à celles de Macron.  

Enfin, l’humanitarisme sert d’alibi idéologique : il humanise des politiques inhumaines, détourne l’attention des responsabilités historiques de l’Europe dans la production des migrations. C’est une forme moderne de ce que Lénine dénonçait comme la pire idéologie : celle qui se pose au-dessus des idéologies. Ces contradictions alimentent inévitablement la montée de partis d’extrême droite comme l’AFD, porteurs eux-mêmes de fausses consciences que nous analyserons ci-dessous.  

 3) La fausse conscience nationaliste de l’extrême droite : inversion de classe et obsession identitaire

La fausse conscience de l’extrême droite s’appuie sur un procédé idéologique clé : l’inversion des rapports sociaux. Au lieu d’attribuer les conflits à l’exploitation capitaliste ou aux dynamiques impérialistes, elle cible des boucs émissaires ethniques ou culturels. Ce retournement permet à des couches précarisées de se sentir agressées par d’autres dominés, tout en sauvegardant souvent inconsciemment les privilèges des élites. 

L’ennemi n’est plus le capital, mais l’étranger, l’assisté, le musulman, l’intellectuel progressiste ou la jeunesse "décadente" qualifiés d'ennemi intérieur. La lutte contre l’exploitation cède la place à la défense d’une identité imaginaire, transformant une conscience de classe aliénée en ferveur raciale ou civilisationnelle.  

Le Front national cible les franges populaires touchées par la précarité, mais redirige leur colère vers les migrants plutôt que vers le patronat. Son discours vante la protection des travailleurs français, sans jamais contester la propriété privée ni les rouages du capitalisme. Il dresse les pauvres les uns contre les autres, convertissant les inégalités sociales en guerre ethnoculturelle : le chômage n’est pas dû aux délocalisations ou à la désindustrialisation, mais à un immigré qui "vole" la place. 

Avec Reconquête, cette dérive s’accentue. Le conflit se réduit à une pure querelle identitaire : la France n’est menacée ni par la désagrégation sociale, ni par les prénoms étrangers ou les quartiers "islamisés", mais bien plus par un "grand remplacement". Ce narratif flatte une petite-bourgeoisie réactionnaire qui se pose en résistante, tout en défendant un capitalisme rigide, illusoirement méritocratique et autoritaire

En 2022, Éric Zemmour niait tout problème social au profit d’une crise d’identité ; son programme ultralibéral attirait un électorat se voyant sauveur de la civilisation, alors qu’il perpétuait l’ordre en place.  

Un exemple récent illustre cette inversion : lors d’une manifestation patriotique à Paris le 12 octobre 2025, l’influenceur "Ben le Patriote" ouvre le cortège, exaltant une France unie et diverse "des Français de toutes les couleurs de peau, de toutes les religions" sous le drapeau tricolore. 



Pourtant, cette image d’un patriotisme "coloré" suscite des remous immédiats à droite. Marguerite Stern y répond avec ironie dans un tweet :  
Ce message, liké près de 1800 fois et provoquant 319 réponses souvent accusatrices de racisme, met en lumière la faille : l’extrême droite tolère les "divers" qui internalisent son discours comme Messiha ou Zemmour lui-même, mais s’affole devant une appropriation "impure". 

C’est l’aliénation à l’œuvre : une conscience raciale fantasmée, qui se pare d’inclusivité pour rallier et endoctriner les migrants ou descendants de migrants, mais trahit son essentialisme ethnique dès que le "peuple" s’élargit. Ainsi, la colère populaire est détournée non vers le capital, mais contre "l’intrus" infiltrant ses propres rangs.  




Ce type de message ci-dessus condense l’aliénation idéologique : il projette la paix, la normalité et la civilisation dans un entre-soi blanc fantasmé, associant la mixité à l’insécurité et au chaos. Ce n’est pas une critique du système, mais une mise en scène d’un ordre racial convoité. L’oppression réelle s’efface au profit d’un rêve de pureté ethnique, qui n’inquiète jamais le capital mais en perpétue la logique par d’autres moyens.

L’extrême droite devra trancher : soit la nationalité est un pacte politique et social  rendant logique la défense acharnée de Boualem Sansal, soit elle est purement ethnique, révélant alors son inversion fondamentale.  

En Allemagne, l’AfD suit une trajectoire parallèle. Fondé initialement sur une critique libérale de l’euro, le parti s’est vite radicalisé en outil de mobilisation identitaire. Dans l’ex-RDA, il siphonne une part des ex-électeurs sociaux-démocrates ou communistes, durement touchés par le déclassement. 

Mais plutôt que de pointer les multinationales ou la désintégration sociale, l’AfD redirige la colère vers les réfugiés, les minorités sexuelles ou les écologistes. Pendant que le capitalisme avance sa restructuration en douceur, le ressentiment populaire se mue en xénophobie. 

La fonction politique de l’extrême droite n’est donc pas de rompre avec l’ordre existant, mais de le sauvegarder en canalisant les tensions sociales vers des clivages raciaux ou culturels. Elle laisse ainsi des classes moyennes ou populaires se rêver défenseurs de la "nation", tout en participant à l’autoritarisation rampante du capitalisme. 

Cette conscience inversée s’imagine subversive alors qu’elle est foncièrement conservatrice. Elle représente l’une des formes les plus abouties de l’aliénation moderne. Comme l’écrivait Marx sur la religion, elle est à la fois le soupir de la créature opprimée et l’opium du peuple : un baume consolateur qui étouffe toute conscience de classe.  

Plusieurs auteurs ont décrypté ce basculement générationnel. Abdelmalek Sayad, dans "La double absence", montre comment les enfants d’immigrés, nés sur place, oscillent entre assignation exotique et effacement invisible. Stuart Hall souligne que l’identité diasporique n’est pas une copie servile de l’origine, mais une refonte conflictuelle. Enfin, Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs, dissèque les mécanismes psychiques et sociaux par lesquels le racisme formate le rapport au corps, à la langue, à la citoyenneté.  

Cette dynamique inverse ne guérit pas l’aliénation, mais la métamorphose : la quête de reconnaissance cède à l’affrontement systémique, à la politisation du stigmate. Le sujet post-migratoire ne mendie plus l’intégration ; il en réécrit les règles mêmes.  Briser cette mécanique s’impose. 

Non par des appels à la tolérance, mais en frappant à la racine : privatisation des ressources, ingénierie du manque, division orchestrée des travailleurs. Seule cette offensive permettra de faire émerger une conscience collective, une solidarité combative, un internationalisme des travailleurs face aux barrières dressées par les possesseurs.  

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire